Mon premier jour d’enfant indépendant

Image de l'indépendance algérienne.
Image de l'indépendance algérienne.

Un confrère me demande de lui dire quelque chose à mettre dans un canard dont il est le rédacteur en chef, à propos de mes souvenirs sur le jour de l’Indépendance. C’est-à-dire de la journée du jeudi 5 juillet 1962.

Tenez-vous bien. Lorsque je lui transmets le texte par courriel, suivi une heure après d’un coup de fil, il me dit qu’il s’attendait à un témoignage d’adulte pour faire sérieux, alors je me suis excusé de ne pouvoir être de la génération de Mathusalem.

Nous étions en vacances pour la fin de l’année scolaire du Cours préparatoire deuxième année. Le gros de la famille était à la Casbah, depuis la veille chez grand-père, Baba Hadji, pour se préparer à fêter l’évènement. Je me rappelle que ma mère disait qu’il y aurait les Zegzaoui, les Yacef, les Berkouk, les kebkab dont Lala Fettouma la maman de Mahmoud Bouhamidi mort avec Ali la Pointe, Hassiba Benbouali et le petit Omar dans la bombe de la rue des Abderames. La malheureuse dame que nous retrouverons comme voisine à Bouzaréah, quelques années plus tard, et dont le cadet de Mahmoud, Boualem, «Boualem PTT» pour les intimes, d’une gentillesse inouïe, généreux et excellent joueur de foot, qui mourut dans le début des années 80 d’un arrêt cardiaque – je laisse le soin au lecteur de comprendre que certains détails ne me furent devenus lisibles que beaucoup plus tard.

Mon père devait, pour sa part, je ne sais pas pourquoi, rester à Kouba et comme j’étais un chouia turbulent, la famille s’était mise d’accord pour que je reste sous la surveillance de mon frère aîné aux côté de notre père. Ce qui ne me dérangeait pas outre mesure parce qu’à la cité El Bahia – La Radieuse – j’avais des amis avec qui jouer. Et j’en cite, dans le tas, Belkacem Bedjaoui qui deviendra une gloire du football national, je crois qu’aujourd’hui il s’occupe des jeunes du RCK. Il y avait aussi Farid et Rachid Kaboul, des aînés de Youcef, qui lui aussi sera un des grands attaquants du Mouloudia d’Alger, et puis Abderzak Djouamaa dont le papa Mouloud «el Micanicien» qui tenait son garage à la lisière de la cité, et qui avait échappé belle deux mois auparavant dans une fusillade à la pièce 24 par l’OAS dans laquelle succombèrent plusieurs résidents du groupe d’habitation, et encore Malek Baaziz qui vit, dans le même raid terroriste, son géniteur, l’un des deux épiciers de la cité, plonger du haut du promontoire en vis-à-vis des bâtiments pour échapper aux tirs ; il s’en tira avec juste la face ratatinée avec un nez brisé et une fracture dans une jambe.

Mon père nous réveilla le matin et j’entendis déjà grouiller dehors, avant de me débarbouiller le visage, je sortais dans le palier pour voir ce qui se passe dans la grande cour cernée par les bâtiments B, H et P. A Gauche, en haut, qu’on appelait «la placette», des scouts se tenaient debout autour d’un grand mât au bout duquel flottait le drapeau patriote. Ami Bouras et âmi Henni dans les locaux de la Force locale organisaient les chants patriotiques et il y avait aussi des scouts à côté de l’entrée. Je cherchais un prétexte pour me fendre parmi les gens qui portaient des drapeaux et les enfants de la cité surtout, habillés aux couleurs vert blanc rouge. Et il me vint l’idée des baignées de chez le «tounsi» en face du bâtiment B.

Mon père savait que si je lui demandais d’aller en apporter pour qu’on les prenne avec le café au lait, il aurait catégoriquement refusé car il savait que ce serait pour moi l’occasion de disparaître dans la nature. Il était en train de préparer le petit déjeuner et l’idée me vient de lui dire que khalti Rekia, notre mitoyenne dans le deuxième étage, me demande d’aller vite appeler Abderzak se trouvant avec son papa dans le garage, alors que je n’avais aucune idée de l’endroit où il se trouvait, qu’il dormait encore ou qu’il pouvait surgir d’un moment à l’autre et me compromettre. Mon père hésita puis il me donna l’autorisation de partir, mais de revenir aussitôt avec mon camarade. Il ne termina pas sa phrase que je volige déjà sur le premier escalier pour dévaler l’immeuble et sortir à l’air libre planer parmi les festoyeurs. Je connaissais toutes les comptines françaises par cœur mais des «anachid», j’en ai pu rafler quelques uns par le biais de grand-père qui nous emmenait de force, mes cousins et moi, au djamaa Safir dans la Casbah.

A peine sorti du bloc, je rencontre avec bonheur Farid Kaboul qui m’apprend que des camions ramassent du côté du stade des gens pour les emmener défiler. Nous grimpons les marches vers la placette trois par trois et sans reprendre haleine nous courons vers le stade. Nous avions voulu nous attarder avec nos camarades scouts mais c’était trop risquer de se faire coincer par les parents, et adieu la liberté de fêter «à notre manière.»

Le premier camion que nous avons repéré était, et ça ne pouvait pas mieux tomber, un Berliet de Hamoud Boualem, avec ridelles que nous connaissions dans les moindres recoins à force de nous y être habitués, dans nos jeux, à nous accrocher dans son arrière train ; il était déjà flanqué d’innombrables drapeaux, il y avait de la place et on nous claquait des mains pour nous y engouffrer. Une foule y était installée, des hommes des femmes, voilées ou «civilisées» et des enfants aussi, parmi lesquels nous avons reconnu des camarades de l’école, un peu plus grands, du Cours élémentaire ou du Cours moyen. Il y avait des cageots qui servaient de piédestal, mais au moment où nous allions mettre nos sandales dessus pour accéder à bord que les bras de mon frère freinèrent sec notre élan. Il se faisait trop tard et impérieux pour ne pas engager la machine à chialer. Pensez-vous, le bonheur d’un défilé dans une benne qui va aller voguer dans une ambiance de fête, à une escalade près ! Je démarre les larmes et les contorsions et Farid ne perd pas une seconde pour me donner la réplique. Au début de nos gémissements, le frangin resta ferme mais, petit à petit, il s’amadoua et nous montâmes ensuite tous les trois.

Le temps qu’on se familiarise avec l’ambiance qu’une femme, je ne peux pas oublier, qui était assise sur un gros tas de laine blanche, flanquée de deux jeunes filles, leurs cheveux tenus en un serre-tête par des bandeaux vert blanc rouge, elle sort de derrière elle une immense derbouka et elle se met à taper dessus des rythmes de hadi et elle entama une chanson patriotique. Elle endiabla la cadence quand le camion se met en route. Les embarqués faisaient des pas de danse en se cognant les uns contre les autres, parfois ils tombaient et se relevaient pour reprendre la danse et chanter en même temps. Nous nous sommes mis de la partie, mon frère, Farid et moi, pendant que le camion, qui prenait les gens en chemin, longeait la route, vrombissant, vers le Calvaire. Et plus il avançait mieux on sentait l’air marin, car la Sablette n’était pas loin, nos frères aînés avaient l’habitude de nous y emmener, des fois avec l’accord ion des parents, des fois sans mais souvent sur des chantages à propos des «conneries» de leur part qu’il ne fallait pas divulguer.

Vers la descente des Oasis, Ruisseau commence à se dessiner et Farid et moi hésitons de demander à notre cerbère de sauter pour aller en bord de mer. L’ambiance était formidable, nous croisons des véhicules qui défilaient et avec qui nous échangeons des «tahia el djazaïr !» avec de grands gestes en sautillant, mais la tentation de la baignade était irrésistible aussi. Il fallait réussir à convaincre le fort à bras – il jouait au handball dans le collège et je ne sais dans quel club algérois aussi. Nous atteignons les Quatre chemins et ce fut extraordinaire comme spectacle. Les gens allaient et venaient de partout, à pied ou en véhicule. Mais malgré la zorna, les youyous, les haut-parleurs avec leurs chants patriotiques qui donnent la chair de poule en même temps beaucoup de courage pour avancer l’idée de la baignade au grand frère. Mais je n’ai pas les souvenirs précis sur les manières dont Farid Kaboul me harcelait pour cracher le morceau. Il avait déjà maille à faire avec lui parce qu’il avait cognait l’avant-veille sur notre jeune frère qui n’était pas encore scolarisé et il n’a pas encore reçu sa contrepartie tannée pour être quitte.

Pendant longtemps le camion resta immobile comme s’il ne pouvait plus avancer. On faisait circuler de l’eau dans des cruches et des bouteilles de Soladif et de Bettouche et puis les gens se mettent à quitter la benne pour de l’air frais. Mon frère décide que nous fassions de même. Et ça tombait à pic pour faire la proposition. Sur le trottoir sous de grands arbres, qui étaient des platanes, je crois, une famille distribuait des abricots et nous avons reçu chacun quelques uns. Après les avoir avaler et gardé les noyaux bien sûr, je fonce sur M’hammed – c’est ainsi que s’appelle mon frère aîné, auquel vous pouvez ajouter el hadj avant, maintenant – et je le mets au courant de notre désir, Farid et moi. Il fronça les sourcils comme à ses habitudes pour décourager mais il demeura silencieux, les mains dans son bleu «dingré» et le regard sur mes sandales puis sur celles de Farid. Celui-ci me regarda fixement de la manière de me demander s’il faillait recommencer la pleurniche. «A condition de ne rien raconter de tout cela !» et nous plongeons chacun de son côté sur lui pour l’embrasser.

Je ne me rappelle pas combien de temps nous sommes restés à batifoler dans les vagues de la Sablette, mais je me souviens que notre gratificateur demanda, à un certain moment, à un homme qui s’occupait de sa famille de faire attention à nous le temps qu’il revienne. C’est ce qu’il fit, je ne sais pas, un quart d’heure, une demi heure après, il rapplique avec du pain, du fromage, une boîte de sardine à la tomate et une bouteille de Crush. Voilà, c’était le gros de mon jeudi 5 juillet d’il y cinquante ans. Et je profite, ici, pour dire à tous mes compatriotes, hommes et femmes, vivants en Algérie ou ailleurs, nés avant ou après l’Indépendance, que notre incomparable pays est, pour reprendre Nabile Fares, cet «être par excellence, parce qu’il est du plus lointain passé et du plus proche avenir.» C’est pour cette raison qu’il ne faut pas hésiter à lui rendre toute la justice qu’il mérite, en premier lieu, sa dignité, toute sa dignité.

Nadir Bacha

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Commentaires (3) | Réagir ?

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Brahim Arbat

C'est vraiment émouvant votre souvenir. J'avais presque le même âge, mais moi j'étais à suivre les défilés du côté de Ben Aknoun, autour de la cité Merzoug pour continuer vers El Biar et on nous distribuait de la crème glacée dans des barrettes de gaufrettes, nous avions égaré notre petite sœur dans l'immensité de la foule en liesse, nous nous sommes rendu compte que dans la fin de l'après-midi, ramenée par des habitants de Chateauneuf qui sont devenus des amis de la famille jusqu'à ce jour dont l'un des membres l'a même épousée et ils ont aujourd'hui des enfants mariés avec qui vivent en région parisienne. J'étais à l'école des Asphodèles en Cours élémentaire deuxième année.

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Yen Yen

C'est simple de répondre à ce titre c'est-à-dire les algériens qui sont nés en 1962 sont toujours traités comme des enfants par la génération de la guerre qui sont toujours au pouvoir à l'image de son président ou bien le chef du DRS.

Il faut laissé absolument la place aux algériens universitaires gouverné le pays.

La génération du novembre en 1954 on raté tout. ils ont menés le pays à la ruine, à la catastrophe depuis 50 ans.

il suffit juste de voir le nombre d'universitaires algériens en France.

le monde à changer sauf les criminels du FLN en Algérie! ils sont toujours dans des modèles de pensés anciens et périmés. arrêté de traité les algériens qui sont nés en 1962 comme des enfants

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