La langue de bois et le dogmatisme nourrissent l’inculture…

Le FIS a l'oeuvre à Hussein Dey.
Le FIS a l'oeuvre à Hussein Dey.

Le temps (ce rebelle dont le synonyme est insoumission) et l’intelligence (qui se conquiert) nous apprennent que séparer des frères (sœurs) jumeaux, en l’occurrence le fond et la forme des actes de la création, relève de l’inculture. A première vue, cette critique peut paraître excessive. Il n’en est rien car l’ignorance qui rend aveugle ne peut rien produire d’utile et encore moins de Beau.

Cette impuissance est à l’origine de tant d’échecs et même de drames pour que l’on fasse l’effort de ne pas en être contaminé. Cette inculture donc fait prendre à l’arrogance ‘’intellectuelle’’ des libertés dans l’expression politique ou artistique. Dès lors qu’une expression devient publique, ces auteurs doivent rendre des comptes aux citoyens ou aux lecteurs/spectateurs. Ainsi la langue de bois si chère à une catégorie de politiciens vise à berner, à cacher la vérité aux citoyens, à les souler de mots creux pour désarmer leur esprit critique. Désarmer quelqu’un est un handicap non négligeable quand ce citoyen doit prendre position dans les affaires politiques du pays. Il en est de même du dogmatisme, une notion/acte aux antipodes de la vie. Le dogme est synonyme de gel, de glaciation, ‘’d’éternité’’ alors que le mouvement est l’essence même de la vie. La langue de bois et le dogmatisme sont des élèves de la même école. Des élèves besogneux qui n’aiment pas se fatiguer et qui ont donc du mal à trouver le mot juste et construire la phrase limpide. Car les mots ont une histoire et ont des exigences. Certes les mots peuvent devenir caduques avec le temps ou bien vieillir à force d’être galvaudés.

Mais heureusement la littérature est là pour inventer des mots ou venir en aide à certains d’entre eux. Comment ? En les plaçant au bon endroit ou en les habillant entre autre d’adjectifs pour renforcer leur sens qui s’appauvrit à force de servir de carburant aux idées bidons et autres lieux communs. Quant à la phrase interminable car gavée de mots, d’adjectifs et de syntaxes, elle bourdonne dans nos oreilles alors qu’on attend de la phrase bien écrite de la musique pour le plaisir de l’oreille et la satisfaction de l’esprit. Du reste les amoureux de la littérature disent ressentir un plaisir orgasmique à la lecture de poésies qui ont traversé les siècles. En revanche les phrases qui ressemblent à un tunnel sans fin donne de la migraine. Certains "intellectuels" s’adonnent à l’exercice de la phrase-tunnel, peut-être pour ressembler à de grands écrivains, mais n’est pas Marcel Proust qui veut.

Je fais ce petit détour par le trésor des mots qui s’épuise hélas quand les mots en question sont captifs de la langue de bois, pour dire le danger qui guette à la fois la liberté d’expression et les idées censées combattre les injustices et défendre les libertés. On le voit dans les problèmes qui font mal à la société. Le chômage, la cherté de la vie, l’enseignement sinistré, la violence sociale, le statut peu enviable de la femme sans parler des pires aberrations du quotidien dans nos rues et dans le secret des foyers, sont abandonnés à une communication indigeste soit par ignorance soit aux ordres d’un système ‘’indépassable’’ parce que dans la ‘’nature des choses’’. Cet abandon offre la tranquillité politique à ceux qui sont payés pour résoudre les difficultés de la population. Tous ces problèmes qui relèvent en grande partie du Politique subissent le même traitement idéologique dans le ‘’fond et dans la forme’’, (1) ‘’sublime’’ trouvaille d’un idéologue pour lui éviter de cerner les vrais problèmes. Ça me rappelle l’oxymore imbécile de la ‘’régression féconde’’ d’un auteur qui croit philosopher comme le bourgeois gentilhomme de Molière, monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir. Voilà à quoi mène la langue de bois et la trituration des mots quand on baigne dans le néant idéologique autochtone ou bien quand on singe l’ailleurs en oubliant que cet ailleurs a abandonné des idées vieillottes qui gênent sa ‘’modernité’’.

Une question se pose, pourquoi la langue de bois et le dogmatisme ont-ils détrôné la pensée et les langues vivantes ? Question légitime quand on assiste à des batailles ridicules et épuisantes pour la société comme celle de "Bismillah" qui nous exposent à la risée du monde. La réponse est toute trouvée, tout est fait pour caresser le conservatisme de la société dans le sens du poil du vieux monde. Tout est fait pour interdire l’accès de créateurs véhiculant des idées vivantes dans des langues qui absorbent les lumières du monde. Ainsi, à côté du champ de bataille politique classique, il existe un autre champ de manœuvre propre aux idées et aux langues pour rétrécir le champ miné de la langue de bois. Ce champ est celui de la culture et des langues du pays notamment celles parlées et comprises par les populations. Cette bataille sera gagnée quand on évitera à ces langues populaires de fournir des ingrédients à la langue de bois. Ce danger existe partout dans le monde quand une classe dominante veut imposer son vocabulaire et son langage au nom de la "politesse" et contre la "vulgarité". Mais les gens ne sont pas dupes, ils finissent par découvrir les véritables motifs de l’interdiction des mots et expressions des langues populaires. Mots et expressions qui ont fourni des matériaux à de grandes œuvres littéraires. Comme ‘’voyage au bout de la nuit’’ de Céline où l’écrivain a cloué au pilori la monstrueuse boucherie de la guerre de 1914/1918, une guerre impérialiste qui a décimé des peuples. Donc soyons fiers de faire partie du "Ghachi", de parler comme el "ghachi" plutôt que de se laisser bassiner par la langue de bois râpeuse et de se laisser endormir par "La poudre d’intelligence" (Kateb Yacine) du dogmatisme d’un autre temps.

Ali Akika, cinéaste

(1) nous rejetons le fond et la forme de X ou Y, formule devenue culte dans le lexique politique du pays depuis son invention par la communication officielle. Sauf que la philosophie de l’esthétique nous apprend qu’un fond médiocre accouche rarement d’une forme sublime. De même une forme sublime peut difficilement sauver la médiocrité d’un fond.

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