A celle qui m’a fait aimer les vertus de l’olivier…

Ailleurs, comme seul rêve, seul espoir de millions de jeunes Algériens.
Ailleurs, comme seul rêve, seul espoir de millions de jeunes Algériens.

Je te vois assise à l’ombre de sa majesté l’olivier dans le jardin de ta cabane, face à la mère des mers, cette Méditerranée à la fois berceau de tant de civilisations mais aussi cimetière de multiples navires de pirates dont le plus célèbre est Barberousse et dont la statue de son bateau fait la fierté de ma ville natale.

Je te sais amoureuse des montagnes imposantes de Texanna (1) que tu as visitées en touriste, un endroit où tu as retrouvé un état propice à la méditation. Un endroit et un état dont tu avais besoin pour que ton imaginaire capte et absorbe les couleurs, les senteurs et les bruits d’un pays qui a été labouré par tant d’armées étrangères. Aujourd’hui je t’écris de mon exil devenu serein (ça n’a pas été le cas quand j’ai foulé ce territoire des déchirures). Aujourd’hui tu visites mon pays une seconde fois, je t’envie car à des milliers de kilomètres de là, au milieu du vacarme de Paris le jour et le soir chez moi, dans le noir de la nuit, je réfléchis en passant du coq à l’âne à mille et une petites choses qui taraudent notre monde. Je le fais en puisant dans le trésor des mots qui vont au secours des idées qui interrogent, dérangent et rythment les phrases de leur élégante musique. Ça change des colères suscitées par l’émotion ou les bêtises qui m’étouffent parfois dans des joutes oratoires publiques ou simplement dans des conversations entre amis.

Avec toi, je laisse de côté les problèmes engendrés par les problèmes politiques qui agitent cette Méditerranée devenue hélas un autre cimetière, celui des victimes moins romantiques que les flibustiers de l’époque de Barberousse. Je préfère donc aborder le sujet de ces parias appelés chez nous haragas. Ils n’ont pas entrepris ce voyage sans retour par romantisme comme le font les dandys à la recherche d’émotions fortes. Ils le font car leur quotidien cauchemardesque qui a annihilé tous leurs rêves d’enfant les pousse à jouer leur vie à la roulette russe. Ils ont du reste inventé une image avec leurs mots fiévreux : "Nous préférons que nos corps nourrissent les poissons que pourrir dans notre pays qui ne veut pas de nous". Je ne sais quel sera le destin de tous ces jeunes qui se sont engouffrés dans ce tunnel (pas uniquement celui de France/Angleterre)). En tous cas j’espère que certains d’entre eux s’en sortiront et échapperont à la noyade dans le puits sans fond de la misère matérielle et affective qui était le lot journalier de beaucoup d’entre eux dans leurs quartiers. Je te parle de leur misère, car dans ton pays tu as investi ton temps et ton affection pour venir en aide à ces nouveaux parias à la recherche d’une nouvelle vie. Je me souviens de tes réflexions sur l’histoire de ces jeunes qui n’ont pas eu la chance de rencontrer le hasard. Sur le moment je n’ai pas saisi ce que voulait dire rencontrer le hasard. Et moi bêtement j’ai dit le hasard c’est imprévisible par l’homme c’est la volonté de… Et toi avec ton espièglerie habituelle tu m’as coupé la parole en disant : "Si tout est écrit d’avance pourquoi se lever tous les jours pour gagner son pain ?". Tu as ensuite abandonné tes moqueries pour t’emparer de la notion du hasard qui n’est pas étrangère à une aventure qui a compté pour toi. En voici la substance, j’espère ne pas être trahi par ma mémoire.

J’ai emprunté, m’as-tu raconté, des chemins de traverse, poétiques et aventureux pour vivre une passion amoureuse. J’ai pris des risques mais les banalités de la vie ont fait ensuite leurs (sales) besognes. Mes incertitudes d’adulte ont eu raison de mes certitudes des rêves d’enfant. Je ne sais (en fait aujourd’hui je le sais), je n’ai donc pas su à l’époque quel fut le ‘’mystère’’ qui m’a fait sortir du lit raviné par les eaux tumultueuse du torrent de cette passion. En ce temps-là, la passion avait pour moi une connotation pas très positive. C’était pour moi un mot désignant un état où l’on est tout feu tout flamme… et la flamme finit forcément par s’éteindre. Je n’avais pas compris que la passion n’était autre qu’une aventure qui échappait aux pesanteurs et conventions sociales pour sauter dans le monde de la vie ou si tu préfères de l’utopie. C’est pourquoi l’échec des tourtereaux de cette "maladie" a un nom, le TEMPS…. Le temps, ce bolide que rien n’arrête est une machine exigeante. Elle exige que le rapport au temps ne soit pas alimenté par un même carburant. S’agissant du passé, il doit être d’une qualité autre quand on se coltine le présent et enfin un carburant pas du tout pollué par la peur lorsqu’on rêve de l’avenir. Chez moi on dit que le passé ne doit pas pourrir le présent. Le présent selon le philosophe est un champ où fleurit notre imaginaire pour qu’on produise dans nos vies de juteux fruits. Quant à l’avenir, il faut le protéger contre les nocivités des fantômes d’où qu’ils viennent….

En me remémorant ces propos, les tiens, je me rends compte que les haragas dans leur aventure individuelle n’ont bénéficié ni du hasard de la vie ni de la passion amoureuse. Dans une société où il n’y a pas de chemins de traverse mais ‘’riches’’ en obstacles d’incompétence politique, de bigoterie, bref d’un conservatisme aussi désuet qu’infantile, ni le hasard ni la passion ne peuvent peupler le jardin secret de ces jeunes….

Le hasard existe ou doit exister car comme dit le savant chimiste Lavoisier :"Rien ne se crée tout se transforme". Comment voulez-vous que ces jeunes livrés à l’oisiveté et à l’indigence de la culture peuvent-ils transformer un rien en quelque chose de vivant dans une contrée aride du vieux monde qui ne veut pas mourir.

J’ai commencé ce récit épistolaire par vanter l’olivier, cet arbre bien de chez nous qui me rappelle à la fois la saveur de son fruit et la solidité de ses racines. Un arbre qui peut s’épanouir même dans un sol ingrat du moment qu’il y a du soleil et l’Algérie n’en manque pas.

Je le terminerai en me référant au Le désert des tartares, film tiré du roman de Buzzati. C’est l’histoire d’une sentinelle enfermée dans une forteresse surveillant l’horizon dans un silence imposé par les tempêtes de sables.

Il ne rêve que de gloires passées de son armée mais dans ces contrées où le temps s’est arrêté ne germent dans son esprit que l’ennui et l’angoisse que le mirage des oasis dans ce désert n’arrive pas à dissiper.

Ali Akika, cinéaste
(1) Texanna village à 20 kms de Jijel

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