A comme Algérie (20)

Ben Bella et Boumediene. Le premier utilisé par le second pour arriver au pouvoir.
Ben Bella et Boumediene. Le premier utilisé par le second pour arriver au pouvoir.

La trahison qui se résume par un oui ou un non au chef, faisant du héros un traître, du génie un malade mental, d’un saint un damné, de l’homme libre un esclave enchaîné et vice-versa. Parfois, le basculement n’a pas besoin d’un hochement de la tête. Si tu n’es pas avec moi, tu es contre moi.

T comme trahison

Le magistrat Lysander souligne ce raisonnement magique de la politique qui a conduit à 16 siècles d’oppression avec ces apaisantes phrases : "Dieu nous a donné notre Roi ; le peuple-de-gauche a sacré le Président ; l’Esprit du Vent a élu notre Guide ; l’homme doit être commandé ; les Maîtres : présidents, ministres, juges, policiers…ont nécessairement raison puisqu’ils sont les Maîtres ; puisqu’il y a un Etat c’est qu’il faut un Etat ; puisqu’on a toujours payé des impôts, il est normal d’en payer ; Jésus a dit de rendre à César…"(1) La République algérienne libérée de la française a accueilli avec des youyous les chars de Boumediene qui est passé maître dans l’art de faire du peuple sans peuple. On a eu le Printemps berbère de 80, le printemps mixte de 88, le terrorisme de masse des années 1990 et rien n’a bougé à l’exception de la marche arrière. Le Saint Esprit continue à voter pour le Raïs et l’Immaculée Conception s’est incarnée dans le programme présidentiel. S’interroger sur ce mystère et faire fi de ce secret, c’est de la trahison. Pour Noam Chomsky, c’est grâce au mystère et au secret dont s’entoure le chef que nous obéissons.

On a besoin d’un Superman pour notre protection. Seulement, Superman n’est qu’un mythe contrairement à Judas.

D’après Thomas Jefferson, héros de l’indépendance américaine et grand défenseur de la liberté, on devrait punir "des traîtres en pensée mais non dans les actes." (2) Pour Chomsky, cette répression violente existe toujours en Amérique avec des méthodes différentes. Traduction : infaillibles grâce à la technique et les sciences humaines créées pour dissoudre l’homme, d’après certains. Le pedigree du traître révèle celui du trahi et le premier à accuser a toujours raison. Pas de fumée sans feu ; dis-moi qui t’accuse, je te dirai qui tu es. Comme dans un tribunal qui se respecte, la justice est faite par des juges et pour les juges. Elle s’applique par la force non par la raison sinon comment expliquer l’omniprésence des agents de l’ordre, de la sécurité et des avocats. "Quelle est la meilleure Constitution ? demandèrent les Grecs au sage Solon né en 640 av. J.-C. La réponse : "Dites-moi, d’abord pour quel peuple et à quelle époque ?" Il avait tout compris et l’Europe a dû enterrer ses philosophes avant de se construire. Quand les élites commencent à trahir c’est qu’ils ont cessé de l’être. Exemple d’un Barroso, dirigeant de la Communauté européenne pendant 10 ans et récupéré par Goldman Sachs, la banque américaine responsable des problèmes de l’Europe et du maillon faible, la Grèce. Quand la compétition est le moteur de la société, le système ne peut sélectionner que les individus les plus dangereux, affirme le spécialiste en génétique, Albert Jacquard. C'est-à-dire les plus aptes à trahir à se laisser corrompre jusqu’au crime.

L’Algérie, telle une ogresse maboule, a commencé par dévorer en les accusant de trahison pratiquement tous ceux qui ont contribué à son indépendance et qui ont eu le mauvais coup de cœur en direction de la populace. Quand la tête est coupée, où peut naître la pensée ? Dans son livre, Où va l’Algérie, Boudiaf écrit : "Avant le 1er novembre aucune arme, aucune balle n’est entrée en Algérie et l’argent fourni par l’"intérieur" et déposé en Suisse bien avant la date du déclenchement, après avoir été allégé de 200.000 Frs pour les besoins personnels de Ben Bella… Cela contredit évidemment les affirmations de l’actuel Président : Je suis la révolution. Grâce à mon Gouvernement (sous-entendu, moi), l’Algérie a eu son indépendance…" La "révolution" a fini en prison, trahie par son ministre de la Défense qui voulait être calife lui aussi…

Quand les deys d’Alger sont allés chercher Boudiaf au Maroc pour sauver l’Algérie, ils n’ont même pas pris la peine d’annuler auprès de la police des frontières son interdiction d’entrer dans l’ingrat pays qu’il a contribué à libérer, constate son fils. Finalement, assassiné par un fou pas par un sage, version officielle. Heureusement. Ainsi le système lave, malgré lui, Boudiaf de toute traîtrise en reconnaissant que seul un malade mental …

Saïd Mekbel, autre "harki", autre contacté mais, moins naïf, a refusé, s’exprime sur cette énigme : "Boudiaf annonçait clairement la couleur… contre l’intégrisme… aucune sympathie pour la gérontocratie du parti unique…Le message… était clair : c’était la chute du système que voulait Boudiaf." Ils sont morts et le système s’est renforcé jusqu’à prendre pour Superman, sans rire, ce que la presse étrangère nomme le "fantôme d’Alger". Ce qui est surprenant devant ce nid de traîtres et de héros, c’est la passivité du restant : acteurs et spectateurs à la somme nulle pour ne pas dire négative. On retrouve cette ambiance anormale après la décennie noire et la Réconciliation qui, on le voit aujourd’hui, a réconcilié la Régence avec les maquis terroristes les harkis en moins. Et dans les deux cas, la communauté internationale a applaudi ou a joué les abonnés absents. En 1976, Erich Fromm dans Avoir ou Etre écrit : "Le rêve d’être un jour les maitres indépendants de notre vie a pris fin au moment où nous nous sommes éveillés au fait que nous sommes devenus des rouages de la machine bureaucratique, nos pensées, nos sentiments et nos affinités étant manipulés par le gouvernement et l’industrie, et par les mass-médias qu’ils contrôlent." A cette époque, l’Algérie de Boumediene, loin du marasme américain, feignait de rêver en profitant des infrastructures coloniales et de l’or noir à 90 %.

Avec 1,5 million de martyrs et autant de moudjahidines dont le nombre ne fait que grossir, le miracle était sommé de se réaliser. Les aveugles mués en traîtres, puis vint le temps du silence assourdissant pour les sourds et les muets…Si vos deux voisins cessaient de vous réveiller le matin avec leurs querelles quotidiennes du chat teigneux et du chien enragé, vous devriez vous méfier. Deux possibilités : 1- Ils se sont entretués et vous devez fissa les enterrer pour dépolluer votre atmosphère. 2- ils sont en train de comploter contre vous…En 2017, la question du « To Have or to Be » ne se pose plus. Par trahison mutuelle, l’éveil s’est avéré sans conscience et sans mémoire.

En 1952 à Oslo en recevant son prix Nobel de la Paix, Albert Schweitzer prévenait du danger du surhomme en précisant que plus grande est la puissance de l’homme, plus il s’appauvrit et risque de devenir inhumain. Il parlait de la minorité des surhommes et entretemps, la majorité des sous-hommes fut contaminée à perte. Le 21eme siècle préfère la main invisible au mot traître plus lié à la colonisation qu’à la mondialisation. En plus, on remarque en comparant le discours d’un Boudiaf à celui d’un Boumediene que le virus du harkisme semble terroriser plus le second que le premier. À l’image d’un Lincoln, Mandela, Gandhi ou un de Gaulle, plus nos actions parlent à notre honneur moins on suspecte le déshonneur chez les autres. Dans "Comprendre le Pouvoir", Noam Chomsky rappelle le procès des Rosenberg dans les années 50. Accusés d’avoir mis le monde en danger en vendant des secrets nucléaires aux Russes, ils furent exécutés pour haute trahison en 1953 : "L’exécution des Rosenberg n’avait rien à voir avec la sécurité nationale. Cela faisait partie des efforts pour détruire les mouvements politiques issus des années 1930. Si on veut traumatiser les gens, les procès pour trahison sont une méthode extrême : s’il y a des espions qui se baladent parmi nous, alors nous sommes vraiment en danger, nous ferions mieux d’écouter le gouvernement et d’arrêter de réfléchir. » En comparant l’Algérie à la première puissance mondiale, on comprend que la Régence ait pu concocter, avec une conscience tranquille son étonnante liste de traîtres (Ferhat Abbas, Messali Hadj, Abane Ramdane, Boudiaf etc. ) On comprend que seule la Kabylie a osé le FFS puis le RCD à condition de les maintenir dans un coma et en frères ennemis dès l’accouchement. Dans un monde pareil, l’opposition algérienne est née pour se faire hara-kiri ou servir de décor. En Occident démocratique, l’opposition ne tient que grâce à la chaise vide au grand bonheur des élus boostés par l’abstention.

Au lieu de traitres, on les appelle des dissidents. Ils n’ont pas d’argent donc pas de médias pour atteindre le grand public. Ils ne sont pas organisés, mais ils existent affirme l'Américain Chomsky en précisant que son pays, vacciné par la guerre du Vietnam, a prévu le renversement des gouvernements du Tiers-monde en utilisant des terroristes et des Etats terroristes. Conçue par l’administration de Kennedy, MONGOOSE est la plus importante opération terroriste qui a réussi à faire éclater le monde. Il dit qu’il vaut mieux terroriser une population que de la bombarder : perdre des centaines de milliers de vies que des millions. Des tas d’exemples, Cuba, le Guatemala…tout y est dans les dossiers déclassés de la CIA. En questionnant les sondages, Chomsky en est arrivé à la conclusion que dans sa grande majorité, l’opinion américaine se montre hostile à la politique agressive des gouvernants. C'est-à-dire au pays de la plus belle Constitution, les dirigeants trahissent leur peuple quitte à provoquer une Troisième guerre mondiale. Un pays tiers-mondiste comme l’Algérie qui s’auto-renverse et s’auto-renforce, rend toute agression externe inutile. Elle a eu sa crise terroriste plus forte que les autres, mais heureusement comme dirait Chomsky, 200 000 morts c’est mieux que 40 millions. Elle s’en est mieux sortie comparée à la Libye voisine.

"Objectif Kadhafi"(3), livre de Patrick Mbeko et préfacé par Michel Rimbaud, ancien ambassadeur français en Libye. L’auteur s’est interrogé pourquoi on a tué le Guide et ce qu’il a découvert est effarant. Ce dictateur qu’on décrit mégalomane sanguinaire parrain du terrorisme international a été un enfant pauvre et brillant, muni d’un bac en philosophie et souverainiste au point d’être le premier à imposer aux compagnies pétrolières une hausse des prix de l’or noir à contaminer l’OPEP. En 1977 le revenu de 2 milliards 223 millions /an est passé à 8,87 milliards en 1977. Le Guide a financé plusieurs causes de la Palestine à l’Afrique du Sud et la Libye fut le premier pays que Mandela visita à sa sortie de prison. C’est grâce à Kadhafi que l’Afrique a eu son premier satellite de télécommunications assurant son indépendance vis-à-vis des réseaux occidentaux.

La Libye a investi plusieurs milliards de dollars dans des secteurs des économies africaines que boudent les investisseurs occidentaux qui ne s’intéressent qu’à l’industrie du comment extraire les richesses du sous-sol. Kadhafi préférait les secteurs de l’agriculture, l’élevage, des banques, des hôtels, des services. Il osa s’attaquer aux institutions financières mondiales en créant la BAI (Banque africaine d’investissement), le FMA (Fonds monétaire africain), la BCA (Banque centrale africaine) sans parler des dettes africaines qu’il rachetait etc. Pour l’auteur, aucune preuve sérieuse n’est venue accréditer la responsabilité du Guide au sujet des trois attentats : Lockerbie, Berlin et de la Pan Am. Justifier les accusations d’un président Reagan : "agent de Moscou, l’homme le plus dangereux du monde, chien enragé du Moyen-Orient..." Ce qui n’a pas empêché la Libye de débourser des milliards de dollars et faire repentance pour lever le blocus international.

De nos jours, des langues se délient et pointent le doigt sur la responsabilité de la Syrie et de l’Iran, une autre affaire...Du moment qu’un bled paie c’est qu’il est coupable. Du moment que les pauvres paient c’est qu’ils sont responsables de la crise, des détournements, de la chute du baril en un mot de la malédiction d’Allah. Le sage grec avait raison en insistant sur le "qui" et le "quand". L’auteur reprend le discours du 15/09/2011 du président Sarkozy à Benghazi face à une foule euphorique acclamant son libérateur après le lynchage de son bourreau par des islamistes: "Vous avez voulu la paix, vous avez voulu la liberté, vous voulez le progrès économique. La France la Grande-Bretagne, l’Europe seront toujours aux côtés du peuple libyen." L’auteur précise qu’avant la "délivrance", le niveau de vie de la population n’avait rien à envier à celui de l’Europe. La Libye avait l’indice de développement humain le plus élevé de l’Afrique loin devant l’Argentine l’Afrique du Sud et le Brésil. La croissance dépassait les 10 % et le PIB / hab augmentait de 8,5 %. La Jamahiriya était un Etat social : électricité et eau gratuites. Les banques accordaient des prêts sans intérêts ; les impôts quasi inexistants, pas de TVA. La dette publique représentait 3,3% du PIB contre 84,5% pour la France, 88,9% pour les USA. Gratuit, le système de santé aux normes européennes. Les aliments vendus à moitié prix pour les familles nombreuses, carnet familial à l’appui ; les voitures importées et payées au prix de l’usine etc. Et malgré les sanctions imposées, le pays a réussi à constituer des fonds souverains de 200 milliards de dollars placés dans les banques occidentales et gérés par un organisme public la Libyan Investment Authority (LIA)…De nos jours, on peut se demander où sont passées les promesses du Sarkozy dont l’accession à l’Elysée doit beaucoup, d’après la presse française, à la générosité du Guide. Comme dans tous les trafics qui marchent, le filet n’attrape que le menu fretin et le petit Sarkozy semblait mieux placé qu’un Obama pour le sacrifice…

Ainsi, comme les Algériens, les Libyens fuient. En 2015, l’Europe avec 1 million de migrants et 100 000 secourus en mer, on comptait 3000 morts libyens. Le trafic de drogue a explosé, Al Qaida, Aqmi, Ansar al-charia et Daech se partagent le gâteau. L’auteur s’interroge sur le lynchage du Guide alors que l’Occident lui avait donné l’autorisation de partir. Il constate que cette liquidation est une « bonne opération » malgré tout. Kadhafi avec sa manie de réveiller l’Afrique de sa torpeur, a dérangé beaucoup d’intérêts. Il fallait en faire un exemple. L’auteur rappelle le « message glaçant » de Sarkozy aux chefs d’Etats africains qui voulaient se rendre à Tripoli pour une médiation de l’UA. Sarkozy, impuissant à se faire élire à la primaire par son propre clan, peut faire trembler les dictateurs africains qui expatrient chaque année des milliards pour leurs comptes en Suisse et aider dans la foulée la République à sauver sa démocratie… Les Libyens qui ont survécu aux bombardements de l’OTAN respirent un air pollué par des microparticules comme les Algériens qui ont fait les bouchées doubles cet été avec les forêts calcinées, officiellement, plus de 31000 hectares et ça continue dans l’indifférence et la case du mektoub (4). Sauf ceux qui ont tout perdu et ont oublié de s’assurer contre le feu. Les médias anti déprime ont viré illico vers le mouton de l’Aïd et les sempiternelles promesses : l’Etat veille, contrôle, se soucie du porte-monnaie des Algériens de leur santé et celle du mouton pour un bon déroulement du Sacrifice qui assurerait, inchallah, la verdure du Paradis aux croyants. Celui qui ose en douter ou qui continue à se lamenter sur la perte des arbres est un traître. Le problème avec le verbe trahir c’est que seul le « frère » est concerné puisque, par définition, l’ennemi en est exclu. Si les colons ont fait 1,5 million de martyrs, combien les maîtres d’Alger ont fait et continuent à faire de harkis pour renforcer un pouvoir déjà bien exorbitant ? Ils s’amusent sans se demander si le jouet n’est pas cassé depuis le début. Naom Chomsky, l’homme qui a été reconnu en 2005 « plus grand intellectuel vivant », d’après un sondage en (5) et primé par plus de 30 universités dans le monde, reconnaît, pour notre malchance, l’efficacité de la méthode.

Mimi Massiva

Notes

1- Outrage a Chefs d’Etat ( Lysander Spooner)

2- Comprendre le Pouvoir ( Naom Chomsky)

3- AngoraVox 13/01/2017(Boniface Musavuli analyste politique)

4- El Watan 23/08/2017

5- Magazines Prospect (britannique) et Foreign Policy (americain)

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