Le peuple, c’est quoi ?

Un peuple qui vit et lutte pour ses libertés.
Un peuple qui vit et lutte pour ses libertés.

Suite à ma contribution précédente (1), le lecteur Omar Tarab commente : "Peuple dites-vous à qui doit revenir le dernier mot, dans l'absolu mais pas dans ce cas particulier. Le mot peuple fait référence à une société homogène qui repose sur un socle dans lequel « évoluent des individus en accord avec des principes d'intérêt communs. Voyez-vous cher ami en Algérie une société unie ? Y a t-il un peuple avec ADN algérien ? Existait-il réellement en tant que tel durant la colonisation française ? Ne pensez-vous pas que c'est un ensemble de peuplades regroupées comme nation par l'occupant et que sa participation dans le soulèvement ne fut jamais déterminant ? Ça a été plus l'œuvre de manipulation, menace et répression qu'une soif d'indépendance qui a amené ces quelques milliers de paysans à se soulever pour être jetés en pâture contre une Armée aguerrie, tandis que d'autres tapis dans l'ombre tissaient la toile du pouvoir. Pour dissiper tout malentendu, mon père fait partie de ces milliers de paysans jetés en pâture."

Tout d’abord, une prémisse. Les réflexions qui suivront sont élémentaires. Elles auraient été superflues dans une société pas soumise, comme l’algérienne, à un obscurantisme programmé, afin de la dominer pour l’exploiter.

C’est précisément ce dernier terme qui permet d’aborder les clarifications nécessaires, à propos du terme « peuple ». Il peut désigner beaucoup de choses.

Il peut supposer une nation entière, sans distinctions socio-économiques ni ethniques. Ainsi, on parlerait du « peuple » algérien. Ce genre de conception est opératoire notamment quand elle est véhiculée par une vision nationaliste, pour la distinguer, éventuellement l’opposer à une nation, un autre « peuple ».

L’inconvénient de cette conception du « peuple », conçue comme nation, est d’occulter les contradictions internes fondamentales à cette nation, à ce « peuple ».

Quelques exemples.

La constitution des États-Unis commence par « We people » (Nous, peuple). Mais ce terme ne comprenait pas les Indiens autochtones (envahis et massacrés) et les esclaves d’origine africaine.

Considérons des nations envahies. Pendant l’occupation nazie, le peuple français pouvait-il comprendre non seulement sa partie dominée et sa partie résistante, mais également sa partie collaborationniste avec les nazis ? Pendant la domination coloniale française en Algérie, le peuple algérien pouvait-il comprendre aussi bien les « indigènes » dominés et la partie d’entre eux résistante, mais également la partie collaborationniste avec l’administration coloniale ?

Voyons à présent des nations dictatoriales. Le terme peuple peut-il comprendre aussi bien sa partie dominée que ses castes dominatrices ?

Enfin, concernant les nations de « démocratie parlementaire », peut-on considérer peuple aussi bien les salariés des entreprises que leur patron ? Le soldat de base que son général ?

Ainsi, l’on constate que le mot « peuple » est ambigu (2), se prête à manipulation de la part des castes dominantes pour endormir les classes dominées.

Pour parer à cette occultation, on désigne par « peuple », une partie spécifique des citoyen-ne-s de cette nation : non pas la minorité numérique constituée par les castes exploiteuses- dominatrices, mais la majorité numérique formée par, précisément, les citoyen-ne-s qui ont une caractéristique commune : celle d’être exclu-e-s totalement de la décision concernant la gestion de la société dont ils-elles font partie. Laquelle gestion est du seul ressort des castes dominantes (3).

Dans les régimes de « démocratie » parlementaire, les castes dominantes donnent l’illusion à ces exclu-e-s de participer à la gestion de leur société, par le vote de représentants au Parlement et du chef de l’Exécutif. Or, nous savons quel est le mécanisme de ces élections : elles conditionnent les électeurs-trices, par la manipulation des moyens dits d’information (et de « divertissement »), aux mains de ces castes dominantes, de manière à confier le pouvoir de décision sociale à des personnes liées, directement ou de manière occulte, à ces mêmes castes dominantes, notamment à celles financières et industrielles. Nous avons alors affaire à une démocratie de type oligarchique, sur le modèle de la Grèce antique.

Concernant l’Algérie, inutile de dire ce que sont les élections. Qui ne le sait pas ?

Ceci étant dit, poursuivons en considérant l’Algérie en particulier. Tenons donc en tête la définition spécifique donnée, ici, au mot « peuple », autrement dit, répétons-le, la majorité des citoyen-ne-s exclu-e-s de la gestion de leur société.

1. Peuple et intellectuels du "peuple"

À ce propos, on pourrait objecter : mais les intellectuels algériens font partie du peuple, puisque leur famille a la caractéristique d’exclusion de la gestion sociale.

Soit ! Mais combien d’intellectuel-le-s, issus de famille populaire, une fois obtenus les diplômes, exercent une activité professionnelle qui lutte contre l’exclusion du peuple de la gestion sociale ? Et combien, au contraire, agissent en faveur de la consolidation du système de gestion sociale dominant ?… La réponse n’a pas besoin d’enquête particulière.

Dans le cas où la majorité des intellectuel-le-s algérien-ne-s : 1) seraient issu-e-s du peuple, 2) exerceraient une activité (professionnelle et extra-professionnelle) en faveur de la gestion sociale par les exclu-e-s de cette gestion, aurions-nous encore un système dominé par des castes minoritaires, accaparant la gestion sociale ?… Certainement, non.

Il s’ensuit logiquement que les intellectuel-le-s issu-e-s du peuple sont : 1) soit une infime minorité, par rapport à ceux-celles provenant des castes dominantes ; 2) soit, dans le cas où ils-elles sont la majorité, alors, la plupart trahissent leur classe sociale d’origine pour se mettre au service des castes dominantes. Dans ce dernier cas, cette catégorie d’intellectuel-le-s n’est plus à considérer comme faisant partie du peuple, du fait de sa position sociale au service de la caste dominatrice.

2. Peuple et gestion sociale

Dès lors, si par peuple on entend uniquement les exclu-e-s de la gestion de la société, font partie de ce peuple les citoyen-ne-s dans la mesure de la gravité de cette exclusion.

D’abord les chomeur-euse-s, exclu-e-s même du circuit du travail.

Ensuite, les travailleur-ses manuel-le-s : catégorie la plus exploitée économiquement.

Enfin, les employé-e-s aux activités professionnelles simples, d’exécution.

Les autres catégories constituent la classe moyenne, dans ses couches moyenne et supérieure. Celles-ci participent, d’une certaine manière à la gestion sociale, par leur fonction de courroie de transmission des décisions de cette gestion (prises par la caste dominante) et de contrôle de son exécution par les classes dominées.

3. Peuple et "peuplade"

Nous en venons au commentaire de Omar Tarab, concernant le peuple algérien : « un ensemble de peuplades regroupées comme nation par l'occupant et que sa participation dans le soulèvement ne fut jamais déterminante ».

Certes, le peuple algérien, entendu comme la majorité exclue de la gestion sociale, est composé d’ethnies différentes, principalement arabophones et amazighophones.

Plus encore, à l’intérieur même de ces ethnies, existent des distinctions, basées sur l’appartenance géographique locale. Ainsi, par exemple, chez les Arabophones, les Oranais se perçoivent, d’une certaine manière, différents des Constantinois, etc. Parmi les Amazighophones, les habitants de « petite » Kabylie se perçoivent différemment de ceux de la « Grande » Kabylie, et l’ensemble de ces derniers se perçoivent différents par rapport aux mozabites, etc.. Nous avons également les distinctions entre habitants du nord et du sud, des montagnes et des plaines ou encore des hauts-plateaux.

Ajoutons à cela la trop longue tradition tribale. Plus encore. Ici, pour rendre compte d’un fait social, je suis obligé de recourir à un événement personnel.

Enfant, j’avais déclaré avec joie à mon grand-père mon intention, une fois le temps venu, d’épouser une amie du quartier. « Non ! » répliqua fermement le vieillard. « Pourquoi donc ? » - « Parce que tu es un Naïmi, c’est-à-dire un chrif [noble], descendant de la ligne du Prophète !… Tu dois donc épouser uniquement une chrifa [noble] comme toi ! » - « Mais, grand-père, je l’aime et je l’épouserai même si elle n’est pas chrifa ! » Une gifle sur la joue fut la réponse.

Eh bien, ce grand-père est un paysan pauvre, sans terre. Et il méprisait ses voisins, également des paysans sans terre, parce qu’il se croyait d’une descendance « noble », autrement dit aristocratique, celle descendant du Prophète et de son entourage. Grand-père considérait les autres comme des « roturiers » (sic !), autrement dit des descendants d’esclaves, venus dans les armées arabes conquérantes, ou des descendants d’autochtones, ayant été asservis par les envahisseurs arabes.

J’eus l’occasion, en Kabylie, d’entendre la même conception ségrégationniste. Certain-ne-s, se vantant d’une descendance du roi Massinissa ou de la reine Alkahina, se croient d’une lignée « aristocratique ». Par suite, ils refusent de s’allier par mariage aux voisins, qui n’ont pas cette « noblesse ». Et les gens dont je parle étaient des paysans sans terre ou des ouvriers.

Au sud, j’ai constaté les mêmes ségrégations.

Bref, au sein même du peuple dominé-exploité, existent ces curieuses prétentions à une « noblesse » historique, pour se croire « supérieur » aux compatriotes de même conditions socio-économique. C’est là un ressort psychologique ordinaire, existant dans toute société humaine : il pousse l’inférieur à trouver plus inférieur que lui, afin de se valoriser.

En passant, un fait. Si ma mémoire est fidèle et si l’information rapportée est correcte, j’ai lu que, lors de la révolte populaire à Alger, en 1988, les responsables militaires auraient porté à Alger des soldats du sud. Ils considéraient ces derniers plus facilement capables de tirer sur des citoyens du nord, précisément d’Alger, parce qu’ils se sentaient « différents » d’eux, pour ne pas dire opposés à eux.

Notons que cette tactique est celle de toutes les armées du monde, depuis toujours.

Tout cela étant exposé, peut-on parler du peuple algérien comme « peuplades » ?

Certes, les colonialistes français se sont vantés d’avoir « créé » l’Algérie, puisqu’ils furent les auteurs de l’établissement de ses frontières géographiques, par conséquent d’avoir « créé » le peuple algérien. Ils rappellent également les éternelles divisions des habitants de ce territoire, et cela depuis l’antiquité (l’impérialiste romain jouait entre les diverses composantes et tribus, pratiquant la politique de diviser pour dominer) jusqu’à la résistance à l’invasion coloniale de 1830 (absence d’union des habitants du pays pour combattre l’armée envahisseuse), et même jusqu’aux conflits sanglants entre F.L.N. et M.N.A., sans oublier la mobilisation des harkis contre les partisans de l’indépendance.

Tous ces faits autorisent-ils à parler de « peuplades » ?

La guerre de libération nationale, malgré les failles qu’il faut avoir l’honnêteté historique et le courage civique de reconnaître, n’a-t-elle pas été l’occasion de transformer ces « peuplades » en un peuple, parce que colonisé de la même manière, quelque soit ses particularités régionales ?

Oui, mais, durant la guerre de libération, le peuple n’a pas été l’agent décideur, mais simplement le bras armée exécuteur. À une seule occasion, si je ne me trompe pas, le peuple a manifesté son action autonome : lors des manifestations populaires dans les villes, en 1960, pour réclamer l’indépendance. Le mouvement spontané surprit la direction du F.L.N. ; elle s’empressa d’en prendre le contrôle. Nous le voyons, par exemple, dans le film « La bataille d’Alger » : des responsables du FLN surgissent parmi la foule, et lui demandent de quitter la rue, parce que le FLN est présent pour veiller à ses intérêts.

Pour paraphraser ce qu’aurait dit Larbi Ben Mhidi, ce n’est pas la révolution qui a été jetée dans la rue, afin que le peuple s’en empare, mais simplement le peuple a été envoyé au combat et dans les manifestations afin qu’une caste nouvelle, autochtone, remplace au pouvoir la caste coloniale.

« Sinon, note Omar Tarab, comment expliquer qu'il [le peuple] s’est laissé déposséder du fruit de son œuvre par des gens surgis du néant, si vraiment il a été l'auteur ? [de la lutte armée de libération nationale] »

Que ces gens-là étaient armés et menaçants, mais les forces françaises l'étaient aussi, non ?

Donc comment expliquer que ce "peuple", grand héros qui a combattu et chassé l'une des plus grandes armée du monde, se soit laissé dépouiller par un ramassis de truands ? »

Parce que le peuple n’a pas eu la conscience de s’unir et de prendre son destin en main lui-même. Et cela parce que ses dirigeants, - les meilleurs, ses amis sincères - n’ont pas su ou pu l’aider à s’autogérer, parce qu’ils ont été assassinés par leurs « frères » autoritaires élitaires.

Par la suite, une fois l’indépendance acquise, les usurpateurs du pouvoir, pour consolider leur domination, ont réveillé et manipulé les rudiments de « peuplade » qui ont caractérisé le peuple algérien dans le passé. Ils ont joué, par exemple, du « chaoui » contre l’oranais, de l’arabe contre le kabyle, du kabyle contre le mozabite, du « tlemcénien » contre le constantinois, etc. Ils ont également joué du « musulman » contre le non musulman, et même du « bon » musulman (sunnite et de rite malékite) contre celui qui ne l’est pas (4).

À tel point que nous en sommes arrivés à la situation où les révoltes populaires contre le système dominateur restent isolées (Alger 1988, Kabylie 2001, etc.), sans solidarité de la part du reste du peuple. Effectivement, c’est là une grave faiblesse du peuple (et d’abord de ses ami-e-s intellectuel-le-s sincères). Et tant qu’elle persiste, son action ne peut aboutir à un résultat qui lui est bénéfique.

4. "Pâture" et pouvoir

Qui dit « peuplades » dit division ; qui dit peuple dit union.

Se pose, alors, la question fondamentale : qui a intérêt à l’existence et à la permanence de « peuplades » au détriment de la formation d’un peuple ? Réponse élémentaire : celles et ceux qui ont besoin d’une « pâture » qui leur permet de vivre. Comment y parvenir sinon par l’exploitation économique ? Et comment la garantir sinon par la domination politique ? Et comment assurer cette dernière sinon par la carotte des subventions et du conditionnement idéologique, d’une part, et, d’autre part, le bâton de la dissuasion armée ?

« Aussi, conclut Omar Tarab, bien malin celui qui arrivera à expliquer par quel miracle ce "peuple" qui n'a jamais existé en tant que tel, se réveillera un jour à la réalité, soudé et uni comme jamais. »

Examinons le fameux slogan « Un seul héros, le peuple ». Connaître celui qui en fut l’auteur permettrait de découvrir le sens et le but de ce slogan.

Certains affirment que l’expression fut inventée par les usurpateurs du pouvoir, de manière opportuniste : ils auraient mis en avant le « peuple », pour dé-légitimer les authentiques leaders de la révolution, tels Larbi Ben Mhidi et Abane Ramdane.

D’autres pensent qu’au contraire, ce slogan eut comme auteurs des militants amis du peuple : ils voulaient rappeler qu’en définitif, seul le peuple est l’agent de transformation historique, que sans lui rien ne peut être entrepris.

Dans ce dernier cas, n’a-t-on pas pris un désir pour une réalité ?… En effet, malheureusement, le peuple n’a été héros que dans le versement de son sang, mais a toujours été exclu des décisions, quand il n’a pas été contraint, malgré lui, à les appliquer.

Par conséquent, si, d’une part, il faut d’admettre, quelque soit notre sentiment pénible, les rudiments de « peuplade » qui divisent notre peuple, ne faut-il pas, également, reconnaître les aspects qui en font un peuple, au sens de composante sociale spécifique ? Enfin, ne doit-on pas œuvrer à l’élimination de tout ce qui est « peuplade » pour former un peuple ?

Bien entendu, cela suppose ne pas s’aveugler sur les carences qui caractérise notre peuple, ne pas les occulter par les lunettes déformantes d’une idéologie, quelque soit sa couleur. Donc objectivité, sans tenir compte de nos répugnances sentimentales, mais, aussi, amour du peuple, parce qu’il est exploité et dominé. N’est-ce pas la seule manière de l’aider à s’émanciper non seulement pour devenir un peuple à part entière, mais, surtout, afin qu’il devienne maître de son propre destin ? Et comment le deviendrait-il sinon par sa prise de conscience qu’il ne doit plus être la « pâture » d’une caste de rapaces, mais qu’il doit éliminer de la société toute forme de « pâture » humaine ?

Kaddour Naïmi

Email : kad-n@email.com

Notes

(1) http://www.lematindz.net/news/25642-qui-acclamer-et-glorifier.html

(2) Voir, par exemple, les différentes définitions du terme ici :

https://fr.wiktionary.org/wiki/peuple

(3) À ce sujet voir

http://www.lematindz.net/news/25309-forces-en-presence-et-agent-central-de-changement-i.html

http://www.lematindz.net/news/25322-forces-en-presence-et-agent-central-de-changement-ii.html

http://www.lematindz.net/news/25327-forces-en-presence-et-agent-central-de-changement-iii.html

(4) Voir, par exemple, aujourd’hui, les Ahmadites persécutés.

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Commentaires (3) | Réagir ?

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Atala Atlale

@ Kadour Naimi,

Les analyses qu'il m'est possible de lire ont pour moi beaucoup d'intérêt au plan de la documentation et de l'histoire, la votre, la dernière est d'une pertinence actuelle importante et vous en remercie de donner, à nous internautes l'occasion de savoir et de connaître, sinon de rappeler. Merci à vous.

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Kaddour Naïmi

à Atala Atlale,

merci pour votre judicieux commentaire. Il me semble appeler une proposition de réponse, comme complément à la présente contribution. C’est ainsi que je conçois l’utilité de mes écrits : comme dialogue autant que possible. À la prochaine donc !

Kadour

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