Lettres de l’autre partie de la planète : de la spiritualité chinoise (I)

L'auteur dans un temple taoïste en Chine.
L'auteur dans un temple taoïste en Chine.

Il y a plusieurs années que, par curiosité, je fréquente ce qu’on appelle l’Extrême-Orient, notamment la Chine.

Il me semble utile d’évoquer ce qui m’a frappé le plus et en premier. Bien entendu, je présenterai des observations générales substantielles, non le résultat d’une recherche académique. Je fournirai certaines données particulières non par stupide et inutile étalage d’érudition, mais pour montrer combien, en Occident, immense est l’ignorance de la Chine, et combien nous perdons ainsi un enrichissement dans le domaine intellectuel.

En rédigeant ce texte, je n’oublie pas qu’auparavant, en communiquant verbalement ces informations en Algérie, je fus généralement vu comme un "mécréant", un "kafar". J’expliquais néanmoins que je me limitais simplement à informer sur une réalité existante, qu’en outre le prophète Mohammad, lui-même, conseilla d’aller apprendre la science même en Chine ("atloubi al’ilma wa laou fi sinne"). Par conséquent, je prie le-la lecteur-trice de lire mes propos en sachant le respect que je dois à toute croyance et opinion, dans la mesure, - c’est la ligne à respecter -, où elle n’est pas cause de nuisance à autrui.

En Chine, j’ai trouvé une situation spirituelle absolument nouvelle, complètement inattendue, totalement inimaginable, inconnue dans l’autre partie de la planète, celle appelée "Occident", d’où je venais. Pour la commodité de l’exposé, j’entends par "Occident" l’Europe entière, le sud de la Méditerranée, dont le Moyen-Orient, l’Afrique subsaharienne et le continent américain, bref cette partie de la planète dominée par l’une des trois religions monothéistes.

En Chine, il existe, certes, des croyants de cette foi (essentiellement chrétiens et musulmans) ; mais ils forment une infime minorité dans la population. Cependant, la majorité des Chinois (ethnie han majoritaire et les 56 ethnies minoritaires) ignore jusqu’au mot "Dieu". Depuis l’Antiquité, les gens se référent au 天 (Tiān), qui signifie "ciel". Donc une chose concrète naturelle.

Le mot comprend deux éléments : 大 qui représente l’être humain, et 一, une barre au-dessus, qui suggère le ciel. Pratiquement, donc, 天 (Tiān), c’est le ciel qui se trouve au-dessus de l’être humain.

C’est du ciel, en tant que réalité concrète, que tout vient : bienfaits et malheurs. Du ciel vient le soleil pour réchauffer ou causer des sécheresses catastrophiques ; du même ciel proviennent la pluie bienfaitrice ou les orages destructeurs. C’est logique, étant donné la prédominance de l’agriculture qui dépend du climat, autrement dit de l’état du ciel.

Mais il n’y a rien d’autre dans ce ciel, pas de divinité.

L’empereur tenait son pouvoir du "Ciel", il en était le "fils". Là, aussi, on est dans le concret. Selon l’état bénéfique ou maléfique de la météorologie céleste, le pouvoir du souverain sera bon ou mauvais. Donc, encore une fois, rien de supra-naturel, rien de métaphysique.

L’une des interprétations possibles du caractère chinois signifiant "souverain", "roi" est 王 (Wáng). Le dessin comprend trois lignes horizontales : la supérieure représenterait le ciel, la moyenne, les êtres humains, et l’inférieure, la terre. La ligne verticale qui les unit correspondrait au souverain dont le rôle, précisément, est de concilier ces trois éléments. Là, encore, on est dans le concret. Celui qui ne sait pas unir ces trois éléments ne peut se prétendre souverain.

Depuis des millénaires, ce peuple chinois vit harmonieusement, sur le plan spirituel.

En Chine, quand le sang a coulé, durant les nombreuses guerres, il le fut de manière sincère, autrement dit non en évoquant une Volonté Divine, mais en parlant de territoire à occuper ainsi que de ressources naturelles et de main-d’œuvre à exploiter. Envahisseurs et résistants s’affrontaient par les armes, au nom de leur territoire, sans brandir aucun Livre Sacré.

Pour revenir à l’aspect spirituel, le peuple chinois a produit deux conceptions, confucianisme et taoïsme, puis, ensuite, a adopté une conception venue de l’Inde : le bouddhisme. Ce ne sont pas des religions, mais des conceptions d’ordre éthique, spirituel.

Le mot occidental “religion”, dont l’étymologie est incertaine, pourrait venir du latin relego, (relier, mettre ensemble). Mais on ignore d’où viendrait la connotation évoquant un message ou commandement extra-humain, divin. Par ailleurs, en Islam, dans Wikipédia on lit : "le terme dîn, qui peut être considéré comme équivalent de celui de religion, désigne avant tout les prescriptions de Dieu pour une communauté".

En chinois, "religion" se dit 宗教 (zōng jiào). Il est composé de deux termes.

Le premier 宗 est, à son tour, composé de deux caractères : 宀 qui signifie toit (de maison, donc par extension "maison", et 示, qui signifie quelque chose qui vient (se révèle) d’en haut (du ciel).

Le second caractère 教. Il est composé de trois éléments. 爻 (mélanger ou entrelacer) ; 子 (bébé) ; 攴 (une main tenant un bâton).

Donc l’expression宗教, qui correspond au terme occidental "religion" signifie : dans une maison (un lieu fermé 宀 ), entrer en action (爻) avec un enfant (子, quelqu’un qui ne possède pas de connaissance), par l’emploi d’un bâton (攴, imposition), pour lui montrer quelque chose qui vient d’en haut (示).

Dès lors, on se rend compte de deux faits. 1) les termes occidentaux ne traduisent pas correctement ceux chinois ; 2) les mêmes termes occidentaux réduisent ceux chinois à une conception auto-centrée occidentale, qui ne correspond pas à la conception chinoise.

C’est que l’Occident emploie des abstractions, telles "Dieu" là où les Chinois n’utilise que le matériel concret (ciel).

Je viens d’en citer les deux exemples : "tiān" (ciel) et "zōng jiào" qui n’équivalent absolument pas à "Dieu" et "religion".

Par ces deux exemples, j’espère avoir rendu concrets et compréhensibles cinq aspects : 1) ce qui sépare fondamentalement la conception mentale-intellectuelle-spirituelle occidentale de celle chinoise ; 2) connaître l’une en ignorant l’autre c’est connaître uniquement la réalité d’une moitié de l’humanité ; 3) seulement en connaissant les deux conceptions différentes de ces deux parties de l’humanité qu’on peut se permettre de dire : « l’humanité… etc... » Autrement, la vérité objective devrait obliger à se limiter à dire : « La moitié de l’humanité à laquelle j’appartiens croit… etc... » ; 4) les gens d’Occident devraient en venir à la modestie de ne pas se considérer comme étant « l’humanité entière » et « universelle » mais simplement sa moitié, car existe une autre moitié qui ne partage pas la même conception mentale-intellectuelle-spirituelle, qui en est même l’opposé, l’une abstraite et métaphysique, l’autre concrète et matérialiste ; 5) enfin, c’est uniquement en se familiarisant avec les conceptions de ces deux parties d’humanité qu’on peut se permettre de parler et d’écrire en employant le terme « l’humanité ». Par conséquent, l’humanité ne se réduit absolument pas à celle occidentale ; elle n’en est que la moitié !

C’est pourquoi il faut réfléchir quand, en Occident, on entend ou on lit des expressions du genre « l’universalité de », par exemple, chez les théologiens (Dieu, le Déluge universel, le péché originel, les anges, Satan, etc.), chez Platon (l’ Idée), chez Kant l’ « impératif catégorique », chez Hegel l’ « esprit », ou chez Freud (le complexe d’œdipe).

Tenons à l’esprit, également, l’écriture. Au contraire de celles occidentales, celle chinoise se compose de caractères qui, dans leur majorité absolue, correspondent à des objets ou actions concrets. Dans la vie d’un Chinois tout ce qui n’est pas concret, empiriquement constatable n’intéresse pas, n’est pas concevable. C’est un peuple matérialiste dans le sens correct, noble du terme.

De là, on imagine facilement la totale perplexité d’un Chinois si on lui raconte des faits tels les suivants : la Genèse, du point de vue biblique, avec l’histoire d’Adam et d’Eve ; Yahvé qui a préféré un "peuple élu" auquel il a offert une "Terre Promise" ; Jésus conçu par un "esprit saint" et non par l’accouplement de deux êtres humains ; l’affirmation que le Coran est la parole de Dieu, ou une controverse sur le fait que le même Coran a été « créé » ou est "incréé" de tout temps.

Élargissons l’examen. En Occident, le problème fondamental est celui du « Bien » et du « Mal », de leur existence et de leur lutte permanente, l’un excluant totalement l’autre. On retrouve ces deux concepts aussi bien dans les conceptions gréco-romaine que judéo-chrétienne-musulmane ; ce dernier groupe sous forme d’anges du « Bien » et d’anges du « Mal » dont le représentant archétypal est Satan.

En Chine, rien de tout cela. Deux forces animent l’univers, mais elles forment d’une part une unité complémentaire, d’autre part une lutte contradictoire. Ces deux forces sont tout-à-fait matérielles : le yīn (forme traditionnelle 陰 ; forme simplifiée 阴) et le yáng (forme traditionnelle 陽 ; forme simplifiée 阳). La première mention connue de ces deux concepts se trouve dans un ouvrage écrit, estime-t-on, environ 600 av. J.-C : le 道德經 (dào dé jīng, livre de la voie et de la vertu). L’œuvre aurait été écrite par Lao Ze, qui serait le fondateur du taoïsme.

Revenons aux deux forces (en Occident, on dirait "concepts").

Le premier caractère chinois (yīn) est composé de deux éléments : 阝(simplification du caractère 阜 : mur, colline) et 侌 (deux éléments : l’un 今signifiant aujourd’hui, et l’autre 云, nuage) dont la forme simplifiée est 月 (lune). C’est donc la partie du mur soumise à l’obscurité-froideur de cet astre.

Le second caractère chinois (yáng) est composé, également, de deux éléments. Le premier est le même que dans le premier caractère, 阝(mur, colline) ; le second élément est, au contraire, 昜 (soleil 日, créant des ombres 勿) dont la forme simplifiée est日 (soleil). Donc, c’est la partie du mur soumise à la lumière-chaleur de cet astre.

En élargissant la signification, on arrive à ceci. Le yīn, de couleur noire, correspond au principe "négatif" (pour parler en terme occidental), et, pour parler à la chinoise, ce qui reçoit quelque chose, tel le ventre de la femme, la terre, l’obscurité, le froid. Le yáng, de couleur blanche, correspond au principe "positif", ou, plutôt, ce qui donne quelque chose, tels le soleil, le sperme de l’homme, la lumière, la chaleur. Bref, tout ce qui est « positif » dans l’univers et dans la vie correspond au yáng, et de « négatif », au yīn.

Notons que cette distinction ne contient aucune notion péjorative ou morale. Ainsi, la femme est yīn, tandis que l’homme est yáng. C’est que l’homme (le mâle) donne l’élément vital à la femme (femelle) qui le reçoit et le gère. Remarquons, aussi, que depuis toujours, dans la société agricole chinoise, les travaux de la vie quotidienne sont partagés entre l’homme et la femme. Donc pas de réclusion de la femme.

Revenons aux deux forces, qu’en Occident on appellerait également "éléments". Elles ne s’opposent pas de manière tranchée. Comme le symbole le suggère (voir photo), il y a du "noir" dans la partie blanche, et, inversement, du "blanc" dans la partie noire. Donc pas d’absolu : rien n’est jamais tout blanc ou tout noir. Si on recourt au langage occidental, on dirait : dans le "Mal" peut exister (ou se transformer ou remplacer) du "Bien", et inversement. On est donc totalement étranger à la conception occidentale manichéenne du "Bien" (ou de l’"Ange" rien que bon) d’un côté, et du "Mal" (ou de l’ "Ange" rien que mauvais) de l’autre.

Cependant, ici, une nuance : le Dieu des religions monothéistes peut-être aussi bien bon (donnant du "Bien" aux bons) que méchant (punissant avec du "Mal"les méchants).

Revenons aux deux forces chinoises. La forme en "S" des parties blanche et noire suggère le mouvement permanent de ces deux éléments, s’interpénétrant l’une l’autre.

Avec le yīn et le yáng, nous avons une sorte de matérialisme dialectique. En voici les caractéristiques : 1) unité complémentaire de deux forces ; 2) interdépendance, l’une ne pouvant pas exister sans l’autre ; 3) contradiction et donc lutte entre elles ; 4) possible remplacement ou transformation (mutation) de l’une en l’autre : exemple, le soleil remplace la lune, le jour se transforme en nuit, un bien peut se transformer en mal, et vice versa.

Le Yīn, représenté en noir, évoque le principe féminin, la lune, l'obscurité, la fraîcheur, la réceptivité, etc. Le Yáng, quant à lui, (laissant apparaître le fond blanc), représente entre autres le principe masculin, le soleil, la luminosité, la chaleur, l'élan, etc. Cette dualité (qui, je le souligne, n'a rien de manichéen) peut également être associée à de nombreuses autres oppositions complémentaires : telles que souffrance / jouissance, aversion / désir, agitation / calme, rondeur / anguleux ; etc.

Et qu’est-ce qui anime ces deux forces ?… Le 气 (qì), gaz. Le dessin suggère le soufflement de l’air. En effet, sans souffle (respiration) pas de vie. On est dans le concept de « souffle » de vie pour tout ce qui est vivant dans la nature. Rien d’autre.

En Occident, on parle de "souffle originel", et sa cause première est Dieu. D’où l’on comprend que si un Occidental déclare à un Chinois que tout, sur terre et dans l’univers, dépend d’une volonté unique divine (Yahvé, Dieu, Allah), ce Chinois le regardera avec les yeux écarquillés : il ne comprend pas ce que l’Occidental a évoqué, parce que ce qu’il ne le constate pas empiriquement dans la nature.

Intéressons-nous aux conceptions spirituelles chinoises.

Depuis l’antiquité jusqu’à aujourd’hui, il est courant de voir des personnes emprunter à deux ou plusieurs conceptions leur personnelle vision spirituelle, de manière syncrétique. En bons matérialistes, les gens prennent ce qui convient à leur vie concrète partout où ils pensent trouver quelque chose d’utile.

C’est dire que parler de "tolérance" en Chine n’a pas de sens. Tolérer, c’est croire à la "supériorité" de sa propre conception, tout en daignant consentir à accepter l’existence d’une autre, en sous-entendant qu’elle est inférieure (puisqu’on y adhère pas). Rien de pareil en Chine. On admet les différences spirituelles comme on trouve normal la pluralité des fleurs, tout simplement.

Ajoutons ceci : les conceptions existantes en Chine n’ont nul besoin, comme en Occident, de "dialogue inter-religieux". N’ayant jamais eu de guerres et de conflits entre elles, elles n’ont pas besoin de se « tolérer » réciproquement. Elles vivent simplement côte à côte, laissant chaque personne libre d’en prendre ce qui lui plaît. (A suivre)

| Lire la 2e partie : Lettres de l’autre partie de la planète : de la spiritualité chinoise (II)

Kaddour Naïmi

Email : kad-n@email.com

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