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Algérie : Germaine Tillion, une ethnographe dans les Aurès, par Ghania Hammadou

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Qui mieux que Germaine Tillion pouvait raconter l’ethnographie ? Pas une ethnographie enlisée dans des théories sorties de quelques laboratoires et resser-vies au consommateur par les médias, mais cette profession proche de l’activité militante dans laquelle on entrait « comme on entrait en religion, avec de grands principes, du recueillement et le goût des macérations ». D’abord, parce que le parcours de cette femme illustre parfaitement les deux premières règles : un de-mi-siècle de vie imbriquée à un demi-siècle d’histoire traversée par des moments tragiques, des combats enthousiastes, des engagements sans reniements, des dé-faites et des victoires (En France : organisation d’un groupe de résistance, arres-tation en 1942, déportation à Ravensbrück au cours de laquelle documents et manuscrits de ses deux thèses de doctorat seront « perdus », enquête sur les cri-mes de Hitler et Staline. En Algérie : lutte contre l’exclusion, la pauvreté, pour la scolarisation, contre la guerre et la torture durant la guerre de libération natio-nale.) ; Ensuite, s’agissant de la dernière recommandation, il faut admettre que Germaine Tillion a largement laissé le temps à ses enquêtes de macérer, puisque son dernier livre, Il était une fois l’ethnographie*, revisite avec humour ses premières missions menées quelque soixante-cinq ans plus tôt (entre 1934 et 1940) dans un immense massif montagneux, encore quasi inconnu : les Aurès.

C’est ce territoire presque vierge d’études (à peine une dizaine d’articles, une ou deux thèses, une carte des parlers berbère, un vocabulaire français-chaouïa, une bibliographie sommaire regorgeant de jugements ethnocentriques) que la jeune chercheuse du musée de l’Homme va sillonner pendant près de six années, à une époque — la précision a son importance — où l’ethnographie n’était pas cette spécialité encombrée qu’elle est devenue aujourd’hui, où femmes et hom-mes qui faisaient profession d’aller à la rencontre de régions et de peuples in-connus avaient la modestie d’éviter ce qui pouvaient embarrasser leurs hôtes, où on allait en mission ethnologique comme on rentre dans un foyer, en respectant les us et croyances de la maison visitée. Ainsi, nantie de ce maigre viatique et d’un lourd équipement (l’équivalent d’une charge pour douze mulets), elle en-tame son aventure aurésienne.

En 1934, Batna, hideuse sous-préfecture de l’immense département de Cons-tantine, dotée d’un bazar et de deux épiceries tenues par des Français, a sous son égide trois communes de « plein exercice » et cinq « communes mixtes ». Ce que l’administration coloniale devait initialement appeler commune avait pris le nom de douar — à la tête duquel on trouve le caïd —, lui-même divisé en farqa. Arris est le centre administratif de la « commune mixte » des Aurès laquelle compte 57 623 habitants soit 14 000 familles indigènes et 30 françaises. Entre la sous-préfecture et le siège de la commune mixte, l’autocar de Bébert fait un aller et retour quotidien. Six gendarmes quadrillent la province, que Germaine Tillion ne rencontrera qu’une fois, des gendarmes qui, souligne-t-elle, n’avaient pas grand chose à faire, puisque les « Grands-Vieux » (du berbère amouqqran, terme désignant les chefs et les hommes âgés) se chargeaient de faire régner l’ordre se-lon leur propre code. Sur ce vaste espace sans routes, occupé par une population tout à ses affaires d’honneur, il lui fallait délimiter une zone d'étude : ce sera le versant sud du massif de l’Ahmar Khaddou, la face pré-saharienne des Aurès, qui aura ses faveurs.

Là, de son nid d’épervier, dans la plus haute des vallées du sud aurésien, elle observe, interroge, note. Les écrits s’entassent, pleins recueil de contes, légen-des, histoires, fables, proverbes, récits historiques et généalogiques — à quel-ques variantes près, la tradition locale fait remonter l’origine de ce peuple à un ancêtre commun, géniteur de tous les Chaouïas : Bourek, dit Bourch. La pre-mière phase de ce travail d’écoute et de collecte met à nu la parenté entre les his-toires méditerranéennes, entre les jeux, les superstitions mais aussi la similitude dans les gestes et la gestion de la vie courante, autrement dit les petites et gran-des affaires de ces montagnards organisés, « à peu de choses près », comme les « laboureurs de Grèce, d’Italie ou de Provence », et derrière lesquels émergent des restes de paganisme agraire. Pas de doute, l’islam dont tous se réclament est venu se greffer (se superposer) sur un terreau riche en croyances qui remontent à des temps immémoriaux ; sans gommer ces rites coutumiers.

Autre constat : les mythologies chaouïas semblent puiser, elles aussi, dans un réservoir commun, propre à un espace géographique : le bassin méditerranéen. Et les djinns maghrébins (ajenni et tajennit en berbère chaouïa) ressemblent à s’y méprendre aux incubes et succubes de la démonologie de l’Europe du sud.

Dans ce coin reculé de l’Algérie des années trente, une vallée à la forme étranglée d’un sablier, les bouleversements qui se préparent au loin arrivent en échos à peine perceptibles, sans incidences particulières sur la vie de ces semi-nomades à la fois éleveurs et cultivateurs, obligés deux fois par an de se dépla-cer, en avril vers l’amont, en novembre vers le désert. Alors que la vie de ces paysans continue de dépendre de l’humeur du ciel et du prix de l’orge, plus haut, dans les gros villages de la périphérie aurésienne débute l’émigration vers la France. Et à Sétif, un nommé Ferhat Abbas, fils de bachagha, ouvre une pharma-cie, tandis qu’à Biskra, un médecin indigène, le docteur Saadane, installe son cabinet.

C’est ce dernier qui va éclairer la jeune Parisienne sur l’autre face de la colo-nisation, sa nature raciste et discriminatoire. Car, de là où elle se trouve, dans ces `archs moyenâgeux, les rares contacts avec la ville sont rares — occasionnelle-ment, une transaction commerciale ou uns visite au tbib nécessite un déplace-ment vers Biskra — et les discussions d’ordre politiques, tout autant. De plus, ce qui l’intéresse prioritairement, à cette époque précise, dans ces tribus déchirées par des affrontements meurtriers, c’est, dit-elle, « leur passé et leur présent, pas encore leur avenir… »

Si le temps n’a pas entamé les mythes des Berbères des Aurès depuis l’époque de Massinissa, il semble aussi s’être arrêté pour ce qui concerne leurs structures de parenté et leur système de succession. Ainsi, pour préserver la pro-priété des terres, ne pas disperser l’héritage, les Chaouïas se marient exclusive-ment dans la farqa ou, à défaut, dans le `arch, et leurs filles sont, entorse ma-jeure à la loi coranique, privées d’héritage et de leur droit au douaire (la dot, çdaq). Mais, comme pour se racheter de cette transgression, cette société endo-game, où l’aîné des enfants mâles hérite de tous les pouvoirs du père, lui aussi aîné des frères, fait obligation au père ou, en son absence, à ce fils aîné, d’accueillir, en cas de « divorce », la fille, la sœur ou la tante sans toit et sans ar-gent, sans héritage et sans droits. Pourtant, cette mise sous tutelle et cette prati-que de succession excluant les femmes, tantôt amputée, au Maghreb, à la « race arabe », tantôt au « caractère africain », tantôt « à la religion musulmane », cons-tate Germaine Tillion, n’est pas particulière aux Aurès puisqu’elle se retrouve dans la plupart des sociétés patriarcales de la périphérie méditerranéenne, et est antérieur à l’arrivée de l’Islam et des Arabes dans cette partie du continent.

Pour conclure, l’auteur, âgée aujourd’hui de plus de quatre-vingt-dix ans, nous avertit : partout, ce modèle rencontre ses limites. Et la question qui se pose dès à présent pour les sociétés reposant sur ce type de relations sera précisément de savoir comment sortir de ce rapport aux femmes et briser le culte du lignage masculin — inventer « autre chose ». Au seuil d’un nouveau millénaire, son re-gard, lucide et vierge de tout ethnocentrisme, jeté sur nos ancêtres, nous replace dans un ensemble de parentés intercontinentales, une vaste toile humaine. Ainsi, s’effondre l’idée incongrue d’une « pureté » ethnique ; un mythe auquel s’accrochent intégrismes identitaires et nationalistes…

Ghania Hammadou

Germaine Tillion : Il était une fois l’ethnographie, 293 p., éditions du Seuil, Paris, janvier 2000.

 Postez un commentaire Réactions (8 poste(s))

  • Posté par mouloud, 25 Avril, 2008 15:04:56
    Bonjour, Merci fatima pour ce témoignage. Et dire haut et à intelligible voix au FLN pour qu'il honore comme vous, ces exclus de l'histoire. Si possible pendant qu'ils sont vie. Ils pourraient encore nous aider !! Mais mieux VAUT TARD que jamais, il est vrai. Cordiales salutations. Mouloud.
  • Posté par Madly, 24 Avril, 2008 19:21:35
    A 10h30 je me suis rendue en l'église du St Esprit dans le XIIe arr. de Paris, j'y est vue toutes ces personnes honorables il y avait aussi nos petits chibanis tout recourbés par l'age mais présents pour honorés Mme Germaine Tillion. ce fut une cérémonie avec beaucoups d'émotion qui transparaissait sur tout le monde, même Mr. Aît Ahmed était présent, moi j'étais venue en représentante de la Fédération FLN de France, pour dire à Mme Germaine que l'Algérie l'aimait et qu'a tout jamais son souvenir restera gravé pour le peuple Algérien. MERCI GERMAINE L'ALGERIE T'AIME. Mme HOUICHE FATEMA
  • Posté par Webmaster Le Matin, 22 Avril, 2008 17:33:38
    Pour ceux qui veulent se cultiver, lire l'histoire de Germaine Tillon auteur d'un mémoire intitulé "Morphologie d'une République berbère : les Ah-Abder-rahman, transhumants de l'Aurès méridional". http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=38979
  • Posté par Hellal, 21 Avril, 2008 20:18:03
    Adieu l'amie ...On a pas oublié ... Repose en paix . Hellal,Béjaia, Algérie.
  • Posté par Steve Meziane, 21 Avril, 2008 13:11:59
    Merci a cette geneureuse Dame de nous Avoir laisser des Traces Sur notre Histoire du CONTOURS et du LAC MEDITERRANEEN et Aussi A cette Combattante des LIBERTES DE CHAQUE ETRE FEMME OU HOMME ....MERCI
  • Posté par sifax, 20 Avril, 2008 14:07:15
    Heuresement que cette grande Dame, cette scientifique remet au gout du jour certaines vérités que ce régime moyen ageux veux effacer depuis 1962...ne laissant place qu'à ce vient de l'orient Il est peut être temps que l'algérie connaisse enfi sa vraie histoire
  • Posté par Abdelkader Saadallah, 20 Avril, 2008 14:00:33
    Merci Ghania, Tout en rendant Hommage a cette grande dame des sciences humaines, vous contribuer a mieux nous la faire connaitre. Dr Abdelkader Saadallah 20/04/08
  • Posté par zoheir ben ahmed, 20 Avril, 2008 00:02:08
    Au seuil d’un nouveau millénaire, son re-gard, lucide et vierge de tout ethnocentrisme, jeté sur nos ancêtres, nous replace dans un ensemble de parentés intercontinentales, une vaste toile humaine. Ainsi, s’effondre l’idée incongrue d’une « pureté » ethnique ; un mythe auquel s’accrochent intégrismes identitaires et nationalistes… bravo
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