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Algérie : le drame des mères célibataires
le 19 Mars, 2008 00:48:00 | 3091 lecture(s) | Voir Réactions
Un reportage de Dalila Soltani (lemague.net)
Le thème des mères célibataires au sein de notre société régit par le diktat du silence est un sujet d’une importance capitale qui prend notamment une ampleur considérable. Evoquer le sujet en toute ouverture en touchant aux angles les plus négligés, n’est-il pas tenter de mieux le cerner pour mieux lui trouver des solutions radicales ?
Au sein de l’établissement Diar Errahma de Bir Khadem, dans une chambre assez spacieuse du pavillon réservé aux mères célibataires et qui compte 24 chambres dont la capacité d’accueil de chacune est de 3 à 4 personnes, quatre jeunes femmes étaient en train de vaquer à leurs occupations journalières. L’esprit tourmenté par le poids de la souffrance, ces femmes avaient pour trait commun la même détresse, une détresse profonde et insupportable dans un contexte rigoriste. En effet, les quatre femmes étaient toutes des mères célibataires qui trimballaient avec elles chacune une histoire et une souffrance terrible. Livrées à elles-mêmes, contraintes d’affronter et d’assumer une réalité des plus dures, ces jeunes femmes se sont retrouvées hébergées dans ce centre d’accueil étatique qui leur offre une prise en charge pluridisciplinaire à compter du 7e mois de la grossesse.
Elles consultent régulièrement le service de psychologie, nourries, logées, suivies par un gynécologue, cadrées par des éducateurs qui leur assurent des formations en couture et autres. Elles attendent aussi la délivrance qui n’en est pas une, puisqu’une fois le bébé mis au monde, une longue et interminable lutte contre toute une société s’impose. Pourquoi me suis-je rendue dans ce centre ? L’idée de faire un travail plus approfondi sur le vécu troublant des mères célibataires au sein de notre contexte social me caressait l’esprit depuis longtemps. Certes, cette frange de la société largement marginalisée, est victime d’une sévère condamnation sociale qui lui vaut une condition d’existence misérable. Son statut est flou au sein de notre communauté, ce qui nécessite réellement que l’on se tourne vers la question par l’analyse minutieuse.
Le motif de ma visite au centre était en réalité le placement d’une jeune mère-fille âgée de 25 ans enceinte de 8 mois. En relation depuis 7 ans avec un homme qui lui a promis monts et merveilles, Nadia s’est retrouvée seule face à une grande responsabilité. Délaissée par un géniteur qui a fui lâchement sa responsabilité, épaulée par ses fidèles copines qui n’ont pas hésité à lui porter assistance, elle a décidé d’achever le dernier mois de sa grossesse dans un centre d’hébergement pour éviter un scandale que lui a évité jusqu’alors sa grossesse imperceptible.
Nadia se trouve actuellement, comme de nombreuse jeunes femmes algériennes, envahie d’incertitudes, confrontée à une situation ardue empreinte de confusion. Comment réagir lorsqu’on se retrouve enceinte, dans un contexte intolérant, contrainte d’endosser la responsabilité d’être précocement mère et devoir de surcroît trouver un moyen pour se tirer d’embarras avec un minimum de dégâts. Quel avenir nous réserve le destin ? Comment affronter les autres ? Qu’adviendra-t-il de l’enfant ? Comment supporter la fuite abjecte de l’amant qui promettait tant de bonheur auparavant ? Comment assumer sa responsabilité ? Le thème des mères célibataires au sein de notre société régit par les diktats du silence est un sujet d’une importance capitale qui prend notamment une ampleur considérable.
Evoquer le sujet en toute ouverture en touchant aux angles les plus négligés, n’est-il pas tenter de mieux le cerner pour mieux lui trouver des solutions radicales ?
Les avis divergent sur le thème entre la société qui condamne, les associations féministes qui luttent pour faire reconnaître la part de responsabilité importante du père et qui appellent à l’urgence de l’instauration de lois qui défendent les droits de la maman ainsi que du gosse né sous le statut de X et des victimes qui souffrent en silence. En matière de statistique, en 2007, le ministre de l’Emploi et de la Solidarité nationale a révélé que quelque 3000 enfants « illégitimes » naissent chaque année en Algérie. Il a également annoncé que la moyenne d’âge des mères célibataires est de 18 ans. Elles sont accueillies principalement dans les centres spécialisés de Diar Errahma, alors que 19 pouponnières accueillent les enfants abandonnés âgés de 0 à 6 ans. Ces chiffres, encore une fois, loin de refléter la vraie gravité du problème passée sous silence témoigne de l’ampleur de la situation. La responsabilité du géniteur.
Lorsque en 2006 un député s’est adressé au ministre de l’Emploi et de la Solidarité nationale en attaquant les mères célibataires et en appelant à leur flagellation en guise de punition du délit de l’entretien des relations sexuelles extra-conjugales, faisant preuve d’un radicalisme religieux, l’élu du peuple a omis de citer la part du géniteur, car scientifiquement parlant et jusqu’à preuve du contraire, la conception d’un bébé est l’œuvre de deux acteurs, l’homme et la femme. Cependant, dans notre société tous les regards sont braqués sur la femme alors qu’à aucun moment l’homme, autant responsable que la fille, n’est cité. Pourquoi cette injustice flagrante ?
Le même député, qui prétendait ne parler qu’au non de la chari’a semble oublier que l’islam préconise la même punition pour le même délit quel que soit le sexe de l’auteur. Qu’est-ce qui explique alors cet arbitraire outrancier ? N’est-ce pas là une preuve de machisme déclaré ? Ne faut-il pas au lieu de juger si sévèrement une mère célibataire, l’aider à affronter sa condition en la protégeant contre l’injustice sociale ? Et puis, n’est-il pas indispensable de rediscuter le statut de l’homme, responsable à son tour ?
L’abandon de l’enfant, une décision pénible.
L’abandon de l’enfant n’est point une décision facile à prendre dans le cas d’une mère célibataire, mais dans une grande partie de cas cette perspective s’impose à la mère même si au départ elle s’entête à vouloir garder son rejeton. En effet, être seule et avoir à sa charge un enfant issue d’une relation clandestine n’est guère une sinécure au sein de notre contexte, ce qui rend la vie difficile à la mère. Si dans certains cas, des mères célibataires ont pu regagner la demeure familiale après avoir accouché, leur réinsertion s’est faite au prix de l’abandon du bébé, témoin d’un grave délit.
Le cas de Souad, une jeune fille originaire d’Alger, âgée de 22 ans est un exemple on ne peut plus illustrateur. Cette jeune personne qui, après avoir découvert tardivement sa grossesse, a recouru aux soins de sa mère, laquelle n’a pas tardé à mettre au courant son fils. D’un tempérament calme et raisonnable, le frère faisant preuve de maturité face à la dure réalité se renseigna sur les centres pour mères célibataires afin de placer sa sœur et éviter le scandale. L’abandon du bébé était la condition sine qua non, avant de retourner à la maison. Peu de temps après, l’enfant fut adopté et la mère fille fut mariée à un homme qui ignorait tout de son passé.
Mlle F. Salmi, sociologue, affirme que la perspective de l’abandon de l’enfant, douloureuse épreuve pour la mère et frustrante étape pour le bébé, est souvent l’unique échappatoire, car il est impossible pour une femme seule de lutter contre un contexte social répressif qui lui ôte tout droit à une existence digne. Reconnue coupable, elle ne peut que se plier à la volonté des siens. « Nous, dans notre tâche d’accompagnement social, déclare la sociologue, préférons que la mère fasse le bon choix et au vu des difficultés que peut rencontrer une mère fille, nous préférons assurer une vie décente au gosse au sein d’une famille d’accueil puisque la majorité des enfants finissent par être adoptés. La femme se libère ainsi d’une lourde charge. Seulement, il existe, faut-il préciser, des cas où la maman parvient à récupérer son gosse, le faire reconnaître par le père ou dans quelques cas, quitter le domicile familial et prendre seule la responsabilité de son bébé. Nous intervenons toujours selon le contexte et la spécificité de chaque cas, mais notre objectif est de respecter et l’intérêt de la mère et celui du gosse. »
Mères célibataires, l’urgence d’une loi
Mme Maaskri Nouria, avocate près la cour d’Alger, n’a pas hésité à évoquer l’absence de lois qui protège la mère célibataire ou lui accorde un quelconque droit. « Aucune loi n’évoque le statut de la mère célibataire ni dans le code de la famille, encore moins dans la constitution. Cela est dû entre autre à la honte qui entoure le tabou ainsi que l’application de la Charia qui ne donne aucun droit aux enfants nés sous X, ni aux mères filles.
Concernant la reconnaissance paternelle par l’accomplissement du test d’ADN, notre interlocutrice, s’appuyant sur l’article 40 du code de la famille, ajoute que « le test d’ADN n’est appliqué que dans l’unique cas ou le couple marié voudrait confirmer la paternité de l’enfant. Le cas échéant, c’est-à-dire en l’absence de contrat de mariage ou de la Fatiha et en se référant à la chari’a, la maman n’a aucun droit pour emmener le père illégitime à reconnaître le gosse. »
Les mères célibataires, selon notre interlocutrice, continuent à être stigmatisées par la société, leur enfants, nés sous X, n’ont aucun droit et parfois, même pas de noms et ceci à cause de l’injustice qui apparaît déjà clairement dans le code de la famille qui institutionnalise une sous-citoyenneté des femmes. « Traiter radicalement ce fait sociétal passe, d’abord, par l’initiation de larges campagnes de sensibilisation visant à faire dissiper les préjugés sur ces victimes, à instaurer une communication familiale notamment, à appeler à une éducation sexuelle et inciter à une révision du code de la famille dans lequel des lois claires qui protègent la mère fille ainsi que son enfant doivent être adoptées », poursuit Mme Maaskri Nouria.
Les centres d’accueil, un refuge
Le centre Darna est l’un des rares centres d’hébergement de filles mères en Algérie. Ce centre de prise en charge de femmes victimes de violence et du code de la famille apporte une aide sociale, psychologique et juridique aux victimes.
Mme F. Salmi, sociologue chargée des fonctions d’assistance sociale et d’écoute au niveau du centre Darna, estime que le sujet des mères célibataires n’est pas nouveau au sein de notre société, mais son ampleur est dû à la culture du silence qui régit les rapports sociaux ainsi qu’à la défaillance de la communication au niveau de la cellule familiale. « Le changement qui s’est opéré au niveau de la société, la libération des mœurs, la précocité des rapports sexuels, le manque criant d’éducation sexuelle, sont entre autres facteurs qui favorisent la propagation de ce fait social face auquel il est urgent de réagir par l’adoption de solutions efficaces, comme l’instauration d’une loi qui protège la maman et son rejeton. La famille, aujourd’hui démissionnaire, est appelée à remplir son rôle dans l’accompagnement de sa progéniture et d’entretenir un terrain de communication susceptible de protéger les enfants de tous les dangers. »
Les mères célibataires continuent à être stigmatisées et condamnées dans notre société, leurs enfants nés sous X sont encore moins à l’abri. Face à un problème sociétal pareil, il devient urgent de réfléchir à l’adoption de lois pour la protection de cette frange marginalisée et de bannir tous les préjugés qui retardent toutes formes d’évolution au sein de notre société.
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Réactions (8 poste(s))
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Posté par amie, 27 Juin, 2008 12:00:06avant tout ,merci davoir evoquer un tel sujet, il trés important de parler de ce problem , pour que les gens soient conscients des souffrances des autres et pour que les jeunes filles soient prudentes a l´avenir ,avant de sengager dans des aventures ameureuses.quant a la juridiction ,oui les hommes doivent etres interpelés afin d'assumer leur responsabilités et enfin et le plus important ,letats doit subvenir au besoins des jeunes desirants se marier pour structurer une vie familiale saine aux femmes et aux enfants principaux victimes dans l'histoire .
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Posté par Dali, 20 Mai, 2008 12:20:48Nous avons chacun une part de responsabilité...nous devons réagir sans attendre que quelqu'un puisse le faire à notre place...nous sommes sensibles à cette problèmatique, faisons le savoir...ne serait ce qu'en faisant transférant cet article à des personnes de notre entourage...On parle bien de solidarité, ce n'est pas qu'une affaire de femmes...sont nés aussi des petits garçons qui deviendront des hommes...Protégeons ces mères et leurs enfants, agissons chacun à notre niveau...Bien à vous, Dali
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Posté par tamazight, 12 Mai, 2008 18:30:08je vous remercie pour ce sujet je le trouve tres interressant,pour "reparer" c cas en algerie ,normalement il faut que le geniteur de cet enfant passe le test ADN ,et s'il s'avere que le bebé est son enfant il doit assumer sa responsabilité,et en k de viol et la femme ne connait pas le coupable c'est a l"Etat de changer c lois ,tt ces enfants doivent avoir un nom ,on ne peut pas appliquer la religion PUISQUE les temps ont CHANGES,A l'epoque actuelle l'enfant n'a pas d'avenir ,psycologiquement il ne sera pas "normal" non seulement il n'a pas de famille il n'aura pas d'avenir,pour la mere c pareille,elle va se retrouver dans la rue apres avoir "deshonnorer " sa famille,elle va devenir une prostituée et tt ce qui va avec il y a 2 points de mesure en algerie,une societe MACHISTE ,si le jeune homme sera juger de la meme façon que la fille ,il va reflechir mille fois ,meme en k de viol il va dire que la fille va avoir peur de sa famille et la societé du coup elle n'osera pas d'intenter un proces contre lui pour la virginite une simple operation la fille "couvre" son passé a mon avis la societé qui se tait devant ces drames ne doit pas mon respect;UNE DERNIERE CHOSE .LA SOCIETE ALGERIENNE EST MUSULMANE applique la religion "appellez ses enfant avec le nom de leurs peres ",mais au meme temps des BAR partout ,des champs de vigne a perte de vue ,qui a parlé du paradoxe?????????????
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Posté par rachid rachid, 19 Mars, 2008 20:45:00"Peu de temps après, l’enfant fut adopté et la mère fille fut mariée à un homme qui ignorait tout de son passé." Triste réalité et encore plus triste que l'auteur de l'article passe sous silence la mariage de cette fille à un homme qui ignorait tout de son passé, sans commentaires.
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Posté par Mohand Mokher, 19 Mars, 2008 19:18:14Un test ADN suffit à rendre gorge à ces hommes indignes. Ces mères doivent bénéficier de la protection juridique pour faire payer le prix fort aux laches.
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Posté par algerientoutsimplement, 19 Mars, 2008 11:28:31Je ne peux qu'être désolé pour cette frange de la société.Que pouvons-nous faire contre un système rétrograde qui ne voit en la femme qu'une procréatrice bonne à faire la popote...En réponse à Missy Cap Carbone je dirai que cet article passera inaperçu par défaut.Qui de nos jours a internet chez lui.Ajouter à cela les dégâts causés par l'arabisation sauvage vous faites le compte et vous vous apercevrez qu'il y'en aura pas des masses qui lira cet article.Amicalement
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Posté par Dda Stayevski, 19 Mars, 2008 11:28:31Très bon article. La situation de ces pauvres jeunes femmes est terrible mais il me semble que leurs enfants abandonnés et nés sous X ou SNP sont les plus grands perdants dans cette partie jouée par des adultes insoucieux. En effet que vont devenir ces petits nés d’une relation «illégitime» aux yeux de la société et de l’état qui la dirige ? Le plus pénible est que le père pour éviter la honte abandonne sa fille au lieu de la soutenir avant qu’elle ne donne naissance à une nouvelle vie ; et pire encore la fille devenue mère abandonne à son tour son enfant pour les mêmes raisons «sociales». Quel égoisme! Il est peut-être urgent d’inculquer un minimum d’éducation sexuelle aux jeunes filles àfin de leur éviter de tomber dans le même piège de « mère célibataire».
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Posté par Missy Cap Carbon, 19 Mars, 2008 08:58:42Merci Dalila Soltani pour ce reportage qui dit tout haut ce que personne n'osait penser tout bas. Est-ce que le témoignage recueilli est réel ou monté de toutes pièces, peu importe.Cet article a le mérite d'avoir fait toute la lumière sur une situation honteuse qui perdure en Algérie du fait de l'intégrisme religieux et la mauvaise volonté des citoyens. Mais à vrai dire, combien de d'Algériens seront au courant qu'une certaine Dalila Soltani a bien écrit un article qui révèle le drame de ses victimes que l'Etat, avec la complicité de la société, relègue au rang de criminels ?

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