Flannery O’Connor : le catholicisme comme style

Flannery O’Connor
Flannery O’Connor

« Quand je lis Flannery O’Connor, je ne pense pas à Hemingway, à Katherine Anne Porter ou à Sartre, mais plutôt à Sophocle. » Thomas Merton

Morte à trente-neuf ans, en 1964, Flannery O’Connor, était probablement, avec le poète Thomas Merton, le plus grand écrivain catholique américain. Sa mort prématurée laisse un vide immense dans la littérature des Etats-Unis.

Son domaine était volontairement limité. Dans ses romans comme dans ses nouvelles, Flannery O’Connor ne s’écarte jamais du Sud, de sa Géorgie natale. Baldwyn County est, pour elle, ce que fut Yoknapatawpha County pour William Faulkner ou Salinas pour John Steinbeck. Si, exceptionnellement, la scène d’une de ses nouvelles s’ouvre sur un appartement d’une ville du Nord, on peut être sûr qu’un des occupants de cet appartement fera tout son possible pour aller mourir chez lui, dans le Sud.

Les personnages de Flannery O’Connor sont pratiquement tous des femmes et des hommes du Sud qui habitent la campagne ou résident dans une petite ville semblable à ce Milledgeville où les O’Connor avaient leur maison familiale et où vécut et mourut la romancière.

Ces personnages sont tantôt des noirs, tantôt des blancs. Très peu d’entre eux appartiennent aux milieux industriels ou mondains. Les petites gens sont plus largement représentées que les classes aisées. Les individus que l’on rencontre dans l’univers de Flannery O’Connor doivent parler avec l’intonation des gens du Sud et doivent exprimer les sentiments de ces derniers. Ils sont, pour la plupart, nettement marqués par un milieu que les sociologues qualifieraient volontiers de sous-développé. Ruraux ou citadins ont, fréquemment, des mentalités primaires affectées par le « provincialisme » et le racisme — un univers qui ressemble à celui d’Erskine Caldwell.

On a parfois fait grief à Flannery O’Connor d’avoir peint des êtres anormaux, ridicules ou grotesques. « Tout ce qui sort du Sud sera affublé de l’étiquette « grotesque » par le lecteur nordiste, à moins que le sujet ne soit réellement grotesque, dans ce cas on lui collera l’étiquette réaliste » a-t-elle indiqué à un journal. Peut-être y en a-t-il davantage ou sont-ils plus visibles dans un milieu tel que celui qu’elle a choisi. Le fait est que son univers contient beaucoup de gens bizarres, de monstres, de prédicateurs ambulants ou de pseudo-prophètes, fanatiques religieux, membres de sectes étranges, bossus, unijambistes, pieds bots, hermaphrodites, tatoués, etc… Cependant, elle peint aussi des gens que l’on pourrait qualifier de « normaux ». Ainsi, ses petits intellectuels (ou pseudos intellectuels) sont des êtres comme on en rencontre tous les jours : instruits de connaissances mal digérées, plus pédants que savants, orgueilleux, prétentieux, insatisfaits, aigris, désagréables et intolérants pour leur entourage.

Dans cette dernière catégorie rentreraient Asbury dans "Le froid durable" qui parle de James Joyce comme s’il l’avait lu et compris, Julian qui voulait faire une carrière d’écrivain dans "Mon mal vient de plus loin", l’un des fils de Mme May dans "Feuille verte", un petit professeur d’histoire, et Thomas dans "Le confort de la maison", également historien et même président de la société des historiens locaux.

L’intellectuel sans âme est un sujet de choix pour l’auteure — sans doute parce qu’elle voit en lui une déformation morale inadmissible. Je ne peux m’empêcher d’évoquer ici le personnage d’Hulga dans "Braves gens de la campagne", une des nouvelles de "Les braves gens ne courent pas les rues". Cette jeune athée, unijambiste, pourvue d’un doctorat en philosophie et d’une jambe de bois, se laisse séduire par un commis-voyageur en bibles qui lui vole , outre sa virginité, sa jambe en bois, en lui rendant, à vrai dire, l’immense service de lui faire toucher du doigt, grâce à ce triste et terrifiant épisode, le néant de son existence.

A côté des "intellectuels", évoluent des philistins et des ignorants : des êtres comme la mère d’Asbury, celle de Julian, Mme May, Mme Parker… Ces gens ont souvent des vertus : ils aiment l’ordre, les maisons bien tenues, les repas bien préparés… Mme Parker ne boit pas et ne fume pas, elle est économe, pieuse et travaille toute la journée. Son mari, le tatoué, n’est pas un paresseux. Et bien que cet ancien marin passionné de tatouage ait découché une seule fois pour aller se faire tatouer en ville, il aime sa femme sincèrement et profondément : n’a-t-il, pour lui plaire, demandé au tatoueur de lui graver dans le dos l’image d’un Christ byzantin ?

Tous les personnages de Flannery O’Connor sont présentés avec une froide économie de moyens qui n’exclut pas une étonnante précision. Un trait suffit pour faire vivre devant nous un individu. La femme de Parker, dans "Parker’s back" était "ordinaire : la peau de son visage était mince et aussi ténue qu’une pelure d’oignon et ses yeux étaient gris et pointus comme les bouts de deux pics à casser la glace". Le fils de Sheppard dans "La lame entrera en premier", un petit garçon gourmand et avide, avait déjà à dix ans, les traits et les manies d’un futur banquier "ou plutôt d’un usurier".

Les dialogues de Flannery O’Connor sont courts et simples. Dans la nouvelle intitulée « Révélation » dont le décor est la salle d’attente d’un cabinet médical, nous écoutons la conversation de quelques personnes qui attendent leur tour et qui abordent des sujets de tous les jours et qui profèrent les clichés usuels sur le temps qu’il fait, l’ingratitude des enfants… Cependant, au bout de quelques répliques, nous savons tous ce qu’il faut savoir sur l’égoïsme, l’hypocrisie, le racisme avoué ou inavoué des personnages… Le terrain est préparé pour l’instant où l’auteure poussera ses personnages vers des cataclysmes où les plus favorisés pourront avoir une vision torturée du besoin et de la possibilité de la Rédemption.

Le décor, les personnages sont toujours ainsi placés dès le début du texte et si efficacement par l’écrivaine. Après quoi, il ne nous reste plus qu’à suivre la trame du conflit qui aboutit fatalement à un drame. Ces conflits sont généralement vécus au centre d’une famille. Ainsi, dans le recueil posthume de nouvelles de Flannery O’Connor, nous rencontrons fréquemment des fils qui n’aiment pas leur mère ou qui, tout en croyant l’aimer, la trouvent irritante, énervante ou exaspérante. Une mère a deux fils qui ne l’aiment pas et dont l’irresponsabilité provoque sa mort (dans "Feuille verte"). Un grand-père et sa petite-fille — deux tempéraments violents — engagent une lutte à mort à la suite d’une discussion acharnée (dans "Une vue sur les bois"). Un fils revient à la maison familiale pour y mourir mais découvre que sa maladie n’est pas mortelle : il vivra, entretenu par une mère qui, peut-être, le tuera à petit feu par ses soins et sa conversation. Mais une guérison ainsi qu’un tête-à-tête avec un prêtre inculte l’amènent à saisir tout d’un coup ce qu’est l’Esprit Sain et entrevoir une modification radicale de sa table des valeurs (dans "Le froid durable"). Un fils tue accidentellement sa mère en voulant se débarrasser d’une protégée de celle-ci, une nymphomane de dix-neuf ans qui lui faisait horreur (dans "Le confort de la maison").

L’habileté de l’écrivaine est de nous conduire insensiblement vers un dénouement qui ne peut être que choquant et tragique parce qu’il s’agit forcément d’une rencontre d’une âme avec le Seigneur ou avec le Diable. "Parfois, l’âme résiste au Seigneur ou ne reconnaît pas sa présence. Elle croit — orgueilleusement — pouvoir se passer de Lui. Elle accepte le vide de l’existence comme s’il n’y avait rien d’autre. Ou bien elle pense que son salut sera assuré par l’exercice modéré de vertus modérées" par une attitude tolérante vis-à-vis du Mal. Flannery O’Connor proclame dans ses récits que l’homme ne peut être sauvé que par l’acceptation totale et constante du Christ. Malgré le fait qu’elle ait été catholique, cette manière de forcer la main au lecteur est fondamentalement américaine. Elle agit comme si, en dehors de sa littérature, elle avait une mission divine à accomplir. J’avoue personnellement que cela me choque. Il faut comprendre le sens profond d’une nouvelle telle que « Les boiteux entreront les premiers » dans laquelle un athée dont l’âme est pavée de bonnes intentions échoue misérablement dans ses efforts pour éduquer tant son propre fils qu’un jeune noir auquel il s’intéresse. Sheppard, pourtant, s’était conduit presque comme "un saint laïque" : généreux, désintéressé, patient, il avait recueilli chez lui Johnson, l’adolescent noir boiteux, l’avait habillé, nourri, lui avait acheté des chaussures orthopédiques et un télescope, l’avait protégé contre des policiers plus clairvoyants que lui-même. Il ne lui manquait que de croire et de pratiquer le véritable "amour" chrétien. Le vilain gosse noir, tout voleur qu’il est, sait que Dieu existe. Il sait qu’il peut être sauvé s’il se repent. Il ne se contentera pas de la perspective d’une existence bourgeoise que lui offre Sheppard. Si jamais il se convertit, il deviendra prédicateur : pas de moyens termes, pas de demi-mesures pour le vrai croyant. A la fin de la nouvelle, Johnson, arrêté par la police, crache son mépris à son bienfaiteur. Et ce dernier, qui comprend enfin qu’il n’a pas été pour son propre fils le père qu’il aurait dû être, se précipite au grenier où il trouve l’enfant qui, monté sur un escabeau pour regarder les étoiles dans le télescope, s’est accidentellement pendu.

Quelques-uns des personnages de Flannery O’Connor seront peut-être sauvés, à l’issue de la lutte incertaine que laisse entrevoir la conclusion du récit. Asbury, lorsqu’il se rend compte qu’il vivra, attend l’arrivée d’une nouvelle qui sera dénuée d’illusions — et plus forte que l’ancienne : « Il se rendit compte que, pour le restant de ses jours, fragile, torturé, mais endurant, il vivrait en tête à tête avec une terreur purifiante. Un faible cri, une ultime, impossible protestation lui échappa. Mais l’Esprit Saint, blasonné de glace plutôt que de feu, continua, implacable, à descendre ».

La terreur et la violence peuvent, dans une certaine mesure, exorciser le mal. En fait, ce sont les moyens qui souvent permettent le mieux à l’écrivaine de faire saisir à ses personnages (et aux lecteurs par la même occasion) combien le monde est vide et comment ce vide ne peut être rempli que par la religion. Nous voilà arrivés à un discours pour le moins fondamentaliste.

Dans "Mon mal vient de plus loin", une grosse femme bornée, soucieuse de son rang dans la société, a pour fils un jeune intellectuel. Il y a un manque total de communication sur la question raciale. La mère et son fils rencontrent un enfant noir à qui la dame offre une pièce de monnaie. La mère du petit noir, furieuse de cet acte de condescendance, donne un coup à la blanche qui, peu de temps après, est frappée d’une attaque d’apoplexie. Le fils est soudain accablé d’un sentiment de terreur auquel s’ajoute celui de la dépendance vis-à-vis d’un être mal-aimé — et l’angoisse d’une perte irréparable : "Une marée de ténèbres semblait le refouler vers elle, remettant de moment en moment son entrée dans un univers de culpabilité et d’horreur."

Par une sorte d’ironie du destin, le lecteur est amené à réviser son jugement sur cette mère qui était, quoique sotte, bonne et désintéressée, et sur ce fils qui, malgré une supériorité intellectuelle apparente, lui était en fait sans doute inférieur sur d’autres plans.

Dans « Révélation », Mme Turpin, une fermière âgée, honorable, prospère et pieuse, est frappée à la tête par une jeune étudiante, énervée par les propos racistes qui ont été tenus devant elle par des représentants de la vieille génération de blancs sudistes. Cette petite étudiante blanche, qui a étudié dans le Nord, a tout d’un coup été saisie d’une crise d’hystérie au cours de laquelle elle a traité Mme Turpin de « sale truie » qui devrait retourner en enfer — d’où elle vient ! Mme Turpin rentre chez elle, secouée, réfléchit à ce qu’elle vient de vivre et demande à Dieu pourquoi il lui a envoyé ce message : "Comment suis-je une truie et moi-même à la fois ? Comment suis-je sauvée et puis-je venir aussi de l’enfer ?" Elle a, alors, une sorte de vision dans laquelle elle se voit aux portes du Ciel en queue d’un long cortège où figurent, en meilleure place qu’elle, des noirs, des ignorants, des gens du bas peuple, des cinglés, des mendiants, des ouvriers. Jusque-là, elle n’avait jamais vraiment compris le sens de la parabole "les premiers seront les derniers".

La tragédie n’exclut pas l’ironie, ni l’humour. Flannery O’Connor n’était pas une écrivaine triste. Dans sa jeunesse, elle avait aimé les "cartoons" et admiré certains humoristes. L’humour, chez Flannery O’Connor tient parfois à la juxtaposition incongrue de deux phrases en apparence contradictoires : ainsi, Parker, après avoir été repoussé par Sarah Ruth, avait décidé que c’était fini, "il n’aurait plus rien à voir avec elle. Ils furent mariés à la mairie : Sarah Ruth pensait que les églises étaient idolâtres."

Un dialogue de sourds peut également être générateur d’humour. Lorsqu’Asbury demande à rencontrer un prêtre catholique, il reçoit la visite du père Finn, qui est aveugle d’un œil et sourd d’une oreille. Le dialogue s’engage comme ceci :

— Que pensez-vous de Joyce ?

— Joyce ? Joyce qui ?

— James Joyce.

— Je ne l’ai pas rencontré. Est-ce que vous dites vos prières matin et soir ?

— Joyce était un grand écrivain.

— Vous ne les dites pas ? Eh bien, vous n’apprendrez pas à être bon tant que vous ne prierez pas régulièrement… »

Ecrivaine catholique, Flannery O’Connor le fut toute entière, jusque dans son style qui est dérivé de ses croyances. Je connais personnellement des personnes qui, sans être catholiques ou même chrétiennes ou même croyantes, admirent — sincèrement et profondément — Flannery O’Connor. Sur internet, je trouve les termes d’un critique qui indique que le lecteur de Flannery O’Connor n’est "absolument pas forcé de considérer ces nouvelles sous l’angle religieux. Elles tiennent debout par elles-mêmes", en tant que traduction de l’expérience humaine.

Les conflits intérieurs que décrit Flannery O’Connor ont le caractère inévitable de la tragédie grecque et peuvent être considérés dans ce contexte. Les réserves que je peux faire pour ma part (non pas sur le style mais sur la vision de l’écrivaine en que catholique), c’est qu’elle montre une religion qui punit si on ne s’y plie pas plutôt qu’une joie ressentie. En un mot, même si pour moi, le débat religieux est loin d’être un domaine privilégié, Flannery O’Connor met un peu trop l’accent sur l’enfer et les sanctions divines plutôt que sur la charité et la bonté.

Kamel Bencheikh





















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