Monnaie de singe, planche à économistes

La planche à fabriquer une monnaie de singe est déjà en marche.
La planche à fabriquer une monnaie de singe est déjà en marche.

Les Algériens viennent de subir un énième choc avec l'annonce du gouvernement. Ils savaient que la crise était présente mais cette fois-ci, c'est l'expression "planche à billets" qui les a secoués. Pourtant, tout se passe comme s'ils se sentaient incapables de réagir devant ce qui les dépasse. C'est que les fameux "experts" en charge de leur sommeil les ont habitués à croire que l'économie et les finances formaient une sphère réservée aux savants. Il est temps qu'ils se réveillent et comprennent la règle de base de l'économie.

Les Algériens sont le seul peuple au monde à s'exprimer en centimes alors qu'il y a un demi-siècle que la valeur unitaire de la monnaie a été modifiée. L'illusion de richesse en centimes est plus forte. Ils adorent l'argent liquide et le transportent en masse, comme des reliques. Ils n'ont confiance en rien d'autre que dans la palpation monétaire. Et ces chiffres colossaux qui ne sont plus maîtrisés dans leur sens ne les ont jamais avertis. Des maisons à plusieurs milliards, des véhicules à dizaines de millions, des prix de victuailles à faire tourner la tête à un écolier en apprentissage du calcul, et ainsi de suite.

Ils semblent aujourd'hui découvrir l'évidence d'une fuite en avant que la réalité leur rend en miroir. La cigale se trouva fort dépourvue quand la bise fut venue, avait écrit La Fontaine, il y a déjà plus de trois siècles. Mais il fait chaud en Algérie et l'hiver tarde toujours à venir, comme la démocratie. Il est maintenant là et, je dirais presque, enfin.

Le lecteur doit impérativement comprendre qu'il s'agit d'un article très optimiste et non d'une lugubre sonnerie aux morts que je jouerais avec indécence comme le font certains économistes, experts internationaux, puisque c'est ainsi qu'ils se dénomment.

J'avais publié dans le Quotidien d'Oran un article intitulé "La mort du pétrole est une chance d'avenir", je réitère aujourd'hui l'appel devant une angoisse légitime qui est causée par cette expression inquiétante de "planche à billets".

Commençons par rappeler ce qu'est l'économie sans adopter la posture des "experts", celle qui leur permet d'avoir le monopole d'une science que la population semble croire ésotérique et mystérieusement technique. Puis nous aborderons, encore et toujours, la responsabilité intellectuelle et morale de ces derniers à vouloir dissimuler une vérité simple, compréhensible par tous mais qui ne les arrange pas car elle démasquerait la supercherie.

L'économie, qu'est-ce que c'est ?

L'économie n'est ni plus ni moins que la projection des rêves de l'être humain, de sa profonde volonté et des moyens qu'il met en œuvre pour les accomplir. Elle est le résultat d'un état d'esprit de l'être humain et non le contraire. L'économie est donc le reflet de son intelligence et de son travail acharné pour arriver à dompter son environnement hostile afin de satisfaire ses besoins vitaux. En fin de compte, l'économie, c'est l'être humain, tout simplement.

Tout le reste n'est qu'illusion en théories et techniques complexes. Bien entendu qu'elles sont utiles pour gérer les finances publiques mais elles ne sont en aucun cas le fondement de son explication. L'économie est une "science humaine" conçue POUR les Hommes et PAR les Hommes. Elle est une science théorisée sur un sujet qui n'est pas de l'ordre des propriétés physiques du monde, avec leur rigueur et précision mathématiques. Elle est une science de l'action humaine, c'est-à-dire qu'elle n'a d'autre objectif que d'arriver à le satisfaire dans ses besoins physiologiques, matériels et intellectuels.

Ce rappel simple et évident nous permet d'aller plus loin dans le raisonnement et de construire un argumentaire accusatoire envers les gouvernants et les économistes "savants" qui les servent ou accompagnent leur action par des explications techniques et statistiques qui éloignent du sujet.

On nous dit dans la presse que trois grands économistes entourent le Président et le pouvoir algérien. Ils nous proposent aujourd'hui la « planche à billets » comme ils nous proposaient dans les années soixante-dix la politique qui nous a menés dans le mur, la fameuse théorie de "l'industrie industrialisante".

A aucun moment de leur vie, ces experts, ceux du pouvoir comme ceux qui s'épanchent dans les journaux, avec des signatures trois fois plus longues que le bras, n'ont rappelé l'évidence de la science économique qui se comprend de notre propos antécédent.

Le silence coupable des économistes algériens

L'économie étant construite par l'Homme, il s'en déduit un autre postulat que se sont bien gardés de nous révéler ces experts mondiaux. Ce postulat est que LE POLITIQUE PRIME SUR L'ÉCONOMIE.

Pourquoi ? Là aussi, rappelons une idée simple à comprendre, sans doctorat en économie. Comment l'économie algérienne pourrait-elle s'en sortir sans liberté de l'être humain et son épanouissement ? C'est tout simplement impossible et ce régime a endormi les citoyens pendant un demi-siècle avec la rente pétrolière. La voilà asséchée, il faudra bien qu'ils se réveillent.

C'est la fameuse phrase de Mao qu'avait exprimé Boumédiene et que reprennent tous les régimes autoritaires "La démocratie et la liberté, c'est d'abord le pain pour le peuple". Cette énormité sur laquelle repose le postulat économique depuis plus d'un demi siècle est la cause de notre malheur. L'économie a besoin d'un être humain libre, intelligent, formé dans une éducation nationale débarrassée du dogme moyenâgeux et d'un État régi par des règles de liberté et d'actions incitatives pour la formation d'un citoyen éclairé.

Ces experts qui conseillent l’État ou qui écrivent dans les journaux se sont bien gardés de mettre le doigt sur cette délicate accusation qui, pourtant, était la seule thérapie économique qui vaille. Ils nous ont enfumés avec des concepts, des statistiques et des exposés sur les accords et les fluctuations monétaires. Jamais je ne les ai entendus, avec force et constance, accuser le régime politique d'avoir été le grand responsable de la "planche à billets" que nous connaissons aujourd'hui.

À notre retour avec Aȉt-Ahmed, comme certains de nos camarades, nous avions refusé de jouer le rôle "d'experts de pacotille". Nous avions, avec détermination, souhaité et gagné notre place au bureau politique en assumant notre volonté d'être des "politiques" car c'est d'elle que naissent les forces de l'être humain et pas le contraire.

Nous avons échoué devant la citadelle du régime militaire (ce que nous assumons) et les "experts" ont repris le chemin de leur étalage de sciences, de concepts et de théories. Comme ces petits jouets de la publicité qui, lorsqu'on les recharge en piles, repartent mécaniquement battre le tambour, dans un refrain éternel d'explications statistiques et de grands mots qu'un étudiant de première année pourrait déverser dans des dissertations aussi longues que leurs bavardages.

L'économie est donc la liberté des Hommes

Point besoin de grands discours scientifiques et techniques, ce que nous avons d'ailleurs largement maîtrisé dans nos études supérieures. L'économie est donc basée sur quelques idées simples qui confirment le propos précédent, en voici quelques exemples.

L'économie, c'est d'abord la puissance de l'intelligence à croire qu'une adorable petite fille qui naît est égale en droit et en estime à un charmant petit garçon. L'économie ne peut être hémiplégique dans ses forces fondamentales. L'économie prospère est donc incompatible avec le code de la famille moyenâgeux et tout ce qui lui ressemble.

L'économie, c'est une éducation nationale qui apprend les bases de la construction de l'esprit critique. Ce n'est pas un endroit où on écrase les enfants d'une « vérité révélée », ce qui les inféode à des dogmes.

L'économie, c'est ensuite des forces vives qui apprennent, lisent, se confrontent et créent dans une liberté sans verrous. C'est cette liberté donnée à chacun qui forme le miracle collectif de la richesse nationale, rien d'autre.

L'économie, c'est ensuite de ne pas enfermer les êtres humains dans des postures nationalistes et des références historiques figées. Elle a besoin d'ouverture vers le monde et vers l'avenir pour s'exprimer entièrement.

L'économie, ce n'est pas une rente mais une construction quotidienne qui se nourrit des ambitions saines de la jeunesse. Une jeunesse entièrement tournée vers le matériel est une jeunesse qui ne peut construire une économie viable. L'économie a besoin d'une intelligence multiple, de désirs éminemment intellectuels et donc de projets dédiés à la construction d'esprits bien formés et bien à l'aise dans leur époque, moderne et universelle.

L'économie, c'est ensuite la nécessité d'avoir un État fort en sachant que la force ne réside pas dans la violence policière mais dans la détermination à établir des règles communautaires qui encouragent et libèrent les initiatives tout en encadrant les velléités sauvages de certains.

L'économie, c'est enfin une justice où les citoyens ne s'agenouillent pas devant des fortunes construites avec l'argent du peuple mais qu'ils s'en offusquent, réagissent et demandent des comptes, en justice ou sur le terrain politique.

L'économie, c'est tout cela mais rien que cela. Tout le reste est de la gestion comptable et financière qui demande, certes, de la compétence mais qui ne peut en aucun cas mettre de côté les bases fondamentales que nous venons de rappeler.

Et la planche à billets, dans tout ça ?

Et bien, si le lecteur a compris le sens de l'article, il pourra l'appliquer pour n'importe quel questionnement de l'économie et, sans aucun doute, pour comprendre la "planche à billets". En fait, point besoin de celle-ci pour se rendre compte que la valeur de la monnaie nationale s'est effondrée et, même, n'a jamais eu la valeur qu'on a bien voulu lui attribuer.

La monnaie est la contrepartie d'une richesse nationale crée par les algériens. Chaque citoyen qui produit une richesse, en biens ou en services, se voit attribué un certain montant en valeur monétaire. Cela lui permet d'échanger son travail contre les biens et les services que les autres algériens ont produit. La monnaie possède d'autres attributs mais celui-ci suffira à notre argument.

Tout repose donc sur la confiance que les citoyens placent en la banque centrale qui garantit une créance pour tout détenteur d'une valeur monétaire. Et c'est cela le souci car, d'une part, cette garantie n'a pu reposer que sur la rente pétrolière et les réserves en devises accumulées, certainement pas sur la productivité des algériens, sur leur créativité et leur envie irrépressible de construire des projets. Ils ont été muselés et emmurés dans des postures et croyances stupides qui ne pouvaient donner aucune chance à l'économie d'émerger.

D'autre part, comment pourrait reposer une confiance nationale lorsque ceux qui s'enrichissent convertissent immédiatement leurs avoirs, légaux ou non, en devises offshore ? Il n'y a eu que les crédules qui ont cru que la monnaie reposait sur des incantations nationalistes et religieuses. Il n'ont aujourd'hui que leurs yeux pour pleurer et devront se ressaisir rapidement, s'ils le souhaitent. Il est encore temps de se retourner contre les marchands de sommeil, dont les fortunes sont bien à l'abri, très loin.

En revanche, plus la confiance monétaire s'effritait, plus les économistes se reproduisaient, comme une sorte de « planche à économistes ». Il en sort encore de partout, on n'entend qu'eux et jamais ils n'ont révélé au peuple la vraie définition de l'économie et sa contradiction avec un régime non démocratique. Ou alors, l'ont-ils fait avec des accusations tellement générales et « chuchotées » qu'ils ne risquaient vraiment pas d'ébranler le moindre poil de la moustache d'un dirigeant au pouvoir.

Certes, l'économie monétaire est complexe. De Friedman à bien d'autres, les concepts et théories demandent une compétence élevée pour les maîtriser. Mais pour les Algériens, il n'y avait que des compréhensions simples à avoir pour se rendre compte de la supercherie et qu'ils allaient droit vers la catastrophe.

Cependant, en guise de conclusion positive, tous les jours, dans le quotidien de leur vie ou dans leur expression dans les réseaux sociaux, nous pouvons appréhender le fantastique dynamisme des jeunes algériens. Ils discutent, polémiquent et échanges leur point de vue, hors de la sphère nationale encadrée et , surtout, ils recommencent à rêver. Le rêve d'un avenir, voilà bien une matière première bien plus propice à l'économie que ce pétrole nauséabond qui les avait englués dans un matérialisme et une pensée unique mortifères.

De ce fait, je suis le plus optimiste au monde pour l'avenir de l'Algérie car, à très court terme, l'économie réagira puisque l'économie, ce sont les hommes qui la font de leur volonté farouche. Et les jeunes se remettent à regarder vers un horizon plus prometteur, l'économie n'en demande pas plus pour son démarrage.

Quant aux formules complexes de l'économie monétaire, beaucoup commencent à en apprendre les bases puisqu'ils viennent de montrer au monde qu'ils savent enfin compter jusqu'à...102.

102, voilà bien un concept que nous ont encore cachés les économistes, experts internationaux.

Sid Lakhdar Boumédiene

Enseignant

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