L’économie algérienne ne pourra décoller sans une nouvelle gouvernance

L'exemple de Cevital en matière de blocage bureaucratique est édifiant.
L'exemple de Cevital en matière de blocage bureaucratique est édifiant.

Les politiques algériens martèlent depuis des mois l’importance de réduire les dépenses du pays et d’augmenter ses recettes à travers un développement et une diversification économique. Théoriquement, le discours est bon mais les paroles n’ont jamais suffi à développer une économie.

Étymologiquement, économie signifie bien gérer la maison (oikos – maison, nomos – gérer). Les acteurs sociaux sont à la base de l’économie car sans eux, l’économie ne saurait exister. Ces acteurs sont multiples : l’État, les entrepreneurs, les investisseurs et les consommateurs pour ne citer que ceux-là. Dans une économie capitaliste qui encourage l’investissement privé, l’on peut arguer que les entrepreneurs et investisseurs (publics ou privés) sont le vecteur du développement économique. Ils investissent leur argent, créent de nouveaux marchés, génèrent de la richesse, créent des emplois, participent à la formation des ressources humaines, innovent, et participent directement ou indirectement au développement social à travers des stratégies de responsabilité sociale.

Dans nombre de cas, ces entrepreneurs sont d’abord mus par leur intérêt personnel – le profit –, moteur de développement et d’innovation dans le système capitaliste. Ils sont ainsi dotés d’une raison (investir dans des opportunités de marché) et d’émotions (optimisme vs pessimisme, dégoût vs engouement, bonheur vs tristesse). Ils pèsent le pour et le contre, évaluent les opportunités d’affaires, les confrontent aux risques et difficultés du milieu d’affaires.

Nul ne pourrait remettre en question les innombrables opportunités de marché existantes en Algérie car tout est à faire. Le revers de la médaille est tout autre car l’Algérie est parmi les pays où il est le plus difficile d’investir (tant les classements en la matière, que la recherche et la pratique le montrent).

C’est justement ce paradoxe que les pouvoirs publics en place peinent à saisir. Tant que l’investisseur algérien peinera à avoir une visibilité et une assurance bureaucratico-administrative, il continuera à fuir l’économie formelle, à retarder ses investissements et à tourner en rond dans l’économie informelle où les règles institutionnelles sont claires et stables. Or, depuis au moins un siècle, l’importance de l’optimisme des acteurs économiques a été mise de l’avant comme un élément crucial du développement économique et des décisions d’investissement. Plus récemment, la relation entre optimisme et développement économique a été révélée par plusieurs recherches américaines. Ces études arguent que l’optimisme a un rôle d’autant plus important en période de crise et de turbulence.

En Algérie, le volet psycho-émotionnel du développement économique est souvent ignoré. Pourtant, très nombreux sont les investisseurs qui retardent voire annulent des projets d’investissements majeurs en raison du manque de visibilité à court, moyen et long terme. Ces entrepreneurs reçoivent des informations contradictoires de la part des autorités publiques, se voient octroyer un terrain industriel avant de se le faire retirer sans fondement légal, sont du jour au lendemain contraints de s’approvisionner localement avec des matières premières ne répondant pas aux normes de qualité, etc. Dans les pays de l’OCDE, les pouvoirs publics ont compris l’importance de l’optimisme dans le développement économique. C’est pour ces raisons qu’il existe de nombreux programmes étatiques qui permettent d’assurer une stabilité aux investisseurs : par exemple, contre une fluctuation brusque du taux de change. Ces pays ont compris que l’investissement se fait efficacement quand les facteurs structurels et institutionnels le permettent.

En d’autres termes, si on veut développer notre économie, il faut d’abord créer des conditions propices. Les variables de ces conditions sont nombreuses et visent toutes à renforcer l’optimisme des acteurs économiques en leur assurant une meilleure visibilité à court, moyen et long terme. Mon expérience avec des investisseurs algériens m’amène à relever quatre enjeux majeurs.

L’exemple des zones industrielles

Un problème important en Algérie est celui du foncier industriel. Il concerne tant les agriculteurs que les fleurons industriels comme Cevital qui peinent à obtenir des terrains pour leurs projets d’expansion, voire même de construction de sièges sociaux. Ce problème a été minimisé par les pouvoirs publics depuis des années avec la création des fameuses « zones industrielles » données à des investisseurs privés à des prix symboliques. Lorsqu’on agit constamment dans les extrêmes (soit personne n’obtient de foncier industriel soit tout le monde en obtient gratuitement), on finit par générer des désastres. Après avoir remarqué que l’octroi de ces zones industrielles s’est fait de manière chaotique et peu transparente (à quoi fallait-on s’attendre), l’État a décidé de suspendre plusieurs zones industrielles, incluant celles où des investisseurs ont commencé à injecter de l’argent dans de mégaprojets qui auraient pu générer des milliers d’emplois directs et indirects. La crise financière actuelle a renforcé la décision de l’État de suspendre plusieurs zones industrielles, avec parfois des contradictions inhérentes. Sauf qu’en pénalisant les investisseurs, c’est finalement le pays que l’on pénalise, car sans investissements, pas de développement économique. L’effet de ces contradictions et décisions hâtives est double : d’une part, il empêche directement des projets édifiants de voir le jour, d’autre part il démotive les investisseurs.

L’exemple du défi administratif lié aux autorisations de tous genres

L’exemple de Cevital au port de Bejaïa est intéressant à ce titre. À trop émettre de règles administratives, l’on finit par générer un chaos bureaucratique qui pénalise des investissements majeurs et positifs pour le pays (je défie quiconque d’arguer que le projet de trituration de graines oléagineuses n’est pas utile pour l’Algérie). Ceci vaut aussi pour la lenteur bureaucratique qui voudrait qu’un investisseur attende 2 à 3 ans pour obtenir des permis de construire et toutes les autorisations pour une usine, incluant pour un simple fast-food ! Cet enjeu concerne également les zones industrielles dans des cas où certains investisseurs ont obtenu des actes de propriété avant de les voir retirer par les autorités locales dans des conditions ambiguës. Tous ces défis découragent naturellement l’investissement. Des mesures simples peuvent pourtant être appliquées pour libérer et faciliter l’initiative privée pour le bien du pays.

L’exemple des fluctuations brusques du taux de change

Un euro valait 116 dinars il y a quelques mois. Il est aujourd’hui aux alentours de 134 dinars (15% d’augmentation aujourd’hui, et peut-être plus d’ici la fin de l’année). Un investisseur qui doit acquérir des équipements étrangers en euros devra déverser un 30% à la signature puis 70% à la réception. Sur douze mois, il aurait payé 15% de plus pour ses équipements. Pour des investissements majeurs, ce risque lié à l’instabilité monétaire est grave. Il remet en question aujourd’hui de nombreux projets d’investissement utiles en Algérie. Or, des mesures simples existent. Certains pays de l’OCDE prennent en charge les fluctuations de certains projets majeurs afin d’encourager l’investissement. Ces pays ont compris qu’il valait mieux dépenser pour encourager l’investissement que de le décourager car le calcul coût-bénéfices est clair (impôts, taxes sur les salaires, création de richesses, formation, etc.)

Les décisions majeures et hâtives à sens unique

Vouloir réduire les importations est légitime. Mais les recherches démontrent généralement que brusquer les acteurs économiques est très néfaste pour l’investissement et l’économie en général. L’on peut penser aux décisions de l’ancien Premier ministre qui a décidé en l’espace de quelques semaines de bannir à sens unique, sans consultation ni préavis, des produits de grande consommation. D’abord, ceci est directement mauvais en ce que les importateurs contribuent également à l’économie du pays (ex : plus de postes ont été supprimés avec la fermeture brusque de concessionnaires automobiles que nous n’en avons créés depuis avec les "usines" automobiles). Puis, c’est également une mauvaise approche dans la mesure où cette instabilité institutionnelle envoie un message clair aux investisseurs, de quoi contribuer à l’érosion de leur optimisme et confiance : des décisions majeures pouvant considérablement impacter leurs projets peuvent être prises unilatéralement, sans préavis ni consultation.

Sofiane Baba,

Doctorant et chargé de cours à HEC Montréal



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