John Updike , le portraitiste du quotidien

John Updike
John Updike

"Une pensée, une fois écrite, meurt, elle ne peut plus se développer, alors que, transmise de bouche à oreille, elle s'enrichit, s'élargit et finit par se confondre avec les attentes et les idées de tous." John Updike, "Dans la splendeur des lis"

John Updike est un des romanciers et conteurs américains les plus doués de sa génération. Deux de ses livres au moins, Cœur de lièvre et Le centaure, jouissent d’une renommée mondiale. En Amérique, on le considère généralement comme un des meilleurs "produits" de l’écurie du New Yorker, ce qui lui vaut l’admiration des uns et l’indifférence ou même l’hostilité des autres. On peut, en effet, s’enthousiasmer pour sa facilité, ses dons de conteur, son style "sophistiqué", ou regretter cette même facilité, cette même "sophistication" et mettre Updike dans la catégorie des John O’Hara, des John Cheever, ou, au mieux, des J.D. Salinger…

Son dernier roman, Terroriste, a épousé l’actualité en ce début du XXIème siècle. Ce livre raconte le parcours d’un gamin américain, de 18 ans, Ahmed, de père égyptien et de mère désespérée. Cet adolescent ordinaire est incorporé dans les troupes islamistes fanatiques. Mais comme il s’agit d’un roman paru au XXIème siècle, je m’arrêterai là en indiquant qu’Updike, comme toujours, a une écriture ciselée au plus près de la catastrophe que l’Amérique a subie avec un regard tranchant sur la société américaine.

Me restent en tête trois de ses livres qui m’ont plus ou moins marqué : Les quatre faces d’une histoire, recueil de nouvelles déjà parues dans le New Yorker qui ont été forcément appréciées déjà par les lecteurs de ce magazine, La ferme, un roman "psychologique" qui a rencontré un accueil favorable et enfin, Couples, un pavé de plus de cinq cents pages qui a été un vrai best-seller.

On chercherait en vain dans Les quatre faces d’une histoire des traits de vraie originalité ou de profondeur. Le sujet de ces nouvelles est extrêmement banal. Le style est agréable. Dans certains cas, on a l’impression que ce sont des morceaux de nouvelles inutilisées qui ont été mis là parce qu’on ne savait pas quoi faire avec. Le moins insignifiant de ces récits nous présente un ménage de bourgeois qui décide de faire un don de sang et en fait une aventure quasi-romantique, une femme qui se raconte, sans intérêt, à son psychiatre, un américain qui vit en France et qui n’arrive pas à communiquer avec la Française qui garde son enfant pendant la journée. Il y a également une difficulté de communication entre le narrateur et une femme romantique venue d’un pays de l’est de l’Europe dans la nouvelle "La poétesse bulgare", qui est peut-être la plus authentique de des œuvrettes si "sophistiquées".

Le narrateur de La ferme, Joey Robinson, est un publiciste de trente-cinq ans, divorcé de premières noces et récemment remarié. Il vit avec sa femme et le fils de cette dernière, Richard, un enfant de onze ans. Le récit décrit un week-end du trio à la campagne, chez la mère de Joey qui habite "la ferme". Pendant trois jours, ces quatre personnages échangent des mots, racontent des histoires, évoquent le passé, se confessent, se querellent. Deux personnages invisibles sont extrêmement présents : celui de M. Robinson, le père de Joey — mal aimé, décédé — et celui de Joan, la première femme du narrateur et la mère de ses trois enfants, actuellement en vacances avec elle au Canada. Au centre du roman se trouve la forte personnalité de la mère, une femme énergique et dominatrice qui a demandé à la vie essentiellement trois choses : un cheval, une ferme et un fils. Mme Robinson a dirigé la vie de son mari, l’a obligé à quitter la ville qu’elle n’aimait pas et à acheter une ferme. Elle aime la vie à la campagne, la nature, les saisons. Elle déteste les villes "climatisées où toutes les saisons sont pareilles. Ici, à la ferme, chaque semaine est différente, chaque jour est une surprise. On voit de nouveaux visages dans les champs, les oiseaux disent des choses différentes, rien ne se répète. La nature ne se répète jamais ; ce mois d’août n’a jamais existé auparavant et ne reviendra jamais".

Mme Robinson aurait aimé que son fils soit un poète, et par là, sans doute, il faut entendre un homme qui vibre à ces phénomènes de la nature auxquelles elle-même est tellement sensible. Son mari, par contre, aurait préféré que Joey ait suivi une carrière d’ingénieur. Le jeune homme n’est devenu ni poète ni ingénieur mais, bien que sa mère ne s’en rende pas compte, il est plus poète qu’ingénieur…

"La bonne blague jouée à mon père, c’est qu’une fois diplômé, je suis entré dans un monde où un étudiant des vieux mythes, à l’esprit souple, réussissait, avant peu, à gagner plus d’argent dans la prospérité grandissante que la plupart des ingénieurs…" Mme Robinson a été déçu par son fils, dont elle désapprouve le caractère indécis, déçu par la profession qu’il a choisie, déçu par son manque d’intérêt apparent pour la ferme, déçue par ses épouses successives. Elle n’a pas aimé Joan, qui était une femme "forte et respectable" et elle trouve Peggy stupide et le lui laisse entendre.

Aiguillonné par sa mère, Joey reconnaît qu’il aime peut-être encore Joan, que ses enfants lui manquent. D’autre part, Joey est jaloux, rétrospectivement, du premier mari de Peggy, Dean McCabe, un homme qui, pourtant, d’après sa femme, aimait surtout "la compagnie des livres et des autres hommes". Peu à peu le ton monte. Peggy menace de rentrer à New York avant la fin du weekend. Mme Robinson casse de la vaisselle en la jetant par terre. Les rapports entre les époux, entre mère et bru, entre mère et fils, se tendent fortement. La crise se dénouera cependant, jusqu’à un certain point, lorsque Joey se rendra compte que sa mère, dont il admirait et craignait la force, l’autorité, l’efficacité, depuis son enfance, est devenue une vieille femme gauche et proche de la mort. Mme Robinson, elle aussi, sait que ses jours sont comptés. Une sorte de réconciliation désormais est possible. Joey, à la fin du récit, accepte implicitement son héritage :

— Joey, dit la mère, lorsque vous vendrez ma ferme, ne le vendez pas bon marché. Obtenez un bon prix…

— Votre ferme, dis-je, j’ai toujours pensé à elle comme étant notre ferme.

La ferme est un roman plus respectueux des mœurs que la plupart des romans d’Updike qui est, d’habitude, plus porté sur une certaine grossièreté. Le récit est bien mené, les descriptions sont précises, colorées, souvent poétiques. Le personnage le plus intéressant en définitive n’est ni celui de la mère, ni celui du narrateur, mais, peut-être, celui du beau-fils de Joey, un adolescent d’esprit curieux, un garçon précis, un peu agressif, intéressé par la science et par la science-fiction, qui représente ce que la jeune Amérique a, sans doute, de mieux et de pire à offrir à notre temps.

Couples se distingue des précédents romans de John Updike par un effort pour atteindre le grand public. Norman Mailer avait conseillé à son jeune confrère d’abandonner les sujets insignifiants, délicats ou sophistiqués et d’installer son récit dans une maison de prostitution par exemple. "Ce qui semble le plus intéresser les lecteurs, lui dit-il, ce sont les relations sexuelles présentées avec une franchise clinique". Couples répond bien à cette définition : l’auteur y décrit, essentiellement, diverses liaisons amoureuses à l’intérieur d’un microcosme social composé d’une douzaine de groupes familiaux. Quant à la langue qu’emploie le romancier, elle n’exclut aucun des "termes techniques" auxquels nous ont habitués les grands "libérateurs" qui ont "brisé les chaines" du puritanisme (Henry Miller, Norman Mailer, William Burroughs, Jack Kerouac…)

L’action se déroule à Tarbox, une petite ville dans le Massachusetts, pas très loin de Boston et ressemblant à Ipswich, la ville où habite Updike. L’histoire se déroule dans une Amérique dirigée par le couple Kennedy-Johnson et donc l’assassinat du premier est évoqué non seulement pour poser le récit mais aussi comme un évènement témoin de l’indifférence des habitants des petites villes comme Tarbox vis-à-vis de la politique. Les couples étudiés par Updike appartiennent aux couches supérieures de la société américaine. Ils sont presque tous issus de la bonne bourgeoisie et ont reçu une éducation universitaire. Freddy Thorne qui voulait être médecin généraliste est dentiste, Piet Hanema est architecte, Franck Appleby est banquier, Harold Smith est agent de change, John Ong est physicien, Ken Whitman est biochimiste et Eddie Constantine (oui, oui, le même prénom et le même nom que l’acteur) est pilote de ligne.

L’auteur nous présente ces personnages comme si nous étions dans l’histoire. Puis il nous montre comment ces couples qui se voient souvent en société se séparent et se reconstruisent secrètement pour former de nouvelles unités. Franck Appleby, qui s’est fait du souci lors de la dégringolade de la bourse s’est consolé avec Marcia Smith et Harold Smith est devenu l’amant de Janet Appleby. Ainsi s’est formée une nouvelle combinaison, un quadrille que l’auteur a nommé les Applesmiths. John Updike nous présente dans « Couples » le tableau d’une société "amorale" dans laquelle la religion est représentée par un pasteur ignare. Tout le monde se prétend "libéral" : on est pro-noir dans une ville blanche où il n’y a pas de noirs. On accepte la présence de quelques juifs à condition, bien entendu, qu’ils restent à leur place et se conduisent comme des chrétiens. En fait, l’antisémitisme est latent et n’attend qu’une occasion pour s’exposer.

Dans cette société qui s’est constituée hypocritement en vue d’assurer aux enfants une heureuse croissance et une éducation meilleure que celle qu’ils auraient trouvée dans une grande ville, les enfants s’élèvent eux-mêmes comme ils peuvent. On les trimballe de lit en lit pour faire place aux adultes. Ces mêmes enfants seront initiés plus tard aux mêmes hypocrisies et aux mêmes prétendues valeurs. Il s’agit d’un milieu matérialiste, opportuniste, égoïste, indifférent à tout ce qui peut être assimilé à un idéal, un milieu qui secrète le vide abyssal et l’ennui.

Y a-t-il un symbole ou une allégorie dans Couples comme il y en a dans Le centaure ? Pour Updike, la comédie des mœurs a des résonnances tragiques : Dieu a abandonné Tarbox. L’église en flammes est un symbole de sa colère. Dieu a abandonné l’Amérique : "Dieu ne nous aime plus". Le lecteur moyen cependant verra surtout dans Couples des histoires de "couchages" ou un ballet de marionnettes dont le romancier a su tirer les fils très habilement. John Updike est en fait un excellent conteur. Il construit ses personnages à l’aide de petits détails révélateurs, de traits humoristiques qui finissent par emporter l’adhésion du lecteur. Je ne peux m’empêcher de sourire en évoquant le personnage de Harold Smith qui parle un « franglais » savoureux : "La société huile étendarde (Standard Oil) … trois heures c’est trop beaucoup…". Les pastiches et les images comiques abondent, et la qualité, la précision du style nous rappelle le grand talent de l’auteur de Cœur de lièvre.

Kamel Bencheikh

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