Kabylie, mausolées et sanctuaires, gardiens de la mémoire collective

Mausolée de Cheikh Ahadad sur les hauteurs de Seddouk. Photo de Belaid Agoumatine
Mausolée de Cheikh Ahadad sur les hauteurs de Seddouk. Photo de Belaid Agoumatine

Il n’y a pas de village kabyle sans mausolée. Le plus petit hameau possède son sanctuaire, son marabout, son wali protecteur, son gardien de la mémoire.

Par Rachid Oulebsir (1)

Avec Tajmaât, l’agora ou place publique, lieu d’expression de la vie communautaire, où se règlent tous les différends, tous les malentendus, le mausolée (Lemqam) est sans doute l’institution villageoise la plus importante. Le lieu de culte dressé à la mémoire de l’ancêtre, ou d’un personnage dont le charisme a mérité la vénération de la tribu, est régulièrement entretenu et visité. On y pratique des rituels de recueillement et de méditation. On y vient s’y soigner. On y sollicite la protection de l’ancêtre, sa baraka, persuadé qu’il est à l’écoute des multiples doléances, prêt à soulager les indicibles douleurs !

On y déverse alors contre une obole symbolique, toutes les inhibitions contenues, les souffrances excessives. On déverrouille les cœurs, oubliant toutes les retenues, tous les codes de bonne conduite, toutes les normes sociales en vigueur ! On se relâche, avouant toutes les faiblesses, tous les manques, pour y exprimer les attentes les plus insolites, les désirs les plus refoulés, les objectifs secrets que l’on voudrait voir s’accomplir sous la bénédiction du saint homme, ou de la sainte femme, de sa baraka. On fait de l’ancêtre, le médecin aux baumes miraculeux, le confident à l’écoute attentionnée, l’allié sûr, l’ami indéfectible. On retrouve le père ou la mère que l’on n’a pas eue. On y donne libre cours à tous les fantasmes pour se vider et se reconstruire.

Le mausolée est le lieu de l’ultime libération, l’endroit du renouvellement des énergies vitales, le berceau de la renaissance individuelle et collective. Les villages d’At Mélikèche ne dérogent pas à la règle. Certains hameaux ont même plusieurs tombeaux sacrés érigés en lieux de mémoire ! L’objet de ce reportage est de décrire la tournée des mausolées en remontant de la vallée de la Soummam.

Le soleil tape déjà trop fort dès les premières heures du jour. Il n’y a même pas de rosée matinale ce lundi 25 juillet. La canicule persiste et le ciel continue de punir les arbres, les hommes et les bêtes. La route est crevassée, parsemée de nid-de-poule et de profondes déchirures. La commune d’At Melikèche issue du découpage administratif de 1984 est sans ressources, sans doute la plus pauvre de la wilaya de Béjaia.

Nous remontons le chemin vicinal à partir de Tavlazt, l’antique limes romain, squatté par les adolescents d’Allaghane et transformé en terrain de football. Sur notre gauche une dizaine d’ouvriers agricoles s’affairent dans l’installation du réseau d’irrigation d’un champ de cardons dans l’immense ferme Hamimi. A droite, le jardin d’Achour Ouamara est florissant. Ses enfants vendent du poivron sur l’accotement. 70 DA le kg est-il affiché sur un cageot protégé par une toile de jute mouillée ! Cent mètres plus haut, gisent les ruines du vieux moulin des At Lhadj. Tahouna est un amas de briques de toub entouré de raquettes de figuiers de Barbarie. Une maisonnette en parpaing crépi a poussé sur son flanc droit. Nous nous arrêtons à proximité de Tahanouts, un petit magasin tenu par deux frères, en rase campagne. Ils viennent de perdre un être cher.

C’est le deuil. Leur famille est importante dans la région et les visiteurs venus présenter leurs condoléances sont très nombreux ! Après le recueillement, devoir d’usage, nous reprenons la route vers la montagne. Nous croisons des tracteurs transportant du sable, une denrée rare et chère de nos jours depuis que l’extraction de sable à partir du lit de la Soummam est interdite. Said l’émigré s’étonne : “Les maisons semblent en perpétuelle construction, on n’arrête donc jamais de monter des murs, de confectionner des dalles, d’installer des toitures. Il est vrai que les besoins en logement sont très importants. Construire semble être l’unique préoccupation locale !”

Les niches de la mémoire collective

Nous traversons Tassergant, un endroit réputé pour ses nombreux abris creusés durant la guerre de libération nationale par les moudjahidine de l’ALN. Là, se réunissait notamment le tribunal révolutionnaire sous le commandement de Abderahmane Mira, pour juger les affaires et les malentendus nés de la guerre de libération. C’est un hameau qui se resserre. Les maisons, d’un commun accord, s’agrandissent et se rapprochent, elles ont besoin de chaleur et de solidarité. Elles voudraient, comme en ville, mettre en commun leurs eaux usées, être reliées par des ruelles bitumées, propres, subir moins de coupures d’électricité, avoir plus d’heures d’alimentation en eau potable. Grandir dans la sécurité et devenir un beau village. Le chemin déchiré de méandres et grêlé de nid-de-poule s’étire. Le véhicule peine dans le lacis de virages interminables. Le hameau des frères Adalou, a grandi de deux maisons vers Tiskimine, « la colline aux asperges », au dessus de l’Assif-el-Ach, une rivière fantasque dont l’étiage est à zéro. Nous abordons à vitesse réduite le virage d’Ighil-Talalt où se rejoignent les trois chemins muletiers remontant de la vallée. Des poulaillers et des maisons de campagne parsèment le flanc de la montagne. Touila est un lieu dit, habité par les descendants d’une même lignée, une dizaine de maisons au plus. N’empêche que ce petit hameau a son propre mausolée. Juchée sur un monticule Taâchiwt-Guighil est le tombeau d’une sainte miraculée qui serait la fille de Sidi Lebsir, l’un des fils de Sidi-El-Moufaq, le guide spirituel des At-Mélikèche. Une pièce unique à toiture de tuiles en pleine colline, un lieu de nos jours visité et vénéré notamment par la gent féminine paysanne qui y trouve un réconfort en se confiant à l’esprit de cette femme rebelle symbolisant la lutte contre la vindicte et l’arbitraire du pouvoir patriarcal. On y allume des cierges (chmaâ), on y brûle de l’encens (ldjaoui), de l’ambre (lâambar), du benjoin (lhentit). On y organise une fois par an une veillée (tevyita), les femmes y improvisent une chorale (ourer) qui ressuscite les chants mystérieux (Ichwiqen) et les poésies ésotériques (isefra) d’autrefois. Un repas est organisé en plein air et les passants sont conviés à la dégustation. La route continue en lacis plus larges, à pente plus douce. Nous sommes à Tiza-Charikh, un lieu chargé d’histoire. Ce petit plateau entouré de murailles, de moellons aurait vécu la reddition de la tribu des At-Mélikèche face à l’armée coloniale française conduite par le général Camou en 1854. En contrebas, s’élève une petite bâtisse à enclos, une cour entourée de jeunes oliviers. C’est le dernier moulin à sang de la région, un pressoir à olives que fait tourner un cheval. Il appartient à Si-Lhamid At-Ablaâziz, l’un des derniers détenteurs du savoir-faire en matière de fabrication de l’huile d’olive à l’ancienne.

Azrou Tâassast

A l’entrée de Tighvirt, une piste part sur la gauche vers Tiharqatine, passant par Lejva-Tawrirt, (le bout de la colline) un lieu très important dans la mémoire des At-Melikèche. En cette localité, les At-Mélikèche célébrèrent une des nombreuses grandes victoires sur l’armée coloniale française conduite par le lieutenant Beauprêtre que les kabyles désignaient par Bubrit (l’homme qui avait la diarrhée ?). C’est en ce lieu que s’est constitué l’état major de l’armée tribale des At-Mélikèche, sous la direction de Boubeghla dans le courant du printemps 1851. Les historiens notent que cette armée était composée en plus d’une cavalerie, de quatre corps de fantassins : la troupe de Hadj Daha de Tiharqatine, celle d’Iâagachen dirigée par Ahmed Ou-Sola, la troisième d’Ighzer-Ou-Guentour dont le commandement était confié à El Hadj Mahieddine et enfin la troupe de Taghalat commandée par El-Hadj-Nait-Oudia. La maison de Abdelkrim At-Ali-Oubdellah constituait à lâagachen, le lieu de réunion, le repli de cet état-major dont le secrétariat général était tenu par le poète et guerrier Mohand Said Amlikèch dont les écrits ont été révélés par Mouloud Mammeri à la suite du colonel français Hanoteaux. L’hadj Sghir (90ans) rapsode et maître du cercle des bénédictions (agraw) dans le sanctuaire de Sidi Moufaq affirme que “ce lieu a un pouvoir magique, aucune armée n’a pu passer par-là pour attaquer la tribu. On dit que la baraka de cet endroit a obligé la troupe ennemie de Beauprêtre à rebrousser chemin (Azrou taâssast yerzan lemhella gwzal qayli)”.Un mausolée (Ldjamaâ Tewririne) est érigé à cet endroit qui surplombe le village de Tiharqatine vénéré et entretenu. On l’évoque pour le respect qu’il inspire et la fierté qu’il symbolise. Signe des temps, une antenne géante de téléphonie mobile est érigée à cet endroit qui domine la haute vallée de la Soummam vers le sud et ouvre sur les dix villages d’At Mélikéche vers le nord.

Sidi Hand Ben Ali, le poète guérisseur

Nous reprenons la route vers la haute montagne et les dix villages et hameaux du Arch de Sidi El Moufaq. Ighil Leqrar est la cité la plus basse. Toutes les maisons ont été reconstruites, avec une architecture moderne, à l’européenne, avec des dalles en béton. Les maisons berbères anciennes ont disparu. Seule la demeure de Cheikh Salah est restée intacte avec sa basse toiture de tuiles romaines sa petite cour et sa grosse porte de bois brut. Structuré à l’ancienne le village orienté plein sud, regroupe une vingtaine de maisons collées les unes aux autres, de part et d’autre d’une artère principale sinueuse. Tala, sa source, Tajmaât sa place publique, prolongent en surplomb le mausolée dans un espace commun. Le sanctuaire du hameau n’est rien d’autre que le tombeau de l’ancêtre des quatre lignages qui constituent la population. Sidi Lebsir est un monument de deux petites pièces, l’une toujours ouverte et l’autre contenant le tombeau, fermée à clé. Les familles Adjaoud, Areski, Mehdi et Oulebsir constituent les descendants de cet homme qui aurait vécu, selon les dires des villageois, à la fin du 16éme siècle ce que confirme la reconstitution partielle de l’arbre généalogique de ces quatre groupes auxquels les officiers colonialistes, dans leur logique de division des forces autochtones, avaient donné des patronymes différents lors de la constitution des premiers registres d’état civil à la fin du 19éme siècle.

Sidi Hend Ben Ali, a son tombeau en contrebas du village. Ce serait, aux dires des habitants un étranger de passage, n’ayant laissé aucune descendance, un lettré venu prêcher la bonne parole, attiré par la réputation des belliqueux At Melikéche, écrivain, médecin traditionnel adopté par la grande tribu. L’un de ses dévots lui a érigé un mémorial, là où il a manifesté sa vertu. C’est une minuscule pièce partiellement cachée par les branches tentaculaires d’un buisson de lentisques (amadagh) qui ajoutent du mystère à l’endroit. Très peu connu et fréquenté, il bénéficie des égards de la gent féminine locale qui l’honorent régulièrement, en y allumant des bougies, en y brûlant de l’encens et d’autres pierres de senteurs.

Lemqam Ouzebouj, une stèle pour l’olivier

A l’image d’Ighil Léqrar, Lemsella est un hameau d’une trentaine de maisons solidaires les unes des autres, quasiment vide, déserté par ses habitants qui pour la plupart ont acheté des propriétés en plaine dans la localité d’Allaghane, à l’est de Tazmalt. Deux mausolées identifient le village. Lemqam Ou zebouj, la stèle de l’oléastre, survivance de croyances païennes de glorification d’Ifrou le Dieu de la végétation dans la mythologie Kabyle. Il fait l’objet d’une attention particulière de la part des vieilles femmes qui ne manquent jamais d’allumer des bougies qu’elles collent sur le tronc de l’oléastre tout en récitant des suppliques ésotériques d’un entendement ancien. Tala El Ainsar, est la principale source vénérée par les premiers habitants des lieux dans un rite païen voué à Lilou le dieu des eaux dans la cosmogonie amazighe. Sidi El-Moufaq, le maître spirituel musulman de la tribu At-Melkéche en avait fait son lieu de recueillement et de méditation en y érigeant une petite mosquée dans le pur style architectural berbère. C’est à son époque, le 16éme siècle, que fut construit ce petit mausolée, Ldjamaâ Elaînsar, selon les dires des villageois. L’eau de cette source est réputée guérir la coqueluche (âiq), et faire tomber les sangsues qui s’accrochent à la gorge des animaux (Titda). On vient de loin, puiser des bidons entiers, sans oublier d’en boire au maximum sur place.

Sidi El Moufaq, l’esprit du Arch

Sidi-El Moufaq est sans doute le sanctuaire le plus important par son rayonnement inter villageois et pour le respect que vouent les citoyens de son arch aux règles sociales (Taâlaqt) qu’il a instituées au début du 16éme siècle. Nous y arrivons en contournant par la droite le village Lemsella hameau réputé pour sa stéle Lemqam Ouzebouj . Visible à des kilomètres à la ronde, le mausolée de Sidi El Moufaq est une grande mosquée qui peut recevoir plus de 250 fidèles, avec un minaret de 28 m de haut et de nombreuses dépendances, qui servent à l’hébergement des pèlerins, à coté du local qui abrite le tombeau du saint personnage. Un palmier tricentenaire et un figuier géant décorent et ombragent l’immense cour pavée de pierres bleues. Quatre activités sont généralement observées dans ce temple dont la réputation dépasse de loin de wilaya de Bgayet puisque des visiteurs viennent d’Oran, voire de Annaba, donnant lieu à des festivités et des réjouissances collectives qui regroupent des milliers de personnes ! Ce sont Iwedjiven le rituel annuel de l’ouverture de l’année agraire amazighe, Timechret le rite sacrificiel de solidarité communautaire, Tevyita la veillée de commémoration, et Ziara, la simple visite individuelle ou familiale de recueillement. Ces rites coïncident souvent avec les fêtes religieuses telles Taâchourt, L’aid et le Mouloud. Sidi El Moufaq est entré dans la légende sous une version de l’histoire que nous ne pouvons ni confirmer ni infirmer. Il serait le fils de Sidi L khiar dont la stèle est située à Lemdjaz, un hameau de l’ouest des At-Mélikéche. Son mausolée est connu sous le nom de Taq-Avahri. Ce même Khiar est le fils de Bahloul, fils de Assem originaire du sud du Maroc. Bahloul-ou-Assem a son tombeau dans le village de Bahalil, à l’est de la commune d’Aghbalou où son mausolée fait l’objet de visites et de rituels importants. Nous avons retrouvé la généalogie de Bahloul-ou-Assem, qui établit le lien avec Fatima-Ezahra la fille du Prophète Mohamed (QSSL). Il serait contemporain de Abderahmane Ethaâlibti de Yahia-El Aidli, et Sidi Amar Chrif avec lesquels il aurait fait le pèlerinage à la Mecque.

Iwedjiven, rituel d’ouverture de l’année agraire

L’activité agricole dans les montagnes de Kabylie démarre au mois d’octobre après les premières pluies d’automne. Elle se déploie durant toute l’année suivant un calendrier très précis qui définit les actes géorgiques et le comportement du paysan par rapport à la terre, la végétation, la faune et la flore. Le rite de l’ouverture des travaux est célébré en deux temps, le premier par une manifestation culturelle et religieuse dans un lieu symbolique, le second par l’accomplissement du premier sillon dans un champ suivi d’une collation ou d’un pique-nique et d’une cérémonie de bénédiction des animaux et des outils de travail. Ce rite de relance de l’activité agricole est de nos jours vidé de son sens initial et original. Il est transformé en un moment de joie, une fête où l’on chante, danse et glorifie un saint, souvent l’ancêtre éponyme. C’est le cas à At-Melikeche où le mausolée de Sidi El Moufak accueille des milliers de convives autour d’un repas rituel, et d’une veillée durant laquelle s’exprime l’imaginaire collectif local.

Tevytia, la nuitée traditionnelle attire les visiteurs du Arch des At Melikèche regroupant deux communes, At Melikèche et Tazmalt, mais aussi des citoyens des communes limitrophes, Illilten au nord à l’ouest, Akbou à l’est, Boudjellil et Aït R’zine au sud. Des pèlerins arrivent de la capitale, de Béjaïa et même de la lointaine Ouahran, pour quémander la protection et la baraka de Sidi El Moufaq. Azrib, le parvis du mausolée s’avère toujours trop étroit le premier vendredi du mois d’octobre de chaque année pour contenir la foule des pèlerins arrivés par vagues successives depuis la levée du jour. Les hôtes du lieu vénéré sont reçus et guidés dans leur visite par les bénévoles de l’association culturelle locale. Des bénévoles de tous les villages alentour viennent prêter main-forte à l’association de la mosquée Sidi El Moufak dépassée par l’événement. Le rituel immuable commence par le recueillement devant le tombeau passe par la crypte ou sont amassées les reliques de l’ancêtre éponyme pour se terminer par le don l’obole (ouâda) auprès de l’assemblée des marabouts (agraw). Au sortir du cercle des bénédictions on mange obligatoirement quelques cuillères de couscous pour la baraka, on avale des gorgées d’eau de la source bénite pour la purification. Ce sont des gestes accomplis par les visiteurs en plus de la prière collective du vendredi. Les dons sont en argent mais souvent en nature. Les boucs, les agneaux promis par les habitués des lieux touchés par “les miracles du lieu saint”, sont très nombreux. On recense aussi des coupons de tissu, des cierges et des pierres de senteur, ambre, encens et benjoin. De nombreuses familles passent la nuit en ce lieu pour bénéficier de la protection future du saint tombeau et s’assurer de son intercession auprès des hautes divinités. Le cercle des marabouts se charge d’exprimer dans la ferveur la détresse des pèlerins qui quémandent les bénédictions. L’Hadj Seghir, le rapsode au turban jaune appelle de ses vœux le retour des émigrés (Ighriven), les pluies bienfaitrices, la paix dans le pays, la fin des difficultés et l’avènement de jours meilleurs pour tout le monde. A côté de ses prières d’ordre général, chaque personne qui dépose son obole aura droit à ces suppliques bien précises. Un prétendant pour une vieille fille malchanceuse, un garçon pour un couple stérile, la guérison pour un diabétique, du travail pour un chômeur du courage pour une drogué qui veut s’en sortir…

Agraw, Le cercle des bénédictions

Les “sages” descendants de Sidi El Moufaq, membres du club fermé dit cercle des bénédictions (Agraw) font appel aux notables des villages de la commune et aux mécènes et hommes de bonne volonté. Le Arch répond présent, les associations culturelles et sociales des villages prennent en charge la vigilance et l’organisation de Tevyita, le rituel de relance de l’activité agricole, Idhebalen, la troupe des tambourinaires, égaye la journée sous le figuier géant de la grande cour, les chants religieux donnent la prestation du groupe musical. Des plats de couscous agrémentés de viande sont servis aux convives. Ceux qui viennent de loin ont la priorité à la table du mausolée. El Hadj Seghir, le rapsode aux épaisses prières a levé partiellement le voile sur l’identité de Sidi El Moufaq. “El Moufaq est le fils de Sidi El Khier, le saint de Sétif qui descend de Sidi Bahloul fils de Assem dont le tombeau se trouve à côté de Draâ El Mizan. Il est issu d’une famille maraboutique lettrée chassée d’Espagne par les chrétiens à la fin du 15eme siècle (vers 1490). Sidi El Moufaq a rejoint les Béni Melikèche, eux mêmes chassés de la Mitidja par les Béni Merin, au début du 16e siècle. Il s’est installé à Lemsella. La tribu des At-Melikèche en fit son guide spirituel. Il épousa une femme du village Iazounen et eut quatre enfants, l’un de ses petits fils porte son nom, son tombeau se trouve à Takaâts près de Seddouk. Sidi El Moufaq a écrit de nombreux ouvrages mais seuls deux traités de liturgie musulmane, et d’exégèse du Coran datés de l’an 902 de l’Hégire ont été retrouvés”. Cette version ne corrobore pas la première. L’association culturelle Sidi El Moufaq très sensible à ce problème des origines entreprend de rassembler tous les documents d’archives relatifs à la vie et la contribution de la localité de l’histoire nationale. Le code de l’honneur et les règles de célébration des mariages qu’il a institués au16e siècle sont encore appliqués de nos jours dans tout le Arch de Béni Melikèche. Il est à l’origine de la réglementation de la dot et sa réduction à sept objets (des habits) et l’interdiction des bijoux en or dans le mariage contracté avec une dot symbolique de 1 dinar 25 centimes (25 dourous). Il aurait dit : “La femme n’est pas un objet que l’on vend et achète avec l’argent. L’échange d’un objet symbolique suffit à légitimer l’union entre deux époux”.L’islam des ancêtres semble moins contraignant que celui d’aujourd’hui. “La cérémonie d’ouverture symbolique de l’année agraire sera complétée après cette fête par le rituel du premier labour. Un paysan accompli sera choisi, il tracera un sillon à l’aide d’une paire de bœufs et d’un araire traditionnel. Un pique-nique suivra cette relance symbolique des labours on y consommera dans la joie les fruits secs de la saison écoulée. Grenades, figues, raisins, coings…” complète le paysan El Hassen. Le paysan kabyle qualifié de rigoriste ne rate pourtant aucune occasion de faire la fête.

R. O.

(1) Rachid Oulebsir, diplômé d’études approfondies en économie des ressources humaines des universités Paris Nord et Paris I Panthéon Sorbonne (1978), vit en Kabylie où il exploite la ferme familiale. Professeur -associé à l’université de Béjaia, il est correspondant de presse depuis la naissance de la presse indépendante (1991). Il a ainsi durant plus de vingt ans pris le pouls du monde rural, de la paysannerie kabyle en pleine mutation. Ses reportages consacrés aux pratiques du terroir sont tous parus dans les quotidiens de la presse algérienne indépendante (1).

La compilation de ces nombreux reportages et enquêtes a donné un volumineux ouvrage publié en 2008 par L’Harmattan sous le titre L'olivier en Kabylie, entre mythes et réalités. Plusieurs de ces romans sont habités par des personnages mythiques de la paysannerie des montagne notamment dans Les derniers kabyles, paru en 2009 à Bejaia.

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Commentaires (11) | Réagir ?

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mosbah hamdi

Il n'y a jamais eu de Cheikh Ahadad mais bien Cheikh Hadad qui est arabe et musulman et son dit mausolé était une mosquéealors arretez vos falsifications répétées.

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Raveh Aksel

Encore un puits d'inculture ! La taqia vous donne une raison de mentir, mais tu fais exprès de confondre Okba le sanguinaire avec un résistant kabyle !!

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Ydyr At Dahmane

Très bel et pertinent article;

Par analogie, dans les sociétés grecques et romaines, la cité est une forme d'organisation qui vient après celui de la famille et qui est donc plus récente. Chez ces anciens peuples, ce qui définit une famille est l'existence d'un culte domestique, d'un dieu lare, d'un mane qui est un ancêtre divinisé. Ce sont ces familles qui allaient constituer à Rome le peuple romain (la plèbe n'y est admise que très tardivement et habitaient en dehors des murs de la cité durant les anciens âges). On retoruve exactement la même situation en Kabylie où il n'existe pas un foyer sans aâssas, où le poids du patriarche et de l'ainé est du même ordre; où les lois, les usages, la société émanent directement du fond de cette religion des ancêtres.

Les anciens définissaient la cité greque et romaine par une expression bien concise, et qui n'en est pas moins applicable à la cité kabyle; il s'agit de la "communauté religieuse". Dans les lois implicites kabyles, il n'y a pas de village sans âassass (taqerravt) qui est l'équivalent du dieu protecteur du village. C'est, partant de là, qu'on ne peut peut-être pas rejoindre entièrement l'auteur parle (au début de l'article) de "tribu" pour désigner le village kabyle (les habitants). Or, tribu désigne une communauté de filiation, situation qui ne se retrouve que rarement dans le village kabyle. Dans ces cités se cotoient des familles qui peuvent n'avoir aucun lien de filiation, tout en vénérant le même aâssas.

Par extension, il y a un aâssas pour chaque âarch. Et on sait bien que la composante de villages qui composent un âarch peut changer : un village peut décider (pour une raison quiconque) de rejoindre un autre âarch et ne plus faire partie de l'ancienne fédération. Cette situation ne peut être envisagée si la filiation était la base du groupement humain en Kabylie. Il en est de même du phénomène des çofs qui sont transvillages. Et, dans le même village, on peut trouver aussi bien des partisans des At Ufella que ceux des At Wadda. Ce qui est égalemnt impossible à imaginer si les habitants du village kabyle sont issus du même ancêtre.

Le colonialisme s'est attaqué avec virulence (au même temps qu'à l'organisation politique kabyle) à cette instituion kabyle plusieurs fois millénaires, après la défaite de 1970. Plusieurs mausolées, ganaralement situés ganaralement sur des crêtes on été rasés pour être remplacés par des casernes. L'Algérie "indépendante" s'est inscrite dans la même politique tout en plus perniceux, puisque c'est désormais l'algérien et le Kabyle qui s'adonnent à cette oeuvre de destruction.

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