Gauche et alternatives de gauche: la chute, le mur et au-delà (II)

L'Amérique latine a pris un virage à gauche.
L'Amérique latine a pris un virage à gauche.

Forum social mondial de Porto Alegre: À l'assaut du ciel! En 1989, dans un contexte de démocratisation du Brésil, une année après son arrivée à la tête de la municipalité de Porto Alegre, le Parti des travailleurs brésilien expérimente, avec les associations de quartiers, la gestion du budget participatif de la ville, une sorte d'autogestion ou de pratique de démocratie directe.

En outre, on assiste au cours des années 1990 à une série de manifestations internationales, prélude au mouvement altérmondialiste: marches européennes contre le chômage à Amsterdam en 1997 où se tenait le sommet de l’Union européenne, précédées par les rencontres « intergalactiques » organisées par les zapatistes du Mexique en 1996, grande manifestation à Birmingham pour l’annulation de la dette des pays du tiers-monde en 1998 et manifestations de Seattle contre le sommet de l'OMC en 1999.

En 2001, à Porto Alegre s'est tenu le premier Forum social mondial (FSM) dont le but est de ''Construire un espace alternatif à la pensée unique et à l'hégémonie conservatrice néolibérale'' et sous le thème ''Un autre monde est possible''. Depuis ce moment-Porte Alegre, la gauche ne cesse d'explorer les voies et les voix pour faire advenir ce monde.

Pour un moment, ces voix sont portées par Sanders aux États-Unis, Corbyn en Grande-Bretagne, le mouvement Syriza en Grèce, Podemos en Espagne, le mouvement « Occupy Wall Street » aux États-Unis, « Nuit Debout » et la France insoumise en France…mais aussi par tout un sous-continent: l'Amérique latine.

Amérique latine: rallumer les feux qui ont failli être éteints

Après l'échec total de la stratégie de prise de pouvoir par les guérillas (des dirigeants et militants politiques ont été membres de guérillas à l'exemple de Dilma Rousseff ex-présidente du Brésil, Álvaro García Linera vice-président de la Bolivie, José Mujica ex-président de l’Uruguay), la mouvance de gauche latino-américaine choisit, à partir du milieu des années 1980, l'option des urnes et de la démocratie et en tire tous les enseignements de la période sanglante. José Mujica, ex-président de l'Uruguay (2010-2015) et ex-guérillero des Tupamaros affirme dans un entretien à l'AFP en juillet 2014: ''la guerre est un recours barbare, préhistorique. Quelle que soit la cause de la guerre, ce sont toujours les mêmes qui en paient le prix, les plus faibles''. La dernière guérilla à conclure un accord de paix est celle des FARC en Colombie, fin 2016, après un demi siècle de lutte armée.

Porto Alegre et les puissants mouvements sociaux (paysans, pauvres, femmes, étudiants, organisations environnementales, syndicats, théologiens de la libération, etc.) qui ont irrigué ces pays, avec de fortes capacités de mobilisation et de structuration autour de projets politiques gouvernementaux, ont été féconds et décisifs dans l'émergence de gouvernements progressistes et de leurs victoires électorales dans des pays latino-américains où des élites corrompues et des oligarchies soumises aux États-Unis ont été pendant des décennies au pouvoir. Certains mouvements et syndicats ont impulsé et contribué à fonder des partis politiques comme en Bolivie avec le parti MAS, en Équateur avec le parti Alianz Pais ou au Brésil avec le Parti des travailleurs.

L'Amérique latine, à gauche toute?

Déjà Hugo Chavez, le précurseur, gagne les présidentielles vénézuélienne en 1999. Puis, suivent Lula (Brésil, en 2003), Nestor Kirchner (Argentine, en 2003), Tabaré Vazquez (Uruguay, en 2005), Evo Moralès (Bolivie, en 2006) et Rafael Corréa (Équateur, en 2007). Des gouvernements progressistes sommés dés la première minute de leur installation de faire face aux problèmes les plus impérieux. Sortir des millions de gens de l'extrême pauvreté et assurer à tous la satisfaction des besoins fondamentaux: l'accès à l'alimentation, à l'eau, aux soins et à l'éducation.

Plus d'une décennie après cette vague progressiste, et face aux ravages laissés par les dictatures et le néolibéralisme, les politiques mises en œuvre ont anéanti l'extrême pauvreté et fait reculer la pauvreté de moitié (Commission de l'ONU pour l'Amérique latine). Selon l'UNICEF, la mortalité infantile a diminué de plus de 67 %, se rapprochant même des taux des pays développés dans certains cas (en 2015, 9 pour 1000 naissances en Uruguay, 11 en Argentine et 13 au Venezuela).

En revanche, les premiers signes de ralentissement de la croissance mondiale refroidissent les ambitions de ces gouvernements, pointant ainsi leur vulnérabilité en tant que exportateurs de matières premières et dépendants de ces exportations. L'essoufflement des mouvements sociaux constitue l'autre difficulté, d'ordre politique celle-là, car une fois au pouvoir, l'encadrement des mouvements sociaux est vite happé par l'administration et les ministères, affaiblissant du même coup les mobilisations sociales et l'élan de la participation citoyenne dans la transformation sociale de ces pays.

Après les putsch, les coups d'État soft

Les pays de l'Amérique latine ont tourné la page des violences armées et des dictatures. Depuis 1999, une vague de gouvernements de gauche arrivent au pouvoir, par la voie démocratique et du suffrage universel, introduisent des innovations constitutionnelles pour ancrer l'alternance et la démocratie dans ces États (limitation des mandats, droits de l'opposition, référendums révocatoires...etc.).

En Argentine le Parti de C. Kirchner perd les élections de 2015 et cède le pouvoir à un gouvernement de droite. Toutefois, en 2002, pendant que H. Chavez, président élu en exercice, était séquestré pendant deux jours, un gouvernement fantoche a été formé et reconnu illico presto par les USA. R. Corréa a connu des procédés similaires en Équateur en 2010. Sans la mobilisation populaire et la loyauté de l'armée, ces deux pays auraient connu des lendemains troubles et un avenir incertain. Au Brésil, Dilma Roussef, présidente élue, est destituée pour de fallacieux prétextes et subterfuges juridiques par des sénateurs qui eux, ont des affaires pendantes en justice pour de graves accusations de corruption. L'impatience de certains secteurs de la droite et de leur allié, le grand voisin, pour regagner le pouvoir s'avère atteindre ses limites; L'ère des coups d'État soft a-t-elle commencé en Amérique latine?

Pensées de gauche: nouvelles théories critiques

Ces nouvelles théories critiques ne sont pas si nouvelles; nombre d'entre-elles ont été élaborées avant la chute du Mur de Berlin, bien que leur irruption dans le débat public est survenue après cet événement. Critiques parce qu'elles dépassent l'explication ou l'analyse de l'ordre établi; Elles le remettent en question dans sa globalité et donc forcément elles ont une dimension politique. Ci-après quelques concepts qui font débat, que ce soit dans les Forums sociaux des altermondialistes, dans les cercles académiques et universitaires ou bien dans des congrès et conventions de partis et mouvements politiques. C'est un choix arbitraire que de présenter très succinctement trois penseurs de ces théories, d'autres non moins importants et certains plus connus sont signalés en références bibliographiques à la fin de cette contribution.

Ernesto Laclau et Chantal Mouffe: des inspirateurs de la gauche radicale

En 1985, Ernesto Laclau intellectuel argentin publie Hégémonie et stratégie socialiste, écrit avec la philosophe belge Chantal Mouffe, son épouse. Les deux auteurs récusent l'antagonisme unique de lutte des classes -moins mobilisateur- et affirment qu'avec l'échec des partis communistes et l'émergence de nouveaux mouvements sociaux (écologistes, féministes, minorités ethniques, etc.) il y a, désormais, une pluralité d'antagonismes qu'il faut intégrer dans le discours politique. Par conséquent, il y a lieu d'unifier et articuler ces luttes dispersées (les demandes des écologistes, des minorités ethniques, des féministes, etc) dans un moment discursif dont la finalité est de mener à une forme d'hégémonie dans la société contre un adversaire commun qui est l'hégémonie libérale.

Par ailleurs, L'illusion du consensus ouvrage écrit en 2005, plus accessible que l'hégémonie, où C. Mouffe met en évidence l'importance de la dimension du conflit ou de l'antagonisme qui est irréductible en politique dans toute société entre un «eux» et un «nous», entre «amis» et «ennemis» ou entre l'oligarchie et le peuple; Pour elle, la démocratie radicale, à laquelle elle appelle de ses vœux, est ce régime qui transforme cet antagonisme des «ennemis» en «adversaires» qui respectent un cadre commun d'institutions et de valeurs démocratiques. C'est ce que C. Mouffe nomme la transformation de l'antagonisme en Agonisme. En décryptant ces concepts, des intellectuels espagnols ont pu saisir tout le potentiel de la diversité du mouvement des Indignés pour lui donner une unité à visée hégémonique qui s'est cristallisée dans Podemos.

Leo Panitch: USA superpuissance pour longtemps?

L'impérialisme est au centre des préoccupations des théories marxistes et les nouvelles théories critiques en sont largement influencées. Pour Lénine l'impérialisme découle de la suraccumulation du capitalisme et l'économie détermine la politique. Ces deux sphères sont encastrées l'une dans l'autre. Concernant l'impérialisme et contrairement à d'autres qui ont reproduit presque le même schéma d'analyse que Lénine, Leo Panitch adopte une position iconoclaste.

Ce professeur d'université de York (Canada) considère que l'approche léniniste surestime la dimension économique et que les sphères économiques et politiques se sont dissociées avec l'évolution du capitalisme. Il pense que l'État se projette militairement sur la scène internationale pour des raisons économiques ou politiques, parfois les deux. Par ailleurs, pour L. Panitch, les raisons économiques ne conduisent pas mécaniquement à l'impérialisme.

Depuis la Deuxième Guerre mondiale, soutient L. Panitch, nous assistons à un monde que l'on peut assimiler à un empire informel (américain) car fondé sur une égalité juridique entre les États et dont la suprématie étasunienne est incontestée. Cela garantit la stabilité et la reproduction du système capitaliste mondial. En éliminant à toute bourgeoisie nationale la capacité d'agir en tant que force cohérente capable de défier la suprématie américaine, cet empire informel réussit à intégrer les autres puissances capitalistes.

David Harvey: le capitalisme dans l'espace

Comme on peut le lire dans Fondement de la critique de l'économie politique de K. Marx, (Anthropos, Paris, 1962, P. 32), ''le capital doit tendre à abattre toute barrière (…) pour conquérir le monde entier et en faire un marché'', c'est cette logique marchande qui structure et organise l'espace -qui développe les inégalités géographiques- que se propose David Harvey d'analyser. Ce géographe britannique déploie sa pensée sur plusieurs échelles; Partant des problématiques locales et concrètes, de la ville et de l'espace urbain comme champs du développement du capitalisme, au concept économique de la rente de monopole (détenir un avantage que les autres n'ont pas) transposée à l'échelle de la région.

À partir du cas de Barcelone, D. Harvey démontre comment la mondialisation conduit à la standardisation de l'espace. Pour attirer les investisseurs et les financiers, les villes mettent en évidence leurs cultures locales (capital symbolique, architecture, etc.). Paradoxalement, cette concurrence les conduit à une sorte d'uniformisation (les mêmes hôtels, la même architecture pour les aéroports, les centres d'affaires, etc.) et leur enlève toute originalité. D. Harvey conclut que la compétition de ces espaces urbains ne fait que traduire les contradictions de la dynamique spatiale du capitalisme.

Fin de la fin de l'Histoire

L'unilatéralisme américain a démenti les prédictions de F. Fukuyama. L’idée même de démocratie libérale est souillée. Ce monde unipolaire, qui a duré une dizaine d’années, a permis aux Américains de mener des guerres et des invasions.

À l'obsolescence du socialisme d'État de type soviétique et l'État-providence de type social-démocrate, la gauche -aujourd'hui dite radicale-, à l'issue de nouvelles reconfigurations et recompositions, tente par la voie électorale d'offrir une alternative crédible au capitalisme.

Si F. Fukuyama s'est précipité à creuser le tombeau de la gauche, Frédéric Lordon lui prédit... presque l'éternité: ''la gauche est d'une autre longévité, car elle est une idée. Égalité et démocratie vraie, voilà l'idée qu'est la gauche...non seulement elle n'a pas fini de produire ses effets, mais en vérité elle a à peine commencé...l'idée de gauche n'a que deux siècles, elle est de prime jeunesse''. (1)

En bas à gauche, on entend: ''Déjà essayé. Déjà échoué. Peu importe. Essaie encore. Échoue encore. Échoue mieux''. (2)

Amirouche Moussaoui

Lire ici la première partie.

Quelques références bibliographiques

Michael Hardt, Antonio Negri, Multitude, Boréal, 2004.

Ernesto Laclau, Chatal Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste, Les Solitaires Intempestifs, 2009.

Chatal Mouffe, L'illusion du consensus, Albin Michel, 2016.

Leo Panitch, Greg Albo et Vivek Chibber, Quelle stratégie? : résurgence des mouvements sociaux, combativité et politique, M éditeur, 2013.

David Harvey, le nouvel impérialisme, Prairies ordinaires, 2010.

Giorgio Agamben, Homo Sacer, Seuil, 2016.

Judith Butler, Défaire le genre, Éditions Amsterdam, 2006.

Alvaro Garcia Linera, Pour une politique de l'égalité, Prairies ordinaires, 2008.

Perry anderson, Le nouveau vieux monde, Agone, 2009.

Slvoj Zizek, Le sujet qui fache, Flammarion, 2007.

Etienne Balibar, Violence et civilité, éd. Galilée, 2010.

(1)Frédéric Lordon, la gauche ne peut pas mourir, Le Monde diplomatique, septembre 2014.

(2)Samuel Beckett, Cap au pire, Les Éditions de Minuit, 1991.

Plus d'articles de : Débats

Commentaires (0) | Réagir ?