Atlas de géographie et gouaille populaire: l'espace algérien à la recherche de ses repères

La géographie physique de l'Algérie, des noms et de la position des différentes chaînes de montagne sont mal enseignées.
La géographie physique de l'Algérie, des noms et de la position des différentes chaînes de montagne sont mal enseignées.

Les élèves algériens attendent leur nouvel atlas géographique. La décision a été prise en mars dernier par le ministère de l'Éducation nationale, et le projet est confié à l'Office national des publications scolaires (ONPS) qui bénéficiera de l'assistance d'experts néerlandais.

L'information peut paraître d'une certaine "banalité" pour ceux qui ne suivent pas de près l'enseignement de la géographie en Algérie et tout se rapporte à la connaissance et à la culture de l'espace en général (villes, villages, montagnes, cours d'eau, réseaux routiers, grandes infrastructures de transport,..).

Avec l'histoire, la géographie constitue le "ventre mou" de l'enseignement des matières culturelles et citoyennes à l'école algérienne. Les tenants d'une école formatée aux dimensions de leur idéologie conservatrice appellent ces matières- auxquelles ils ajoutent l'éducation religieuse et la langue arabe- matière d' "identité".

Dans les faits, la géographie, telle qu'elle est enseignée jusqu'à ce jour - contenu et méthodologie - relève plutôt d'un récit à rabâcher par la méthode d'un débile psittacisme, où il n'est fait recours à aucune espèce d'intelligence. Pour preuve, les élèves qui terminent les quatre années de collège et les trois années de lycées demeurent peu instruits de la géographie physique de l'Algérie, des noms et de la position des différentes chaînes de montagne, des différentes zones écologiques, du positionnement des barrages hydrauliques, de la vocation économique des régions, de la répartition et des migration des populations, de l'évolution de l'urbanisme,…etc. Ces données ne participent que très peu à la formation de la culture générale des élèves et des étudiants. Il n'est d'ailleurs pas étonnant que certains jeunes journalistes aient des difficultés à situer - en point cardinal et en distance - des villes ou bourgades qu'ils citent dans leurs articles.

Une autre forme d'aliénation est "assurée" par les médias nationaux, qui rapportent des événements, parfois des faits divers ou des phénomènes naturels, se passant sous des latitudes éloignées (en Asie, en Amérique ou en Océanie)- travail rendu facile, voir banal, par l'accès aux TV satellitaires et à internet-, en ignorant ou en réduisant à la portion congrue des événements se passant dans certaines régions d'Algérie. Les téléspectateurs algériens finissent par se familiariser mieux avec des villes et des sites étrangers qu'avec les villes, les bourgades et les villages algériens.

L'atlas géographique commandé par le ministère de l'Éducation nationale sera un ouvrage didactique officiel destiné aux cycles moyens et secondaires, avec une édition simplifiée pour les écoles primaires, selon la ministre de l'Éducation, Mme Nouria Benghebrit. De son côté, le directeur de l’ONPS, juge que les cartes et atlas scolaires "sont des supports véhiculant des informations aussi bien pédagogiques que politiques d’une société et d’une culture donnée".

Si le livre et l'enseignement de la géographie posent problème au niveau de l'école, pour faire acquérir aux élèves les éléments de base de la connaissance de l'espace physique, biotique, écologique et économique dans lequel vivent et évoluent les hommes, la socialisation de ces éléments au niveau de la vie quotidienne n'est pas mieux lotie, et pour cause. L'administration publique - avec ses différentes structures versées dans la dénomination des lieux, la pose des plaques de signalisation et l'acheminement des courriers - semble travailler dans un parfait parallélisme avec la culture, le bon sens, les aspirations et la spontanéité des citoyens. La toponymie et l'odonymie algériennes sont un fleuron des tenaces "désaccords" entre l'administration et les citoyens. Mieux encore, quelques articles de la presse écrite se "solidarisent" avec la toponymie populaire en en faisant même de gros titres. Quartiers "Harraga" et "Douze salopards", cités "H'ram alikoum" et "Côte d'Ivoire", en plus de certains noms de l'administration coloniale qui n'ont pas subi une ride dans l'imaginaire et le langage populaires.

Si les citoyens en sont réduits à développer, sans grand effort, leur génie créateur pour nommer les rues, les boulevards et les quartiers, indépendamment de ce que l'administration a consigné dans ses registres et sur les plaques de signalisation, c'est qu'un grand fossé existe entre les deux ; fossé que les spécialistes en sociologie politique n'hésitent pas à mettre sur le compte d'un déficit de démocratie qui n'arrive pas à faire associer la population à la prise de décision et à la gestion des affaires publiques. Le fossé en question est aussi le résultat d'un sous-développement culturel au sein des structures chargées de la gestion des villes, qui se contentent souvent d'apposer sur le fronton des nouveaux quartiers l'intitulé des programmes qui leur ont donné naissance (cité des 140 logements, cité des 330 logements, et même des nouveaux 330 logements,…). Ce sont des noms désincarnés, sans âme, qui ne reflètent que l'intitulé du programme de construction et….l'indigence culturelle de ceux qui ont le pouvoir de nommer.

S'agissant de la dénomination des rues et boulevards, une information a fait état, en 2015, de quelque 80.000 rues qui n'auraient pas eu de noms officiels sur tout le territoire national. Le chiffre est donné par les services de la gendarmerie nationale.

Comment se fait-il que, au début du XXIe siècle, les Algériens continuent de situer les services publics, les magasins, les cabinets d'avocats et de médecins, par des approximations farfelues et parfois chargées d'un l'humour sustenté par la gouaille populaire? "Derrière le stade", "en face de la mosquée", "200 m à droite après la station d'essence",…sont les exemples de dénomination par défaut. Et pourtant, les citoyens, les services postaux, la protection civile, la police et d'autres services encore ont besoin d'une connaissance exacte de la position des cités, rues, bâtiments et autres infrastructures. Ce besoin peut être aujourd'hui satisfait par l'exploitation des moyens scientifiques modernes de géolocalisation- GPS, images satellitaires, cartographie numérique -, à portée de main d'un pays qui a dépensé dans les infrastructures et les équipements publics plusieurs centaines de milliards de dollars depuis le début des années 2000.

L'on se souvient de l'initiative irréfléchie du président Chadli au début des années 1980, lorsqu'il avait décidé de faire écrire, en lettres latines, sur les plaques de signalisation et dans le journal gouvernemental El Moudjahid, des noms comme Wahran, Kasentina, Al Boulaida, Soukaikida,…etc. C'était un excès de zèle d'arabisation, sans doute en réaction au Printemps berbère d'avril 1980. Un faux pas qui en dit long sur les dérives de l'administration algérienne qui, au lieu de s'approprier les noms des rues, des quartiers, des villes, en leur donnant une dénomination algérienne inspirée de la culture nationale et des hauts faits de l'histoire nationale, s'est plutôt fourvoyée dans des règlements de compte politiques. Et c'est tout naturellement que, plus de trente ans plus tard, la population ait pris l'initiative de donner le nom de Matoub Lounès à une place à Tizi Ouzou, sachant que l'artiste a déjà vu son nom apposé sur des rues ou places publiques en… France.

Amar Naït Messaoud

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Commentaires (1) | Réagir ?

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Massinissa Umerri

Tous les noms de rue ou je ne sais quoi, impose's par les administarions coloniales successives, soient-elles Camebert ou khramembert, son heritiere, sont destine's, pas a la disparition mais l'EFFACEMENT. La 1ere est methode est passive et passive, mais la 2nde active et virilante.