Leçons d’octobre 1988

Octobre 1988 : sur ordre d'officiers supérieurs, l'armée a tiré sur les manifestants.
Octobre 1988 : sur ordre d'officiers supérieurs, l'armée a tiré sur les manifestants.

Beaucoup d’encre et de paroles ont évoqués les “événements” d’octobre 1988, autrement dit la révolte populaire, sa répression militaire et les conséquences qui ont suivi.

Tous les morts d’alors et d’ensuite, à quoi cela a servi ?

Un certain limité et contrôlé pluralisme politique, une décennie sanglante, un système qui change de constitution afin de perpétuer un homme unique comme chef d’État pendant plusieurs mandats, des élections manipulées, l’argent du peuple gaspillé, jusqu’à arriver à la planche à billet, etc., etc.

Tout cela est-il à la hauteur de la révolte populaire, de ses emprisonnés, de ses torturés et de ses morts ?

Pourquoi ce lamentable échec ?

Certains en accusent le "sommet", le "haut", les "dirigeants" ; d’autres pointent du doigt les islamistes assoiffés de pouvoir ; d’autres encore évoquent l’affairisme mafieux ; enfin, d’autres blâment l’incapacité des partis d’opposition "démocratique" et "progressiste". Mais, à ma connaissance, aucun ne souligne la cause qui me semble fondamentale. Si, avant le déclenchement de son mouvement, le peuple révolté :

1) avait disposé de sa (ou ses) propre (s) organisations autonomes, convenablement structurées et fédérées ;

2) disposait d’une plate-forme d’action claire, affirmant la nécessité stratégique de l’organisation autonome des citoyens, en vue d’un objectif précis : l’élimination de la domination politique en tant que cause de l’exploitation économique ;

si donc ces deux faits avaient été présents, le mouvement de révolte populaire aurait-il accouché des déplorables résultats qui suivirent ? Posons la question autrement.

Si toutes celles et ceux qui ont cru au changement par le "haut" (État et caste dominante) avaient, au contraire, cru et agi pour le changement pas le "bas" (mise sur pied d’un programme de citoyens libres et solidaires, et d’organisations de citoyens également libres et solidaires), aurions-nous eu tous les échecs qui en sont les conséquences ?

Combien de fois, on m’objecte : Mais ce que tu proposes est utopique !

Qu’est-ce donc que l’utopie ? Une idée, une conception soit irréalisable, soit dont le résultat est contraire à l’attente.

Dans ce cas là, qui sont les utopiques ?… N’est-ce pas celles et ceux qui ont tablé sur un changement social positif à travers les seules institutions étatiques, en ignorant totalement d’instituer des organisations citoyennes libres et autonomes ? L’échec de cette conception étatiste autoritaire ne prouve-t-il pas son aspect utopique ?

Il me semble que nous nous trouvons, une deuxième fois, 29 ans après, dans une situation semblable. En ce sens que toute l’attention est concentrée sur des changements venant uniquement du "sommet". Quant aux citoyens, soit on leur demande d’adhérer ou de soutenir un parti politique (pour constituer une simple et commode « masse » de manœuvre), soit de se débrouiller par eux-mêmes (en employant un discours vague et populiste, mais sans parler d’organisation citoyenne libre et autonome) (1), soit on fait appel à l’armée (2).

Ainsi, le peuple, les citoyens ne sont pas même l’ultime roue de la charrette. Ils restent, comme toujours et partout, uniquement une « masse » destinée à suivre, à exécuter, à subir, à applaudir ou mourir. Évidemment, ces paroles ne sont pas dites. Le langage politicard ne le permet pas, son but étant de manipuler les citoyens de manière démagogique, en semant des illusions de manière à les faire gober par la "populace".

Il n’est pas nécessaire d’être sorcier, devin ou expert pour savoir comment cela finirait. Par une nouvelle caste dominante. Au mieux, le peuple algérien aura un "socialiste" François Hollande, un "marcheur" capitaliste Emmanuel Macron, un populiste capitaliste Donald Trump, ou un nouveau ayatollah Khomeini.

Et le peuple sera toujours soumis, parce que dirigé-dominé par une caste minoritaire. Certes, celle-ci est réaliste, parce qu’elle sait quel est son intérêt et comment s’organiser pour le réaliser.

Tandis que le peuple, lui, s’il veut défendre son propre intérêt et créer ses propres organisations pour l’atteindre, il sera traité d’utopiste. Mais, à propos !… Si réellement son auto-organisation est utopiste, pourquoi la caste dominante déploie tous ses efforts pour empêcher cette réalisation ?… N’est-ce pas parce que cette utopie est réalisable, mais qu’elle a uniquement le défaut d’éliminer toute caste dominante quelque soit sa couleur ?

Dès lors, qu’est-ce qui convient le mieux, aujourd’hui ?… N’est-ce pas de s’activer afin que le peuple, les citoyens disposent d’organisations libres et autonomes, où ils délibéreraient pour établir leur propre programme de sortie de la crise que traverse actuellement le pays, et cela de manière pacifique, démocratique et solidaire ?

Dans cette perspective, la première action n’est-elle pas de renforcer les organisations citoyennes autonomes déjà existantes, et les fédérer ? Ensuite, d’en créer d’autres, le plus possible, partout, dans tous les secteurs d’activités, sur tout le territoire, sans oublier ses parties les plus abandonnées : les bidonvilles et les douars ?

N’est-ce pas ces réalisations qui permettront le mieux d’éviter toute manipulation de mouvement citoyen (de l’intérieur ou de l’étranger), toute violence stérile et contraire aux intérêts du peuple, de permettre une solution pacifique et démocratique ?

Combien donc d’octobre 1988 et autres tragédies faut-il encore que le peuple subisse pour comprendre que lui, lui d’abord doit être le gérant de son destin, à travers ses propres organisations, libres, autonomes et solidaires ?

Enfin, qui croirait que le peuple est incapable d’affronter positivement ce défi, je demande simplement qu’on lui laisse la liberté d’agir. Alors, on le jugera sur le résultat.

Kaddour Naïmi,

kad-n@email.com

Notes

(1) Voir le premier l'Appel de Noureddine Boukrouh.

(2) Voir le deuxième appel de l’auteur, à l’armée.

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