La crainte et la solution : pour ne pas être (encore) les dindons d’une farce

La crainte et la solution : pour ne pas être (encore) les dindons d’une farce

Suite à une contribution précédente (1), il est à craindre qu’un changement de chef d’État n’apporte aucun changement significatif au peuple. Par cet adjectif, j’entends : le libérer de la domination politique qu’il subit. Et quelle est sa cause sinon l’exploitation économique ?

1. Changement ?… Lequel concrètement ?

Changer d’homme comme chef d’État ne signifie nullement, de manière automatique, changer de caste dominante, donc de système social. Mais il est à craindre, également, un autre type de changement.

Tous ces chefs de partis, d’opposition clonée, opportuniste ou réelle, supposons que l’un d’eux arrive, par miracle, au pouvoir. Que se passerait-il ? Examinons cette hypothèse.

Avant même de se proposer à la magistrature dite « suprême », le candidat n’a pas déclaré, ni écrit dans son programme, ce principe fondamental : mon but principal est l’élimination de la domination-exploitation par une caste minoritaire au détriment de la majorité des citoyens. Et, par conséquent, ce candidat n’a pas formulé les mesures concrètes à prendre pour réaliser cet objectif.

Ce candidat s’est contenté, comme d’autres (« révolutionnaires » ou « libéraux ») avant lui, de par la planète, de phrases ronflantes, du genre « remettre la souveraineté au peuple » (comprenez : à une nouvelle caste dominante, genre celle représentée par Macron, Trump ou le tunisien Essebsi), « relancer l’économie » (comprenez : permettre aux riches d’exploiter davantage les exploités en leur rappelant la nécessité de « sacrifices », autrement dit de salaires plus bas), « redonner la dignité à la nation » (comprenez : à la caste exploiteuse-dominatrice), « respecter les droits des citoyens » (comprenez : des détenteurs de capital pour en tirer le maximum de profit, au détriment de leurs salariés), « rétablir la justice égale pour tous » (comprenez : celle qui trouve « juste » le système basé sur l’exploitation d’une majorité par une minorité), le tout garanti par une nouvelle « constitution démocratiquement établie » (comprenez : par les représentants de la nouvelle caste dominante), et autres formules de rhétorique conventionnelle.

Bref, si on n’est pas naïf, on comprend : tous les termes les plus honorables sont évoqués, mais pas les deux mots principaux : exploitation économique (d’une majorité par une minorité possédant un capital financier). À Faust, le Diable proposait de lui accorder la vie éternelle en échange de son âme. Au peuple laborieux, le candidat « démocratique » propose la reconnaissance de tous ses droits de citoyen, mais pas celui d’éliminer l’exploitation dont il est l’objet.

Si donc ce candidat occulte cet aspect fondamental et la méthode de le concrétiser, que pourrait-il et voudrait-il faire ?… Réponse élémentaire et logique : il trouvera un autre moyen de perpétuer le système de domination-exploitation d’une caste minoritaire nouvelle sur la majorité du peuple.

Bien entendu, cette domination-exploitation sera atténuée ou le semblera. À cet effet, rappelons-nous les promesses, sur la planète entière, de candidats, « libéraux » ou « révolutionnaires ». Ils s’étaient proposés de remplacer un chef d’État et le système qui l’a produit par quelque chose de mieux. Mais, dans leurs écrits et déclarations, ces candidats, je le répète, n’ont jamais évoqué l’essentiel, le fondamental : l’élimination de l’exploitation économique, cause de la domination politique.

Dès lors, qu’ont-ils fait et que pouvaient-ils faire d’autre sinon de « changer (des détails) pour ne rien changer (de l’essentiel) », autrement dit accorder des miettes au peuple, tout en perpétuant un système social basé sur le profit obtenu par une minorité au détriment du travail de la majorité des citoyens.

Voici le plus grave dans cette situation. Ce nouveau chef d’État, se prévalant d’une gestion « propre », « honnête », « transparente » et « démocratique » (puisqu’il a été élu par des élections régulières), se sentira et se proclamera plus légitime à réprimer tout mouvement social qui viserait à la suppression de l’exploitation de la majorité par la minorité. Il agira ainsi parce que l’élimination de l’exploitation économique ne figurait pas dans son programme.

Alors, le nouveau chef d’État déclarera : "Le peuple m’a élu pour réaliser la politique que j’ai proposée. Je ne permettrai donc pas qu’une autre politique soit réalisée."

Pour cela, ce nouveau « responsable » utilisera tous les appareils étatiques à sa disposition : propagande, pour manipuler et obtenir le consensus ; administration, pour gérer sa politique ; répression, contre les contestataires de sa politique. Et pourquoi serait-il mieux que les chefs d’État tant « révolutionnaires » que « libéraux », lesquels, si la situation l’exige, recourent même aux méthodes illégales pour éliminer toute contestation ?

Et le peuple se retrouvera devant un État encore plus fort que celui corrompu, parce que le nouveau Chef jouira de son élection réellement démocratique, outre le fait de ne pas être un corrompu. Cependant, n’oublions pas un fait. Les citoyens l’ont élu, notamment la base d’entre eux, les travailleurs manuels et la couche inférieure-moyenne de la classe moyenne.

Et pourquoi donc ?...

Parce qu’ils ne disposent pas de la connaissance nécessaire à propos de ce qu’est l’État, la société civile, la capacité des citoyen-nes à s’auto-gérer eux-elles mêmes.

Parce que le candidat a su jouer du pluri-millénaire conditionnement (psychologico-idéologique) du peuple à croire à la fatalité (théologique ou laïque) d’être « dirigé », « guidé » d’en « haut », par ceux qui « savent », alors que lui, le peuple, serait « ignorant » en la matière. Et voilà, d’une part, les « laïcs » lui faire croire au « Zaïm », et les religieux, à l’ « Ayatollah »(2).

Parce que la majorité de celles et ceux qui déclarent vouloir l’émancipation des dominés ne voient la possibilité de celle-ci que par l’intervention d’une "minorité compétente", "savante", quelle soit laïque ou cléricale (2).

Parce que le peuple ignore les expériences positives d’autogestion, celle des autres peuples, et même celle de ses propres parents. Et il les ignore parce que peu, très peu de personnes en parlent, et encore moins lui en parlent.

Parce que, en Algérie, est répandue l’infâme règle : "Ilâ antâ mîr ou anâ mîr, achkoun issoug al hmîr ?" (Si tu es maire et je suis maire, qui conduira les ânes ?) Comme si ces animaux ne peuvent pas être conduits par une personne à tour de rôle, et les citoyens assumer la fonction de maire à tour de rôle.

Ah, oui ! Les préposés à la conduite des ânes ne possèdent pas la connaissance nécessaire, parce qu’ils n’ont pas été à l’école, pour assumer la fonction de maire… Et pourquoi donc ont-ils cette carence ?…. N’est-ce pas parce que le système social exploiteur-dominant a tenu leurs parents dans une situation d’exploités-dominés, telle qu’ils ne disposaient pas de l’argent pour donner à leurs enfants l’instruction nécessaire ?

Dès lors, on voit l’infamie de la caste dominante : elle est la cause du manque d’instruction du peuple, et elle l’accuse de cette carence pour lui dénier la gestion sociale, par exemple être maire, et le condamner à conduire les ânes.

Les constatations ci-dessus formulées sont, hélas !, tellement réelles que chaque fois que j’eus l’occasion de parler de l’autogestion à des gens du peuple, les plus ouverts écarquillaient les yeux d’étonnement, les plus aliénés montraient un regard semblant dire que j’étais un gentil fou ; quant aux croyants soumis à l’obscurantisme, ils me reprochaient de remettre en cause la volonté divine qui a créé les pauvres et les riches, les chefs et les serviteurs.

2. Quelle réelle solution ?

Alors, quoi ? s’écrierait-on… En fin de compte, tu veux qu’on conserve l’actuel chef d’État et le système qu’il représente, parce que tout est totalement pourri, qu’il n’y a pas de solution, ni du côté des candidats, ni du côté du peuple ?

Pas du tout ! Mon but est simplement d’attirer l’attention sur les changements qui sont uniquement superficiels, sans changer l’essentiel.

Mon deuxième but est de rappeler un changement qui, lui, peut opérer le changement vraiment réel, désiré par le peuple.

Quel est-il ?… Eh bien, tout changement qui garantisse concrètement l’élimination de l’exploitation économique, ce qui implique l’élimination de toute forme de domination politique favorisant cette caste minoritaire.

Plus concrètement, qu’est-ce que ce serait ?

Eh bien, demandez-le, exigez-le en écrivant aux candidats qui se déclarent capables de rendre "meilleur le pays", d’"accorder la souveraineté au peuple", et de vouloir "le bien de tous", d’"en finir avec le "système". Demandez à ces candidats, exigez d’eux la réponse mais, soulignons-le, concrète à des questions comme les suivantes.

- Qui seront les agents qui décideront puis accompliront le changement ? Vous ou des assemblées de citoyens, librement organisées et autonomes ?... Car si c’est uniquement vous qui décidez, alors nous nous trouvons de nouveau réduits à des exécutants, sous prétexte d’ignorance de la gestion sociale, et vous des décideurs, avec la prétention de savoir mieux que nous quels sont nos nécessités. Comme il est fort probable que le candidat interrogé utilisera un langage de bois, "diplomatique" pour ne pas dire hypocrite, posez-lui cette question précise : "Quel rôle attribuez-vous à des organisations autonomes et fédérées de citoyens dans l’établissement du programme social ?"

- Quel salaire mensuel sera accordé aux représentants du peuple, démocratiquement élus, du simple maire de commune au chef de l’État ? Sera-t-il nettement supérieur à celui d’un travailleur manuel, sous prétexte que le représentant auraient plus de nécessités ? Lesquelles ?… Car il faut savoir qu’un salaire juteux, amélioré par des avantages consistants, attirera non pas les honnêtes défenseurs des citoyens, mais les opportunistes profiteurs pour lesquels seulement et d’abord compte l’argent qu’ils gagneront.

- Quelle possibilité auront les citoyens de destituer, sans attendre la fin programmée de son mandat, un représentant qui trahirait les objectifs pour lesquels il a été élu, et cela quelque soit le niveau où il a été mandaté ? (A suivre)

Kadour Naimi

kad-n@email.com

Notes

(1) Voir Le détail et l’essentiel, 19 septembre 2017.

(2) Je reviendrai sur ce sujet dans une prochaine contribution concernant l’interview de Mr Noureddine Boukrouh dans ce journal, à partir du 30 septembre 2017.

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