Incendies de forêts : qui a intérêt à entretenir l'écran de fumée ? (II)

De nombreux apiculteurs et arboriculteurs ont perdu le fruit de leur travail.
De nombreux apiculteurs et arboriculteurs ont perdu le fruit de leur travail.

Les efforts de l'Etat tendant à atténuer les effets des incendies ou des autres atteintes au patrimoine forestiers demeurent en deçà des attentes.

L'exemple des éboulements de la Chiffa

Dans la région de la Chiffa, et sur le chantier de la RN1 où une entreprise chinoise est en train de réaliser l'autoroute du Sud, une menace réelle avait pesé sur les équipements et le matériel situés près du tunnel n°2, lorsqu'un immense incendie se déclara, dans la journée du 11 août, dans les bois environnants, au pied du mont Chréa. Les intervenants- agents forestiers, protection civile et services de sécurité-avaient toutes les peines du monde à venir à bout de l'incendie. Pour rappel, la région de la Chiffa, et sur tout le long de la route qui monte vers Médéa, en passant par Sidi Madani, le Ruisseau des singes, El Hamdania, est connue, au cours de ces dix dernières années, par les coulées de boues et la chutes des rochers qui obstruent en hiver la route pour plusieurs semaines. La raison est directement liée au déboisement qui a affecté les flancs et les talus de la route. Ces flancs étaient, jusqu'au début des années 1990, densément boisés, laissant couler des cascades d'une eau cristalline qui faisant le charme et la notoriété de l'ancienne auberge appelée Le Ruisseau des singes.

Dans ce qui est classé comme biologique, l'on passe souvent sous silence la mort de centaines d'animaux sauvages et de gibiers (sanglier, chacal, perdrix, lapin de garenne, mangouste,…) et la destruction de leurs habitats.

Certains de ces animaux, fuyant les flammes au plus profond des bois, arrivent, dans leur fuite effrénée, à transmettre le feu à des parcelles éloignées de plusieurs centaines de mètres, du fait que leurs poils ou leur fourrure porte encore les flammes lors de leur fuite.

Bien entendu, au-delà des constats amers sur le terrain et des procédures d'indemnisation des personnes affectées dans leurs biens domestiques ou leurs exploitations agricoles, demeureront deux questions lancinantes, celles de connaître les raisons de ces départs de feu et les éventuelles failles dans le système de prévention-intervention. Visiblement, on ne peut pas soustraire la forêt algérienne de l'aire géographique et écologique qui est la sienne, à savoir l'aire méditerranéenne. Les scientifiques mettent en relief la fragilité des forêts, des maquis, des garrigues et des autres formations arbustives de cette aire. Que ce soit en Grèce, en Turquie, en Sicile, en Corse, dans la région niçoise, en Espagne, au Portugal et chez nos voisins Marocains et Tunisiens, la forêt subit le double destin adverse, celui de sa composition - à forte tendance résineuse (présence de résine dans l'arbre, ce qui le rend fortement inflammable, et feuilles en aiguilles, comme le pin d'Alep) - et celui du climat auquel cette forêt est soumise, chaud et sec en été. Il semble que les changements climatiques, sans que l'on connaisse véritablement leur poids et leur portée, commencent à se confirmer au fil des années. L'Algérie connaît ainsi deux années consécutive de séchresse (2016 et 2017). Les nappes phréatiques sont actuellement à leur plus bas niveau, particulièrement dans les wilayas de l'Est.

Ce climat méditerranéen, par la siccité avancée qu'il crée dans les végétaux, expose ces derniers aux menaces de feu. Bien entendu, pour que le feu prenne, il faut qu'il y ait un élément déclenchant, à savoir une flamme. Dans ce climat propice aux départs de feu, tous les autres éléments - mauvaise gestion du cadre de vie, absence de salubrité publique, absence d'aménagements de la forêt et des ses équipements (pistes, trachées pare-feu, tours d'observation), acte criminel…-, s'engouffrent et trouvent leur terrain d'expression.

Louisa Hanoune : "Un crime contre la nation"

Si au début des années 1990, la lutte antiterroriste pouvait recourir à des incendies pour débusquer des criminels, la majorité des incendies de ces dernières années sont le fait de négligence, de défaut de salubrité publique, d'incivisme et d'actes criminels mus par le besoin d'accaparement du foncier à des fins de construction ou d'extension de parcelles agricoles. Dans une intervention faite au début du mois d'août, Louisa Hanoune, secrétaire générale du Parti des travailleurs (PT), n'a pas hésité à déclarer que ces incendies constituent un "crime contre la nation". Elle avance qu'au moins une partie de ces actes sont d'origine criminelle, dont les auteurs sont les "prédateurs du fonciers". Les mêmes accusations de certains responsables et élus locaux sont entendues dans les wilayas de Béjaïa, El Tarf et Annaba.

D'autres incendies sont aussi le fait de fabricants de charbon, activité illicite qui s'accélère à la veille de l'Aïd El Kebir. Ces fabricants, jetant leur dévolu particulièrement sur le massif de chêne vert du Titteri (entre Beroughia et Sour El Ghozlane), perdent parfois le contrôle du feu qu'ils ont déclenché dans la charbonnière. Alors, c'est toute la forêt qui s'embrase.

Sur un autre plan, la déliquescence de l'environnement et du cadre de vie en Algérie font que les forêts, les vergers, les cours d'eau, les bosquets attenants aux routes ou pistes, les périmètres de barrages hydrauliques, sont devenus de géants dépotoirs, de grands cloaques et le réceptacle de tous les déchets domestiques, industriels, hospitaliers et même ceux issus des abattoirs. Pratiquement aucun lopin de forêt n'échappe à ce funeste destin par lequel sont exposés en pleine nature le verre, le papier, le bois, le carton, le sachet en plastique, les accumuler de batteries, le fer, le cuivre, l'aluminium, les médicaments et les matières organiques. Des villageois ou des passants se plaisent, en pleine canicule, à brûler ces décharges sauvages. Le résultat ne se fait pas à attendre. Dans les heures qui suivent, tout le massif contigu prend feu. Où est le rôle de la mairie dans le ramassage des ordures? Où sont les missions de la direction de l'environnement dans la création de décharges contrôlées et de centres d'enfouissement? Où est l'esprit d'imagination et d'anticipation des organismes chargés de la création des micro-entreprises lorsqu'ils n'arrivent pas à orienter les investissements sur l'industrie du recyclage et de l'économie verte?

Le défaut de civisme, c'est aussi ces flux de visiteurs qui se rendent dans la montagne ou dans les forêts suburbaines, et qui allument le feu pour préparer un repas. Ce sont aussi ceux qui laissent sur leur lieu de visite des tas d'ordures qui finissent par constituer un monticule putride et prêt à s'enflammer.

Lorsque les moyens viennent à manquer

Sur les services qui interviennent dans la lutte contre les incendies, particulièrement la protection civile et les agents de l'administration des forêts, beaucoup de chose a été dit, sans doute plus à tort qu'à raison. Les agents forestiers sont les premiers services qui sont sur le lieu de l'incendie, dès qu'une fumée est signalée. Généralement, cette fumée est signalée par les postes de vigie (genre de miradors) placés sur les points culminants des massifs. Les moyens dont disposent ces services se révèlent dérisoires dès que l'ampleur des incendies dépasse une certaine limite. Il est vrai que le plan de lutte prévoit des colonnes mobiles, un plan Orsec et d'autres moyens de renfort; mais, lorsque les feux se déclarent partout et en même temps, les chances d'en venir à bout deviennent de plus en plus faibles.

Il est vrai que, comme première force intervenant sur le terrain, l'administration des forêts n'a plus sa force de frappe d'antan. Les départs à la retraite des agents et cadres ont fortement pénalisé ce secteur fort sensible. De même, le nombre d'ouvriers saisonniers affectés aux directions de wilaya demeure fort disproportionné à l'ampleur de la mission. Sur sa page facebook, le syndicaliste Briki Atmane, a interpelé, le 10 août dernier, les autorités en ces termes: "Un nouveau siège pour les forestiers de Bejaia -Une nouvelle pierre posée sur l'édifice de l'administration forestière en Algérie-Des efforts louables avec des moyens limités-Une lutte acharnée contre les feux de forêts - Nos forestiers passent quatre jours et nuits sur terrain sans relève - Qui peut relever le défi-Appel à Mr le Ministre pour intervenir afin de lever le gel sur les 1200 postes affecté à la Direction générale des forêts".

En outre, malgré leur implication dans le plan de lutte contre les incendies, validé chaque année par les wilayas, les communes ne jouent plus le rôle qui était le leur jusqu'au début des années 1990, que ce soit en moyens humains (ouvriers) ou en moyens matériels (petit outillage, camions-citernes,…) mis à la disposition des colonnes intervenantes.

Certaines unités de la protection civile se plaignent, elles aussi, du manque d'effectifs et de moyens d'intervention par rapport aux différents missions qui leur sont assignées (accidents de la route, accidents domestiques, repêchage de jeunes noyés dans les mares et retenues d'eau en pleine canicule, lutte contre les incendies de forêts,…). Il est vrai que l'opinion publique et certains médias ont fait une sorte de "fixation" sur les avions bombardiers ou Canadairs, comme instruments jugés efficaces dans la lutte contre le feu. L'opération d'achat a été plusieurs fois annoncée au cours de ces dernières années, et en particulier lors des grands incendies de 2012, mais en vain. Néanmoins, il demeure entendu que la réhabilitation des corps impliqués directement dans la lutte contre les feux de forêts- par le renforcement de leurs moyens humains et matériels-, l'intégration plus forte des collectivités locales- principalement dans la logistique et l'intendance (préparation des repas pour les soldats du feu et approvisionnement en eau par camions-citernes), ainsi qu'une meilleure sensibilisation aux feux de forêts et aux terribles conséquences de la disparition du couvert végétal, sont les tâches les plus urgentes auxquelles devraient s'atteler les différents départements ministériels. Le nerf de la guerre étant détenu par le ministère des Finances, il faudra parvenir, en ces moments de crise financière devenue chronique, à convaincre le grand argentier du pays des dangers qui guettent l'économie et l'environnement algériens, si la double désertification - pour reprendre l'image évoquée plus haut - continue au rythme actuel. Selon une experte de l'Organisation mondiale pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), citée par l'agence APS le 18 mai dernier, l'Algérie perd 1% du taux de boisement chaque année en raison des incendies de forêts, soit le troisième pays au niveau de la méditerranée après le Portugal et l'Italie.

| Lire la 1re partie : Incendies de forêts : qui a intérêt à entretenir l'écran de fumée ?

En deçà des attentes

Sur ce même point, la sensibilisation demeure toujours en deçà des exigences, d'autant plus que, depuis une dizaine d'années, beaucoup de données ont changé dans le monde rural algérien. Des cadres de terrain nous ont fait part de leurs observations, dont un exemple illustre à lui seul une telle situation. Jusqu'au milieu des années 2000, l'explication des coupes illicites de bois par les riverains de la forêt était liée majoritairement à la nécessité de ces populations de s'approvisionner en bois pour la cuisson domestique et pour se chauffer en hiver. Depuis lors, une grande partie des zones rurales sont raccordées au gaz naturel. Les incendies et les coupes connaissent alors un niveau inégalé. Une énigme. C'est que les populations ne sentent plus la nécessité de préserver le patrimoine forestier, puisqu'elles sont dotées de gaz de ville. Donc, on peut dégarnir et dénuder le sol sans limite, pour des fins d'extension agricole ou de construction. Le niveau culturel des populations ne leur permet visiblement pas de saisir dans l'immédiat les autres intérêts du couvert végétal et de la forêt en particulier, à savoir l'absorption du carbone, le dégagement d'oxygène, la fixation du sol (lutte contre l'érosion), la régulation du régime des eaux. Ces deux derniers aspects sont en train de montrer leur face négative partout là où le couvert forestier a disparu. Autrement dit, les éboulements, les inondations et les coulées de boues que nous risquons de vivre dans quelques mois, ne devraient pas surprendre outre mesure, sans omettre l'envasement des barrages pour un pays qui vit une situation de quasi sécheresse.

Les efforts de l'Etat tendant à atténuer les effets des incendies ou des autres atteintes au patrimoine forestiers demeurent en deçà des attentes. En dehors des reboisements des années 1970/80, y compris ceux réalisés dans le cadre du Barrage vert, il est difficile d'aligner, aujourd'hui, de grandes conquêtes en la matière, sachant que même l'ancien outil de réalisation, à savoir une entreprise étatique de grande envergure et de technicité avérée, a été mise à mal par l'émergence d'une "nuée de tacherons" (entreprises privées), comme s'est plu à les qualifier un secrétaire général de wilaya, et dont le seul souci est de ramasser de l'argent, ignorant par là la nécessité de se hisser au niveau technique et managérial qu'exige la mission de réhabiliter les espaces forestiers.

Avec la crise des finances publiques, les programmes du secteur des forêts sont réduits à la portion congrue. Le ministère de l'Agriculture espère même faire de ces espaces des sources d'investissement, en projetant d'y extraire des sous-produits, telles que les plantes médicinales et aromatiques, et en ouvrant des espaces récréatifs, particulièrement à proximité des grandes agglomérations, à même de contribuer à la détente et à l'exercice de la culture du loisir des populations urbaines, tout en générant des recettes pour le trésor public. Par les emplois générés par de telles activités, les responsables espèrent mieux intégrer la population aux actions de prévention et de lutte contre les incendies. "Les feux de forêt ne sont pas uniquement l'affaire de la direction générale des forêts, mais de tout le monde, notamment les riverains", comme l'a souligné l'ancien directeur général, Abdelmalek Abdelfettah, en mai dernier, lors de la réunion de la commission nationale de protection des forêts. Là où ces riverains se sont constitués en comités venant renforcer les rangs des soldats du feu (agents forestiers et sapeurs-pompiers), des résultats appréciables ont été obtenus. Dans plusieurs localités, ces riverains ont servi d' "intendance" à ces agents, en leur fournissant l'eau fraiche et la nourriture sur le front même de l'incendie.

Iguer Moumène

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Commentaires (1) | Réagir ?

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Massinissa Umerri

"... Dans la région de la Chiffa, et sur le chantier de la RN1 où une entreprise chinoise est en train de réaliser l'autoroute du Sud... "

Et le chomage vient de monter a 25% ???

A Tiaret, toute une ville s'est mobilise'e pour demander des logements, certainnement construits par les chinoix !

Quand notre zoteur sur l'islamisme chinoix reviendra et que les algeriens apprendront a lire en francais, ils se construiront leurs cubes-beton tous seuls comme des grands.