Développement humain en Algérie : les termes du paradoxe

L'Algérie à la veille d'une crise majeure.
L'Algérie à la veille d'une crise majeure.

Le gouvernement Ahmed Ouyahia, nommé en août dernier, fait sa "rentrée" dans un contexte économique et social très délicat, caractérisé par la chronicité de la crise financière - malgré la montée relative, toujours en dents de scie, du baril au cours de ces derniers jours sur les marchés mondiaux -, la chute brutale du pouvoir d'achat, l'inflation, la quasi inertie des mouvements d'investissements hors de la sphère des hydrocarbures et la morosité de l'environnement des entreprises. Imparablement, et en termes plus génériques, ce sont les éléments constitutifs du développement humain qui sont en train d'être malmenés et remis en cause.

Les constats sur le développement humain, déclinés dans un rapport présenté l'année passée par le Conseil national économique et social (CNES)- lequel se trouve aujourd'hui sans responsable, après la mort, en mars dernier, de son président, Mohamed Seghir Babès- ne manquent pas de laisser dubitatifs les observateurs de la scène économique et sociale algérienne. En effet, selon cet organisme consultatif, renforcé dans son rôle par la nouvelle la constitution de février 2016, devenu une sorte de "bureau d'études" du gouvernement, les objectifs du millénaire pour le développement (OMD), fixés par l'ONU en 2000 et valables jusqu'en 2015, ont été atteints par l'Algérie. Il reste maintenant à se projeter dans les objectifs du développement durable (ODD), en 17 points, aux horizons de 2030.

Le moins averti des observateurs serait tenté de "demander à voir", à chercher à "palper" le contenu du développement humain, et surtout sa durabilité sur laquelle les organismes onusiens insistent. Ayant engrangé de substantielles recettes pétrolières pendant une douzaine d'années, le gouvernement a lancé des milliers de chantiers d'infrastructures publiques (plus de 600 milliards de dinars consommés), par l'intermédiaire desquels il y a eu distribution de salaires. Ce sont des emplois temporaires qui cessent avec la fin des chantiers.

À cela s'ajoute un recrutement frénétique dans la fonction publique. Le gouvernement a également mis en place des dispositifs sociaux d'emploi (pré-emploi) et des dispositifs de microcrédits pour les jeunes. Hormis quelques cas de réussite de ce dernier dispositif, le reste de toutes ces formules d'emploi n'a pas pu créer de la richesse, de la plus-value ou des emplois stables. Néanmoins, pendant toutes ces années, des salaires ont été distribués, revalorisés régulièrement par les tripartites. Cela a fini par créer une vraie fausse prospérité, qui s'est illustrée dans le rehaussement nominal pouvoir d'achat.

Bien entendu, en plus d'être artificielle, cette prospérité a profité d'une manière inégale aux différentes franges de la population. Les passe-droits, la corruption, le clientélisme, ont pu faire la différence. Mais, dans tous les cas de figure, cet état de "grâce" devait avoir une fin. Inscrit dans une logique de gestion rentière de l'économie, il ne pouvait survivre à cette dernière dérive.

Avec la crise financière qui a frappé à la porte de l'Algérie en juillet 2014, le réveil commence à se faire vers une nouvelle réalité économique et sociale. La loi de finances 2016 en a annoncé la couleur ou les prémices, qui se sont précisées avec la loi de finances 2017 et qui risquent de prendre une tournure plus amère avec la nouvelle loi de finances en préparation au niveau du gouvernement. Les difficultés des populations à faire face à leurs besoins les plus élémentaires commencent à se manifester.

L'accès aux services publics de qualité, aux soins médicaux et à plusieurs autres services ordinaires devient de moins en moins aisé. À ce rythme, l'on sera bien fondé de nous interroger sur la consistance et la durabilité des objectifs de développement humains que le CNES a déclaré comme étant acquis et atteint par les populations algériennes.

Pourtant, c'est ce même CNES qui avait accompagné les décisions de revalorisations salariales par les tripartites de certaines réserves, en déclarant que ces revalorisations qui n'étaient pas générées par un surcroît de productivité et de croissance économique, ne serviraient qu'à donner l'illusion de richesse temporaire et à alimenter l'inflation.

En 2012, le président de cette institution consultative se fendit d'un constat inquiétant: "L'État stratège, ou l'État puissance publique, qui régule et qui protège, n'est pas là"! Un constat aussi crûment entonné par une haute personnalité publique invite imparablement à une profonde réflexion qui est loin de se dérouler sans un certain sentiment d'inquiétude. Le CNES qui a eu, au cours de ces dernières années, à piloter au moins trois études pour lesquelles il a tenu à organiser des assises nationales (société civile, secteur du commerce et développement local), est censé diagnostiquer les dysfonctionnements des politiques publiques menées par le gouvernement, et de proposer des correctifs et des remèdes, le cas échéant.

Le paradoxe est que, après avoir émis, un certain moment, des réserves sur la politique salariale du gouvernement, dénoncé les retards en matière de développement local et de décentralisation et idéalisé les "conquêtes" en matière de développement humain, le CNES a appelé à augmenter encore les prix des produits énergétiques, pour compléter et renforcer les augmentations décidées dans le cadre de la loi de finances 2016.

Le rôle des syndicats, des organisations professionnelles, des associations et des organes consultatifs - de statut autonome ou parapublic - ne peut mieux être apprécié et sollicité que dans des situations de crise ou de lourdes interrogations pesant sur le corps social. Sur ce plan, l'Algérie offre une image typique de ce que l'on peut appeler une société ''bloquée'', où la crise est loin d'être un fait de conjoncture; elle est plutôt structurelle, nourrie par un passif de gestion politique, économique et sociale qui n'arrive pas à laisser place à une vision nouvelle et rénovée, qui soit au diapason des enjeux actuels.

Amar Naït Messaoud

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