Les jeunes et la politique : un divorce consommé ?

Dépourvu d'outils de prospective, les partis sont de simples machines à participer aux élections.
Dépourvu d'outils de prospective, les partis sont de simples machines à participer aux élections.

L'échéance des élections locales du 23 novembre prochain et le scrutin législatif du 4 mai dernier donnent l'impression que le corps politique algérien reprend son souffle.

Mais, ce n'est qu'une impression, voire un mirage sur un sol et dans un ciel gagnés depuis longtemps par une stérilité sans pareille. Il est pour le moins saugrenu que de simples déclarations de présidents de partis ou d'autres personnalités, se concentrant presque toujours dans les week-ends, soient présentées comme une activité politique dans ses dimensions stratégiques, intellectuelles et pratiques. Plutôt que d'être une action réfléchie et conçue avec une certaine autonomie, l'activité politique prend quasi exclusivement les contours et l'aspect d'une réaction. Réaction aux lois votées par l'APN, aux augmentations des prix et à la manière dont sont préparées les échéances électorales.

Tout en étant attentifs aux réactions des partis à ces aspects de la vie nationale, les citoyens attendent des formations politiques une certaine pédagogie, des actions de vulgarisation de la culture politique et la participation à réflexion commune. Sous d'autres latitudes, où le développement politique, culturel et économique a marqué des avancées considérables, il existe bien des partis qui ne sont jamais parvenus au pouvoir, mais qui ont marqué la société et les idées, laissé leurs empreintes dans l'histoire de leurs pays respectifs et formé de nouvelles générations de militants, formant le futur personnel politique. Ces partis publient des livres et des journaux, fondent des sites électroniques, créent de cercles de débats et de réflexions et influent profondément sur l'opinion. On peut bien être peuple en conseillant les rois, pour paraphraser un célèbre vers de Rudyard Kipling.

Dans ce domaine, le capital intellectuel des partis algériens des années 1940/50, avec tout l'éventail idéologique de l'époque - allant des communistes aux Ulémas, en passant par les libéraux et les nationalistes radicaux -, paraît mille fois plus riche, intégrant des activités journalistiques, des conférences, des cercles culturels et d'autres moyens de sensibilisation et de formation. L'actuelle librairie El Idjtihad de la rue Charras, à Alger, appelée librairie Dominique à l'époque coloniale, est réputée proche du PCA (par la suite le PAGS), diffusait la littérature militante de gauche, en plus de tous les écrits littéraires algériens et universels, et abritait, jusqu'à un passé récent, des rencontres entre écrivains et intellectuels.

En 2017, seul 1 % des jeunes adhèrent aux partis politiques algériens. C'est le chiffre révélé il y a deux semaines à la presse par l'association Rassemblement Action Jeunesse (RAJ). Cette association a réalisé son sondage au lendemain des élections législatives de mai dernier, caractérisées par un fort taux d'abstention. Outre ce chiffre plus que modeste d'adhésion aux partis politiques, le RAJ fait aussi état de l'adhésion des jeunes aux syndicats, avec un taux de 0,2 %, et de l'adhésion aux associations, avec un taux de 2,5 %. C'est indubitablement là un tableau qui tranche frontalement avec le brouhaha politique et partisan colportée par la presse quotidienne, les télévisions satellitaires privées et les comptes-rendus hebdomadaires de la télévision publique.

Les espoirs déçus de la "césarienne" d'Octobre 88

L'on se souvient de l'effervescence des premières années du multipartisme, dans la période qui a succédé à octobre 1988. À côté des opportunistes de tous bords et des traditionnels rentiers qui voulaient se donner une nouvelle virginité politique, il y avait des initiatives louables allant dans le sens de la pédagogie politique et du pragmatisme, à l'image de ce qu'entreprit alors le FFS, en créant un "gouvernement" dans son parti, où, à des personnalités de haut rang, étaient confiées des dossiers de la santé, de la culture, de l'industrie,…etc., afin d'installer dans le parti une culture de gouvernement et soumettre à la société des débats et des réflexions de grande portée.

C’était une belle initiative inspirée des grands partis politiques européens. Certains de ces derniers ont mis en place des think-tanks qui rivalisent avec certains bureaux d’études spécialisés. C’est une autre dimension de faire de la politique en se rendant utile à la société sans nécessairement arriver aux commandes de l’Etat ; c’est également une méthode d’apprentissage quotidien de la culture de gouvernement dont sont censés se prévaloir les éléments du parti appelé un jour à diriger, ne serait-ce que partiellement ou temporairement, le destin de la nation, de la wilaya ou de la commune.

L'expérience avortée du FFS ne se renouvellera pas. Il a fallu un quart de siècle plus tard pour voir un autre parti, celui de l'Avant-garde des liberté (Talaiou El Hourriet) d'Ali Benflis, annoncer, en septembre 2015, la création d'un "Centre d'études politiques, économiques et culturelles", supposé pouvoir jouer le rôle de think tank pour le parti. Cette annonce s'est apparemment arrêtée à… l'effet d'annonce. Les dernières actualités de ce parti sont celles relatives à sa décision de participer aux élections locales de novembre prochain, après avoir boycotté les législatives de mai.

Une longue parenthèse de "glaciation"

La crise politique qui a suivi l'interruption du processus électoral en 1992, la décennie du terrorisme, la crise sociale née du plan d'ajustement structurel, l'exacerbation de luttes de clans et des conflits d'intérêt à l'ombre d'une aisance financière historique, qui aura duré une quinzaine d'années, la marginalisation de la place de l'école et de l'université dans la société, tous ces facteurs, disions-nous, ont contribué à dépolitiser la société et à rejeter la jeunesse sur les chemins de l'errance, de la sous-culture, ou de l'ersatz de culture, qui s'appuie sur le gadget, et, enfin, à rendre presque impossible le décryptage des enjeux de la nouvelle ère ; une ère faite de mondialisation, de nouvelles technologies de l'information et de la communication, de transition énergétique et de nouvelles valeurs qui sont censées donner un contenu réel à la démocratie et à la notion des droits de l'homme.

Les autorités qui se sont succédé à la tête du pays, les élites culturelles et universitaires, formations politiques qui sont nées même de la "césarienne" post-octobre 88, n’ont pas accompli l’effort pédagogique et intellectuel indispensable afin d'accompagner le formalisme juridique du multipartisme, aussi bien par des débats et des réflexions scientifiques, que par des pratiques à même de rendre les idées et les principes politiques familiers aux Algériens. L'on s'est contenté, dans le meilleur des cas, de tribunes de journaux, animées par des universitaires, loin de tout contact avec le terrain (la population, les associations, les animateurs locaux,…).

Allergie à la "boulitique"

Le discrédit qui affecte aujourd'hui les territoires de la réflexion et de la pratique politique, sont, de ce fait, loin d'être une "génération spontanée". Il s'agit d'une désaffection et d'une "allergie" sustentées par de fausses élites politiques, lesquelles, dans la majorité des cas, ont fini par être "clientélisées". La vacuité politique dont souffre la jeunesse d'aujourd'hui est nécessairement aggravée par la crise économique issue de la chute des prix du pétrole. Aucune alternative sérieuse ne lui est offerte, hormis l'immigration clandestine, à travers l'aventure océane, la guerre de gangs dans les nouvelles cités de recasement, la consommation de drogue et les autres maux sociaux que la presse rapporte chaque jour.

Le climat général du pays - fait d’une dissidence sociale quasi permanente et d’une léthargie politique inquiétante - a fini par neutraliser toute forme de réflexion féconde et objective, au profit d’une colère primesautière, qui n’avance sa raison d’être qu’une fois qu’elle aura semé désordre et confusion.

"La liberté de penser signifie que la raison ne se soumette à aucune autre loi que celle qu’elle se donne à elle-même". Cette pensée d’Emmanuel Kant, tout en appelant de ses vœux le règne de la liberté, porte dans ses attributs la nécessité d’un ordre qui viendrait de cette raison même qui s’épanouit dans la liberté. Ainsi, la maxime antique qui fait de l’homme un "citadin par nature" (habitant de la cité avec ses semblables, supposant des droits et des devoirs)- maxime remise au goût du jour par les travaux d’Ibn Khaldoun sur la civilisation- y trouve non seulement sa justification, mais aussi son mode de gouvernance du fait qu’il est fait appel à l’ordre et à la raison.

Les heures sombres du contrat social

Néanmoins, c’est dans la mise en œuvre de ce contrat social que les hommes trouvent les plus grandes difficultés, du fait que les intérêts des uns et les appétits des autres évoluent généralement au gré des positions respectives des uns et des autres dans l’échiquier social et des rapports de force en présence. Ce sont ces frictions, ces conflits permanents-débouchant parfois sur une tragique instabilité ou sur des guerres féroces-qui ont donné lieu à la réflexion politique. Des politologues, sociologues et autres analystes versés dans l’observation de la société et de ses mouvements, se sont saisis de ces états de conflits perpétuels pour chercher la formule, le terrain et le mode d’entendement qui ferait coexister, le plus pacifiquement possible, les hommes dans société.

Pendant le quart de siècle de pluralisme politique formel, ni l’école ni l’université n’ont pris en charge - sur le plan de la pédagogie, de l’histoire, des études académiques et de la recherche - le développement des idées politiques et leur relation avec la bonne gouvernance, la citoyenneté et le développement économique. Comment, dans cette ère de "glaciation" culturelle, compte-t-on faire revivre le printemps des idées politiques, en dehors d'instances hermétiques et stériles comme l’APN ou le Conseil de la nation ?

Plus de deux décennies de "non-politique"- intervalle fait d’une parenthèse terroriste, d’une vaine "industrie électorale" et d'une "ébriété" générale suscitée par l'euphorie financière de la rente pétrolière, ont fini par venir à bout des espoirs démocratiques nés des douloureux événements d’octobre 1988. Pire, la crédibilité des partis et des personnalités politiques est devenue la "denrée" la plus rare dans le grand marché de la péroraison et du boniment à tout-va.

Amar Naït Messaoud

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Commentaires (6) | Réagir ?

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khelaf hellal

La politique en Algérie est réduite à sauver un système, à entretenir la fraude électorale. Elle fonctionne comme dans une aristocratie où il al faut caser en priorité les membres de la famille et ses fidèles serviteurs. Une aristocratie ou le peuple ou la populace n'ont pas droit de cité sauf pour applaudir et acquiescer à ses soit-disant remaniements ou lorsqu'il est convié à participer dans des simulacres électoraux pour assurer sa reconduction. De démocratie il n'en est point même si tout est manigancé pour faire croire au jeu démocratique. Le système politique est en fait un système de prédation qui fait prolonger sa survie pour gagner dans des rémunérations pharamineuses et indues au nez et à la barbe de ses masses laborieuses qui n'arrivent pas à joindre les deux bouts de mois.

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Algerie Algerienne

sommes nous tous victimes de Bouteflika... incroyable qu un malade aide par son frere arrive a faire marcher 40 millions d abrutis, a manipuler 60 000 soldats et officiers de toutes sortes. plus la peine de faire la guerre quand on peut coloniser par cacher/kidnaper le sois-disant president et en remplacant ceux qui ne veulent pas marcher comme marionnette, les non-soumis sont mis en prison. et nous ... on attend le deluge qui n arrive pas !

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