"L'Art de perdre" d'Alice Zeniter : à la recherche d'un passé longtemps occulté

"L'Art de perdre" d'Alice Zeniter : à la recherche d'un passé longtemps occulté

Toute guerre génère inévitablement des blessures inguérissables.

Ali connaît cette cruelle vérité, lui qui a vu de près tant d'errances humaines depuis son enfance kabyle du côté des montagnes surplombant Lakhdaria (autrefois Palestro mais on dit encore aujourd'hui les gorges de Palestro...) jusqu'à cette ville de Normandie où il termine sa vie, loin de ses rêves, loin de cette terre de soleil qui l'a vu venir au monde.

Ali a participé à libérer la France des griffes du nazisme ; comme de nombreux Kabyles, il a, entre autres, participé à la célèbre bataille de Monte Cassino. Revenu sur sa crête, il mène une vie paisible : la richesse de ses terres le place en haut de la hiérarchie sociale ; pour avoir des enfants, il se remarie avec une fille de quatorze ans, Yema qui lui donne tout de suite un fils, Hamid. Mais le bruit d'une autre guerre qui commence vient perturber ses plans.

Les maquisards du FLN font leur apparition dans son village où, de nuit, ils font une démonstration de force. Ali s'interroge, il n'est pas convaincu par les méthodes du FLN, il cherche surtout à protéger ses biens et les siens. Lorsque, bien des années plus tard, il accepte de rencontrer Mohand, un ancien maquisard du FLN, à Paris, alors qu'il est déjà en France depuis la fin de la guerre d'Algérie, ils font, autour d'un verre, la synthèse de ce qui s'est passé durant le conflit meurtrier. Dans leur discussion, hors du temps, ils comprennent que les quêtes des uns et des autres n'ont pas été vraiment satisfaites.

Ali confie à Mohand que très peu de harkis étaient contre l'indépendance algérienne. Avec sa famille, Ali avait fuit l'Algérie pour se retrouver dans des camps, terribles à vivre. Même les kilos de ses médailles obtenues durant la Seconde Guerre mondiale ne lui serviront pas beaucoup.

L'Art de perdre est certainement le roman le plus documenté sur l'existence tumultueuse et triste dans ces camps de harkis. Finalement, Ali et sa famille se retrouvent dans une ville de Normandie où Hamid découvre, grâce à des amis, Marx et la lutte politique. Ici, la famille parle en arabe, comme si la langue kabyle s'était exilée ailleurs dans ces territoires de la double ou de la triple absence. Yema qui ne parle pas français maîtrise désormais la langue arabe qu'elle a si peu pratiquée auparavant. Les relations de Hamid avec son père se détériorent progressivement. Hamid se pose des questions et les réponses ne lui viennent pas.

A Paris, Hamid tombe amoureux de Clarisse, une femme exceptionnelle qui deviendra sa femme, qui lui donnera quatre filles dont Naïma. Clarisse aime Hamid mais elle ne supporte plus son silence, ses silences, il ne veut rien lui dire de sa vie, de ses parents. Acculé, Hamid racontera à Clarisse sa vie dans les camps et acceptera de lui présenter ses parents. Quand Naïma interroge son père sur l'Algérie, Hamid ne lui répond pas, il n'a rien à lui dire. Hamid ne peut pas empêcher Naïma de partir en Algérie grâce à un projet professionnel qui la mènera à Alger, à Tizi-Ouzou et sur la crête où tout a commencé, du côté de Lakhdaria.

Il y a beaucoup d'émotion dans le roman d'Alice Zeniter : c'est une émotion qui raconte les choses sans jugements, sans parti pris, sans haine, sans glorification d'une position ou d'une autre. L'Art de perdre est un roman poignant qui ne laisse personne indifférent, c'est aussi un texte agréable à lire qui vaut vraiment le détour.

De père kabyle et de mère normande, Alice Zeniter offre, avec cette nouvelle fiction, à ses nombreux lecteurs, une belle restitution d'un passé longtemps occulté, en Algérie et en France.

Youcef Zirem

L'Art de perdre d'Alice Zeniter, éditions Flammarion, 2017, 506 pages, 22 euros.

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Commentaires (3) | Réagir ?

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brahim sadoini

Merci Alice pour votre témoignage émouvant, vous avez raison de transmettre notre histoire. Il faut que des personnes comme vous se manifestent pour relater ces faits si marquants pour chacun de nous. Il faut aussi beaucoup de courage pour affronter notre passé unique dans l’histoire de la France. Malheureusement en Algérie, les harkis n’ont pas eu le choix entre la valise ou le cercueil, mais le cercueil tout court, sans la valise !

« Je me rappelle comme si c'était hier. Au début du mois de mai 1962, nos officiers nous avaient réunis pour la dernière fois. Ce jour-là, nous étions environ 170 hommes, de tout âge, j'avais 19 ans et le plus âgé 55 ans. Nous avions eu droit à un méchoui, le méchoui d'une trahison. Nous avions eu aussi de longs discours, nos officiers nous annonçaient la paix et la fin de la guerre de l'Algérie. Mais, après tous ces adieux, nous fûmes désarmés, abandonnés et laissés sur place sans aucune protection. Le 5 mai, l'armée quittait définitivement la région des Aurès en abandonnant tous les supplétifs. J'étais encore jeune pour pouvoir comprendre de tels bouleversements ! Je pus rentrer chez moi dans mon village où je me suis réfugié. Hélas ! D'autres harkis n'ont pas eu la même chance, ils furent arrêtés et jetés en prison. Notre calvaire venait de commencer, une plaie qui aura du mal à guérir. La France porte une lourde responsabilité pour l'abandon de tous ces hommes ! »

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allilou aghroum

Oui il y a bien un passé occulté mais lequel ? Le peuple a besoin de héros et on accuse des innocents.

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