Micro-entreprises : les porteurs de projets dans l'impasse

L'Ansej, un dispositif devenu un tiroir-caisse et une niche à échece économiques.
L'Ansej, un dispositif devenu un tiroir-caisse et une niche à échece économiques.

Les micro-entreprises, créées au cours de ces dix dernières années avec le soutien de fonds publics et de crédits bancaires, continuent à faire face à un destin adverse et à "broyer du noir", et ce, au moment même où l'ancien directeur de l' l'Agence nationale de soutien à l'emploi de jeunes (Ansej), principal organisme public versé dans la création de micro-entreprises, accède à des responsabilités ministérielles, toujours en relation avec le domaine de l'entreprise. En effet, Mourad Zemali a été nommé, en mai dernier, ministre du Travail, de l'Emploi et de la Sécurité sociale, sous la tutelle duquel est placée l'Ansej.

C'est que les choses sont plus complexes qu'il n'y paraît à première vue. En effet, la crise financière que traverse le pays depuis trois ans ne pouvait pas ne pas impacter négativement la politique de l'entreprise, en général, et les efforts visant l'installation d'un tissu de micro-entreprises, en particulier. La tension sur les finances publiques a porté à leur acmé les faiblesses, les contradictions, la courte vision et la démagogie qui ont présidé à la naissance de ces jeunes entités, destinées, en principe, à absorber le chômage, particulièrement dans les rangs des jeunes diplômés de l'Université auxquels la fonction publique, asphyxiée par une pléthore inédite, ne pouvait ouvrir les portes. En outre, la création d'un tissu de micro-entreprises est aussi justifiée par les immenses besoins en matière de diversification économique, en dehors de la sphère des hydrocarbures, et par la nécessité d'installer un réseau de sous-traitance dans les différentes branches de l'économie nationale.

Il se trouve que le volontarisme ayant animé le lancement des premières grappes d'entreprises de cette dimension, a été affecté par plusieurs maladresses et une kyrielle de manœuvres où l'affairisme s'est confortablement niché. Des créneaux qui étaient saturés depuis longtemps, à l'image du transport urbain, moyennant des minibus ou des fourgonnettes, ont continué, contre toute logique, à être alimentés en intervenants micro-entrepreneurs. Le chômage n'a pas tardé à se réinstaller chez les personnes concernées, après avoir constaté qu'elles ne pouvaient même pas remplir le plein de carburant. Et comment rembourser le crédit ? Certains, pour échapper aux poursuites, n'ont pas hésité à simuler le vol de leur matériel. D'autres se sont résolu à démonter intégralement leurs véhicules 4X4 (Toyota Hilux,…), dans des garages clandestins, pour les revendre en pièces détachées dans les marchés forains.

Des dizaines de porteurs de projets sont poursuivis en justice par les banques pour défaut de remboursement après les échéances fixées. Des cas de dépression, de suicide et de divorce ont été signalés dans les rangs de ces micro-entrepreneurs qui, voyant toutes les portes se refermer autour d'eux, ne savent plus à quel saint se vouer. Cette situation a été profondément débattue en avril dernier à Aïn El Hammam, au cours de la tenue du premier congrès national de la micro-entreprise. Le journal L'Expression, qui en avait relevé certains détails, souligne que, "à cause des poursuites judiciaires des banques et les visites des huissiers, les menaces d'emprisonnement ont provoqué des dommages immenses parmi les jeunes. Le rêve devient cauchemar". Il y a été révélé que 10 000 camions acquis par les jeunes porteurs de projets ont été saisis par la douane algérienne. Le journal a rapporté aussi que, en difficulté de payement et sous la pression des huissiers, "ces jeunes mettent leurs véhicules au service de toutes sortes de contrebande. Des centaines d'autres jeunes qui ont acquis des tracteurs pour activer dans l'agriculture se reconvertissent dans le trafic du sable".

L'on se souvient du rassemblement organisé, en septembre 2016, par plusieurs dizaines de micro-entrepreneurs devant le siège de la Banque extérieure d’Algérie à Tizi Ouzou, afin de dénoncer la saisie, par des policiers dressant un barrage routier, d'un véhicule appartenant à un jeune entrepreneur. La procédure de saisie a été enclenchée par la banque en question (BEA). Ce fut là une action par laquelle les jeunes promoteurs entendaient se solidariser entre eux face à la machine "répressive" des banques.

Le collectif des micro-entrepreneurs réuni en avril à Aïn El Hammam a surtout plaidé pour un nouveau climat d'investissement qui puisse réserver une place de choix aux jeunes entreprises conduites par des diplômés de l'Université. Ces entités économiques vivent même une situation paradoxale dans le domaine de l'accès aux marchés publics. La législation en vigueur depuis 2012, reconduite dans le nouveau code des marchés publics de septembre 2015, est pourtant claire là-dessus: les micro-entreprises ont droit à 20 % du volume de la commande publique en travaux, prestations de services, études ou fournitures, avec des montants annuels fixés par le même texte. Depuis son introduction dans la législation des marchés publics, cette clause n'a jamais bénéficié d'une application optimale. Pire, certains maîtres d'ouvrage publics l'ignorent carrément. Et pourtant, l'ancien Premier ministre, Abdelmalek Sellal, avait instruit les walis et les démembrements de l'Etat qui lancent des appels d'offres ou des consultations, à mettre en œuvre l'article 87 du code des marchés publics qui stipule: "Lorsque certains besoins des services contractants peuvent être satisfaits par des micro-entreprises, telles que définies par la législation et la réglementation en vigueur, les services contractants doivent (…) leur réserver exclusivement ces prestations (…).Les besoins précités peuvent faire l'objet, dans la limite de 20 % au maximum de la commande publique, selon le cas, d'un cahier des charges distinct ou d'un lot dans un cahier des charges alloti". Les montants annuels arrêtés pour les marchés à accorder aux micro-entreprises sont de 12 millions de dinars pour les prestations de travaux (génie civil et routes) ; 7 millions de dinars pour les prestations de travaux (corps d'état technique et corps d'état secondaire) ; 2 millions de dinars pour les prestations d'études ; 4 millions de dinars pour les prestations de services et 7 millions de dinars pour les livraisons de fournitures.

Il est aussi précisé, dans le même article, que "le service contractant ne doit exiger des micro-entreprises nouvellement créées, ne pouvant produire, au moins, le bilan de la première année d'existence, qu'un document de la banque ou de l'organisme financier concerné, justifiant leur situation financière". De même, les références professionnelles ne sont pas exigées. Elles sont remplacées par les diplômes des gérants de l'entreprise.

Un fossé béant s'est creusé entre les textes et la réalité du terrain. Les jeunes entrepreneurs se sont plaints aux walis, aux différents directeurs de l'administration publique, au Premier ministre. Mais, la machine semble grippée. Les choses se sont compliquées avec la crise financière qui a mis en berne le budget de l'Etat. Des centaines de projets d'infrastructures et équipements publics, auxquels auraient pu soumissionner les micro-entreprises, sont aujourd'hui gelés. Des branches entières de l'économie nationale sont en hivernation. Le tout-importation - qui a fait monter la facture des achats à 60 milliards de dollars en 2013 - a cassé les reins de plusieurs producteurs nationaux. Dans un tel contexte, quel sera l'avenir de la micro-entreprise en Algérie ?

Amar Naït Messaoud

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