La crainte et la solution : pour ne pas être (encore) les dindons d’une farce (III)

Des citoyens volontaires, organisés en dehors des structures officielles, engagés dans une action de protection de l'environnement.
Des citoyens volontaires, organisés en dehors des structures officielles, engagés dans une action de protection de l'environnement.

Mais, demanderez-vous, comment formuler nos demandes et exigences ? En s’organisant ! Comment ?

4. Citoyens, organisez-vous !

Réunissez-vous, parlez-en et vous trouverez la forme. Formez de petits groupes, puis des groupes plus larges. Trouvez la manière pour qu’ils communiquent ensemble, pour qu’ils se solidarisent quand la situation l’exige.

Pour y parvenir, il vous suffit d’être réellement démocratiques et solidaires. Pas besoin de diplômes universitaires, pas besoin de « Guide », tout au plus des conseillers. Rappelez-vous le dicton populaire : « Il n’est pas nécessaire d’être instruit pour être intelligent ». Ayez confiance en vous-mêmes, en votre intelligence pratique, en votre sagesse éthique, dans la force de votre coopération solidaire. Ce qui est dit ici n’est pas démagogique ; il est le produit des expériences populaires historiques, algérienne et d’ailleurs.

Partout dans le monde, et toujours, les citoyen-nes ont su le faire. Pourquoi pas vous ?… Rappelez-vous ! Rappelez-vous, afin de vous affranchir du complexe d’infériorité qui vous a été inculqués par les partisans de l’hétéro-gestion, notamment par vos faux amis, ceux qui prétendaient parler en votre nom, vous représenter, qu’ils soient religieux ou laïcs ! Rappelez-vous que les soviets (autrement dit comités autogérés) ont été inventés par des ouvriers, en Russie ; que les collectivités locales (autrement dit, aussi, organisations autogérées) ont été créées par des paysans ou ouvriers, en Espagne. Rappelez-vous que les comités d’autogestion industrielle et agricole ont été promus par des ouvriers et des paysans, en Algérie (5).

Alors, formez vos comités de base, vos associations, vos clubs, toute forme d’organisation qui vous permet de vous réunir, de manière libre et autonome, mais organisez-vous ! (8)… Sans organisation autonome, tout mouvement social populaire dans le monde, de tous les temps, a failli, soit par confusion interne et débandade, soit par répression.

On objectera : justement ! À propos de répression. Les autorités ne nous autoriseraient pas à nous réunir.

Réponse. Où est le mal si des citoyens se réunissent de manière démocratique et pacifique pour débattre librement et de manière autonome de leurs problèmes et de ceux du pays ?… La Constitution ne déclare-t-elle pas que le peuple est souverain, et les institutions émanent de cette volonté du peuple ?

Dès lors, des autorités, si elles sont réellement représentatives du peuple, ont le devoir de permettre, et même de favoriser la formation d’organisations citoyennes libres et autonomes, pacifiques et démocratiques, afin d’établir des propositions de programmes d’action pour améliorer la situation du pays, autrement dit du peuple, plus exactement de sa partie dominée et exploitée. Autrement, si ces autorités s’opposent à la formation de ces organisations autonomes citoyennes, pacifiques et démocratiques, ces autorités seraient contraires à la Constitution et au principe écrit sur les édifices publics : "Mina accha3b, wa ila accha3b" (Par le peuple et pour le peuple). Dans ces conditions, hors la loi ne seraient pas les citoyens, membres du peuple, mais les représentants d’une autorité qui s’opposerait à la volonté populaire, notamment celle de jouir du droit d’association libre, autonome, pacifique et démocratique.

Mais attention ! Que cette opposition autoritaire inconstitutionnelle ne mène pas les citoyens à des révoltes violentes, spontanées ou manipulées. Répétons-le à chaque fois : ces actions sont, - l’histoire algérienne et mondiale le montre -, stériles, ou aboutissent à des résultats contraires aux intérêts du peuple. Il se trouverait de nouveau soumis à une caste dominatrice nouvelle, prétextant le « rétablissement de l’ordre », celui qui sert ses intérêts exclusifs, et ceux de puissances étrangères.

N’avons-nous pas, dans le pays, d’anciens ministres et d’actuels hommes d’"affaires" en collusion flagrante avec ces puissances économiques impérialistes ? Et ne sont-ils pas en train de tout tenter pour détruire tout ce qui est propriété nationale, autrement dit populaire (même si elle est accaparée par une bourgeoisie étatique) ? Sous prétexte de mauvais rendement, de corruption. Alors que ce sont précisément eux qui créent des obstacles contre la productivité économique, eux les corrompus corrupteurs… Donc, attention aux « révolutions colorées », téléguidées, telles celles d’Ukraine ou d’Égypte ! Attention également à ne pas se trouver dans la situation tunisienne, où les membres de la caste dominante tentent de reprendre l’entier contrôle du pays, parce que le peuple n’est pas suffisamment organisé pour leur résister. À ce sujet, je renvoie à mon essai (9).

Que faire, alors ?… Persister, de manière, soulignons-le encore, pacifique et démocratique, à former des associations autonomes. Par le nombre des adhérents et partisans, par leur union, par leur solidarité effective, elles deviendront un mouvement social puissant. Dès lors, les forces de répression peuvent-elles s’opposer à un peuple majoritairement uni, quoique pacifique ? « El pueblo unido jamás será vencido » (Le peuple uni ne sera jamais vaincu). Bien entendu, le terme « peuple » désigne les classes exploitées-dominées et, éventuellement, des membres de la classe moyenne assez honnêtes, assez généreux, assez intelligents pour soutenir les revendications légitimes des opprimé-es.

Tout au plus, les autorités peuvent :

1) créer des associations clonées, manipulées pour semer la division et la confusion parmi les citoyens ; pour les démasquer, il suffit de contrôler les buts que ces associations proclament et, surtout, leur manière de fonctionner : si elle est réellement libre et démocratique ;

2) arrêter ou même assassiner des « meneurs ». Voilà pourquoi le mouvement populaire ne doit pas avoir de « chefs » ni de « meneurs ». Pour deux motifs. Le premier : éviter que ces « meneurs » se transforment en nouveaux dictateurs formant une nouvelle caste dominatrice, réduisant les citoyens à de simples exécutants. Deuxième motif : éviter que la disparition d’un « meneur » entraîne la fin du mouvement.

Certes, il faut avoir des représentants, des coordinateurs de l’action, mais ils doivent être facilement interchangeables, amovibles. Il faut que les citoyen-nes apprennent tou-tes à être des représentants ou des coordinateurs. Cela n’est pas impossible. L’histoire des mouvements sociaux, notamment autogestionnaires, le démontre. Par la pratique on devient un bon praticien. C’est en forgeant qu’on devient forgeron. C’est en pratiquant l’autogestion qu’on apprend à auto-gérer. Le problème, je l’ai dit, est d’avoir confiance en soi, en ses capacités, basées sur l’honnêteté, la liberté individuelle et la solidarité effective.

Des provocations d’agents infiltrés sont possibles, comme partout dans le monde, et de tous les temps. Il faut veiller à les démasquer, à les éviter, et, si elles se manifestent, ne pas tomber dans le piège de la violence. L’histoire enseigne, partout et depuis toujours : la violence est contraire aux intérêts du peuple, parce qu’elle ne peut qu’amener à une autre violence, et parce que celui qui utilise la violence la retournera contre le peuple, afin de devenir une nouvelle caste dominatrice. La force du peuple est dans son organisation autonome, pacifique et démocratique, dans son union solidaire la plus large, dans son apprentissage de la gestion sociale au moment même qu’il entreprend cette action.

Qui veut aller loin ménage sa monture. Qui veut éliminer la base exploiteuse du système social doit suffisamment comprendre les efforts nombreux et longs à déployer. Certes, il faut du temps, mais, comme dit le proverbe chinois, un voyage commence par un premier pas, suivi par d’autres. Le premier pas, en ce moment, est l’organisation libre, démocratique et autonome des citoyens en associations de rencontre, discussions, clarifications et propositions sur ce qui, selon eux, est susceptible de sortir le pays de la grave situation où il se débat, et qui risque de se transformer en nouvelle tragédie.

Rappelons-nous ! Je le répète, rappelons-nous !… Quand l’Algérie s’est trouvée, au lendemain de l’indépendance, devant un secteur productif abandonné par l’État et le patronat coloniaux, ce sont des travailleurs algériens qui ont continué à faire fonctionner les entreprises et les fermes, de manière autogérée, avec de bons résultats productifs. Ne l’oublions jamais ! Jamais ! Et que ce furent les détenteurs (abusifs, parce que utilisant la force armée) de l’État nouveau autochtone qui ont mis fin à l’expérience autogestionnaire, avec les résultats négatifs que l’on sait. Cela aussi ne n’oublions jamais ! Sinon, on est désorienté, ignorant les réelles solutions à proposer, et, alors, on erre dans des fausses solutions où, encore une fois, le peuple est trompé et maintenu dans la servitude, le mépris, la « hogra », l’humiliation, la résignation, la colère impuissante, le complexe d’infériorité destructeur, l’exil intérieur, l’émigration volontaire, régulière et amère, ou clandestine et assassine.

Voilà les motifs pour lesquels chacune de mes contributions concerne d’une manière ou d’une autre le projet autogestionnaire. Mon espoir est de susciter d’abord la curiosité, ensuite l’intérêt, enfin la discussion publique. D’abord en rappelant à notre mémoire quelle fut notre révolution inconnue, dénigrée, étouffée, éliminée, occultée : l’autogestion ouvrière et paysanne.

Les gens suffisamment informés ne confondent cette expérience ni avec le « socialisme » marxiste, ni avec celui benbelliste ou boumediéniste, mais savent que l’autogestion est le produit d’expériences historiques spécifiques ; les plus représentatives eurent lieu, je l’ai mentionné, en Russie et en Espagne puis en Algérie (5).

Ce que toutes ces expériences ont montré est ceci : le peuple, les travailleurs, les exploités, les dominés, si l’occasion se présente, sont capables de s’auto-gérer eux-mêmes, dans tous les domaines de la vie sociale, et cela de manière libre et solidaire, en obtenant de bons résultats économiques, psychologiques, culturels, bref sur tous les domaines de la vie en commun.

Enfin, que l’on s’informe sur les expériences actuelles en matière d’autogestion (10).

Conclusion

Croire aux sirènes élitaires-autoritaires, proclamant leur volonté de réaliser le bonheur du peuple, par incapacité de celui-ci à le réaliser lui-même, cette croyance est excusable une fois, l’erreur étant humaine.

Mais persister dans cette illusion, sans tenir compte de l’expérience pratique, c’est avouer une carence psychique, manifester une défaillance intellectuelle, consentir volontairement à la servitude, donner raison à ceux qui traitent le peuple de « ghâchi », légitimer les détenteurs de l’État qui le réprime, consentir aux mafieux en tout genre de s’en enrichir. Est-ce que je me trompe ?

Ultime observation.

Tout ce qui a été exposé n’est pas, ou tout au moins ne veut pas être, le produit d’une impatience infantile ; il s’efforce de raisonner logiquement à partir de réalités concrètes. Le but n’est pas de proposer stupidement des recettes toutes prêtes. L’objectif est de suggérer des pistes (pas fausses, pas trompeuses, pas manipulatrices) pour réfléchir, de manière libre et créatrice, en vue d’actions utiles et praticables.

Cependant, tout ce qui est exposé ici s’efforce de distinguer entre le détail éphémère et l’essentiel. Il ne cache pas l’incapacité de penser derrière l’habituelle faux argument de la « complexité » ; il appelle l’exploitation économique par son nom, et la domination politique par son nom. Il ne pratique pas la « bo-litique » politicienne, mais l’éthique citoyenne. Il ne prépare pas la naissance d’une nouvelle caste dominante ; il vise à l’abolition de toute forme de domination. Il n’est pas réformiste, se contentant de miettes ; il vise au changement radical, en ce sens qu’il ne voit pas comment, sans éliminer l’exploitation-domination, instaurer une communauté humaine juste, libre et solidaire.

On objectera : cet idéal, ce but n’est pas réalisable du jour au lendemain. Eh bien, cela mettra le temps nécessaire. L’essentiel est d’en être clairement conscient, et de commencer à y travailler. Défrichons ! Suons ! Creusons les sillons ! Semons !... Si nous voulons une bonne récolte, pour nous, sinon pour nos enfants, ou les enfants de nos enfants. Agir librement, c’est déjà être libre ; agir solidairement, c’est déjà être solidaire ; agir de manière autogérée, c’est déjà être autogestionnaire.

Kaddour Naïmi,

kad-n@email.com

(3) Questions à Monsieur Noureddine Boukrouh, 13 Sep 2017,

(4) J’emprunte l’expression à Voline, dans sa brochure Le fascisme rouge, 1934., disponible ici : http://kropot.free.fr/Voline-fascismerouge.htm

(5) Pour le premier voir « La révolution inconnue », et, pour le second, télé-décharger ici :http://www.somnisllibertaris.com/libro/espagnelibertaire/index05.htm. Pour l’Algérie, voir "Belle comme un comité d’autogestion !"

(6) Le Matin d’Algérie, 17 Sep 2017, Noureddine Boukrouh appelle les Algériens à la Révolution. La présente contribution a été écrite avant la publication de l’interview de Mr Boukrouh sur ce journal. Comme signalé en note 2, cette interview sera examinée prochainement.

(7) Adel Abderrezak. Enseignant-chercheur à l’université de Constantine, ex-porte-parole du syndicat CNES, El Watan, 17.09.17, http://www.elwatan.com//actualite/le-plan-d-action-d-ouyahia-est-un-nouveau-programme-d-ajustement-structurel-17-09-2017-352826_109.php

(8) « Sans débat et sans participation de la société, à travers ses mouvements sociaux (…) le devenir économique et social de notre Algérie reste bien hypothétique ! » affirme Adel Abderrezak, déjà cité.

(9) Notamment à point 4. Démocratie ou la lutte des citoyens pour le contrôle de l’État, pp. 118 sv ; et point 10. Pays arabes et pays islamiques, p. 545 sv, et notamment point 10.10. Théorie du « chaos créatif ». En libre accès ici : http://www.kadour-naimi.com/f_sociologie_ecrits.html

(10) Voir, par exemple, https://autogestion.asso.fr/6e-rencontre-internationale-de-leconomie-des-travailleurs-ses-vers-la-constitution-dun-mouvement-autogestionnaire-mondial/

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