Idir Tas : "J’ai toujours été en contact avec la manne protectrice"

Idir Tas
Idir Tas

Auteur de six récits et d’une cinquantaine de chansons, Idir Tas est né en 1960 à Bouzaréah sur les hauteurs d’Alger. Après une soutenance de sa première thèse de doctorat en automatique et traitement du signal au Polytechnique de Grenoble en 1987, Idir a d’abord enseigné dans cette ville, puis à Constantine et à Laghouat (1989-1994), avant de revenir en 1995 s’installer définitivement en France, dans l’Isère. Éternel amoureux de la nature, il est en quête d’un monde plus juste et plus harmonieux.

Le Matin d’Algérie : Azul fellak a Yidhir. Amek ith tsilliidh ?

Idir Tas : Azul fellak a Tahar. Labas vxir, lah ihenik.

Te rappelles-tu de l’époque où nous fréquentions la même salle de classe de notre école communale à Akfadou ?

Eh comment ! J’en garde encore de très bons souvenirs. Certains se retrouvent d’ailleurs dans "Le murmure du figuier bleu", paru aux Editions de l’Harmattan en septembre 2014. C’était l’école de Thanarth Ussaka construite en préfabriqué entre le village de Thizemourine et celui de Ferhoun. Ses trois classes ont ouvert leurs portes durant l’année scolaire 1963-1964.

Après le retour définitif de ton père en Algérie en 1972 et ton installation à Constantine, nous nous sommes un peu perdus de vue...

On ne se voyait qu’en été, à la saison des figues de barbarie et durant des heures nous parlions dans notre langue maternelle. Cela me faisait énormément de bien, car à Constantine, j’avais souvent l’impression d’être à l’étranger. Il faut dire aussi que je ne connaissais que quelques mots d’arabe et j’ai mis beaucoup de temps pour apprendre ses nombreux codes.

C’est le cas de beaucoup de Kabyles qui ont été scolarisés à cette époque.

À Akfadou, on n’avait pas de vrais professeurs d’arabe. Quand je suis arrivé au collège, j’avais à peine un niveau d’école maternelle. Il m’a fallu apprendre à accentuer correctement et à jouer avec les formes de la “himza”. Parfois j’avais même l’impression d’avancer comme un aveugle et je me recroquevillais sur moi-même pour éviter les moqueries de mes camarades. Heureusement que les matières scientifiques étaient en français, car j’aurais probablement coulé.

C’était différent pour nous deux ; toi tu étais dans la filière scientifique et les enseignements étaient dispensés en français. Quant à moi, j’étais littéraire et tous les enseignements que j’ai reçus durant mon cursus de formation, depuis le collège jusqu’à l’université, étaient professés en langue arabe. Au collège de Sidi Aich et au lycée d’Akbou, les matières scientifiques étaient enseignées en arabe et ce n’était pas facile tous les jours.

À présent il me semble que les enfants arrivent à jongler avec toutes ces langues et que cela est une source d’enrichissement. Ils sont même à l’aise avec l’anglais. À l’époque d’Internet et des traducteurs numériques, les langues ne posent plus vraiment de problème.

Mais quand tu es parti poursuivre tes études à Grenoble, tu as dû apprécier ta maîtrise du français.

Comme toi quand tu es arrivé à Lyon pour faire du droit.

Il n’empêche que même à l’étranger nous continuons à parler le tamazight jusque dans nos rêves ! Où que nous soyons, notre pays exerce sur nous un attrait magnétique. Nous n’arrivons plus à nous en détacher et à passer à autre chose. Toi, par le biais de la littérature, tu peux t’abreuver à la source-mère.

Ce sont surtout les contes de ma grand-mère Zinev qui continuent à me nourrir. Il m’arrive de décoder le monde à travers le filtre de ses histoires ou de me consoler en me remémorant leur morale.

Est-ce ta grand-mère qui t’a raconté l’histoire de L’Étoile des neiges ?

Non, ce récit s’inspire librement d’un fait réel survenu lors de notre enfance dans un village pas loin du nôtre. Je devais avoir une dizaine d’années, peut-être moins, et ce qui s’est passé a eu un impact considérable sur moi en raison de la gravité des événements. Bien sûr, dans ma conscience d’enfant, je n’ai pu saisir que des bribes de l’histoire, mais j’en ai compris l’essentiel à travers ce qui transparaissait dans les paroles pourtant laconiques des adultes. Ce n’est que longtemps après que ces faits ont resurgi dans ma mémoire. J’étais à Grenoble lorsqu’a jailli en moi toute leur portée symbolique. J’ai réalisé que Babouh incarne la victime sacrificielle que l’on trouve dans beaucoup de cultures et à bien des époques. Ce qui a réveillé ce fait divers, c’est la réalité cruelle de l’Algérie des années 1990, les attentats, l’assassinat des artistes, les massacres permanents des innocents.

En 2003, l’année culturelle de l’Algérie en France, sort ton deuxième livre "Les genêts sont en fleurs". Pourquoi as-tu choisi l’emblème de la Kabylie pour ton titre ?

Parce que je voulais chanter les renouveaux et à travers lui j’ai cherché à créer une correspondance entre le printemps de la nature et le printemps des cœurs. Il y a d’abord les retrouvailles entre un père et son fils revenu d’Alger après avoir rompu les amarres pendant plusieurs années, puis les liens qui se tissent entre un grand-père et son petit-fils qu’il n’a jamais vu. Il y a enfin l’introduction d’un élément de nouveauté au sein de la petite communauté attachée à ses traditions ancestrales, un tracteur qui est autant une source de tracas qu’un élan vers la modernité.

Il me semble que tu aimes particulièrement la flore des montagnes de Kabylie, puisque ton troisième livre porte le titre Le murmure du figuier bleu. Arbre imaginaire sans doute, à en juger au choix de l’adjectif. Ce qui m’a fait penser à La terre est bleue comme une orange de Paul Eluard et m’a inspiré cette phrase : le figuier est bleu comme la douleur.

C’est vrai, mon livre porte aussi la trace des meurtrissures des nôtres, notamment lorsqu’ils ont dû s’exiler à Alger pour fuir les soldats français, mais mon figuier a toujours été là pour me faire oublier toutes ces plaies de l’Histoire. Et je ne me suis jamais éloigné de lui, même lorsque j’étais à Grenoble. J’ai toujours été en contact avec sa manne protectrice, et peut-être encore plus lorsque j’ai été de l’autre côté de la Méditerranée, un contact silencieux et permanent qui m’a aidé à ne pas perdre l’équilibre en terre d’exil.

Et je suppose qu’à chacun de tes retours à Akfadou, il a continué à recueillir comme autrefois tes peines et tes espérances d’enfant poète.

Oui, avec la même intensité que lorsque j’étais enfant. Je vais te faire une confidence, peut-être vas-tu sourire. Mais tant pis ! Après avoir lu ton article La forêt d'Akfadou ou l'urgence d'un projet de développement durable, il m’a semblé que mon figuier me souriait et qu’il me disait : "Enfin quelqu’un qui se soucie de nous !" Il a entendu ton cri du cœur pour la sauvegarde de l’environnement autant que moi.

J’espère que cet article contribuera un tant soi peu à sensibiliser les citoyens, les élus et les pouvoirs publics pour la préservation de cette magnifique forêt.

Je suis convaincu que ton appel ne restera pas lettre morte. Nous sommes tous concernés par les risques qu’encourent les forêts algériennes, que ce soient les promeneurs du dimanche, les pique-niqueurs en famille, les ramasseurs de champignons ou tout simplement les rêveurs. Cette phrase de Saint-Exupéry "On n’hérite pas la terre de nos ancêtres, on l’emprunte à nos enfants" ne doit pas se limiter à établir un constat. Il faut agir vite et collectivement, tenir les forêts propres, débroussailler régulièrement, tracer des chemins pour faciliter l’accès aux pompiers et cela créera même de l’embauche pour les jeunes. Sans vouloir donner de leçon, il est de la responsabilité de chacun de ne pas jeter des mégots mal éteints. Reste à savoir comment lutter contre la canicule qui est elle-même incendiaire, car il suffit d’un morceau de verre pour que naisse un brasier. Hélas nul ne connaît la solution. Cependant nous devons être mutuellement des éveilleurs de conscience les uns pour les autres et rester vigilants. Si nous ne sommes pas maître de la nature, nous pouvons au moins corriger nos erreurs.

Quels sont tes projets littéraires actuels ?

Actuellement, je termine l’écriture d’une œuvre de fiction qui a pour titre La légende d’une grive solitaire. L’histoire se passe en septembre 1999. Après avoir habité à Grenoble et à Saint-Marcellin, mon héros s’installe à Guilherand-Granges, une commune de l’Ardèche qui fait face à Valence. Depuis son retour en France, quatre ans plutôt, Lounis, inscrit à l’ANPE, survit en donnant des cours particuliers à domicile. Il trompe son attente d’un emploi en se promenant dans divers lieux qui lui sont familiers, qu’il s’agisse des bords du Rhône, du port de l’Épervière ou de Crussol, quand ce n’est pas les rives de la Drôme dans sa ville-fétiche : Crest…

D’après ce que tu viens de dire, ton nouveau livre aborde ce mal qui ronge nos sociétés d’aujourd’hui et que tu as toi-même connu.

Oui, c’est un fléau qui concerne tout le monde et que l’on a parfois du mal à mettre en mots comme si c’était trop douloureux ou tabou. Les pouvoirs publics, les gens d’une manière générale jouent la politique de l’autruche.

La difficulté majeure pour les Algériens diplômés qui arrivent en France est évidemment l’emploi et la résignation au déclassement. L’immigration de type universitaire est un phénomène récent en France, celle-ci est habituée à une immigration de main d’œuvre, comme celle que nos parents ont connue.

C’est vrai que j’aborde un sujet un peu délicat pour ne pas dire cascadeur. Beaucoup ont déjà abordé ce thème, soit dans la littérature soit au cinéma. Je pense notamment au dernier film Lucky de David Lynch. Souvent c’est un échec commercial comme si cela effrayait ou faisait fuir. Mais j’avais besoin d’en parler sur un plan personnel, pour surmonter le traumatisme d’avoir été confronté à cette situation et pour montrer peut-être que l’on peut continuer à exister malgré cette peste qui vous contamine chaque jour un peu plus. Sans vouloir parodier Beckett, je dirais : nous ne naissons pas tous chômeurs, certains le deviennent. Cette expérience du chômage, je l’ai moi-même vécue comme mon héros pendant ces années qui ont suivi mon départ d’Algérie durant sa décennie noire. J’avais quitté une France radieuse et cinq ans plus tard j’ai retrouvé un pays en difficultés, ce à quoi je ne m’attendais pas.

Ton livre, est-il une catharsis ?

Oui, mais pas seulement. C’est aussi un hommage à la belle et généreuse région valentinoise, à laquelle je suis très attaché, et une sorte de voyage intérieur, une quête de soi et de ses origines. Cependant je ne peux nier qu’en écrivant ce livre j’ai beaucoup pensé à cette jeunesse au chômage. Peut-être ce livre leur servira-t-il de catharsis ou de kit de survie. Mais je n’ai de leçons à donner à personne et je sais que les existences sont différentes, les solutions propres à chacun. Quoi qu’il en soit, la jeunesse doit suivre ce que son propre cœur lui dicte et croire en sa légende personnelle.

C’est bien de ne pas perdre espoir, mais la situation de la jeunesse reste préoccupante et pas seulement à cause du chômage. Chaque année des centaines de jeunes tentent, sur des embarcations de fortune, de rejoindre, dans le meilleur des cas, les côtes espagnoles ou italiennes, quand ils ne font pas naufrage en Méditerranée. C’est très attristant de constater que le mal-vivre d’une partie de la jeunesse est si fort qu’elle préfère, même au péril de sa vie, quitter son pays.

“Reste patient, demain t’apportera peut-être ce que tu attends”, pourrait être un adage cher à mes yeux.

Entretien réalisé par Tahar Khalfoune

Éléments bibliographiques d’Idir Tas :

  • L’Étoile des neiges, conte pour les enfants d’Algérie, L'Aube, octobre 1997, réédition bilingue (français-anglais), Les Éditions du Net (LEN), août 2016.

  • Les genêts sont en fleurs, Gaspard Nocturne, mars 2003.

  • Le murmure du figuier bleu, L’Harmattan, septembre 2014.

  • Les poissons migrateurs, LEN, novembre 2015.

  • L’Utopie des cigognes, LEN, mars 2016.

  • Chansons du figuier bleu, édition français-anglais ou kabyle-français-anglais, LEN, juin 2016.

  • Les derniers jours du Tullianum, édition bilingue français-anglais, LEN, octobre 2016.

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