Le conflit de générations

L'histoire est écrite par les vainqueurs
L'histoire est écrite par les vainqueurs

Interrogé un jour dans l'une de ses conférences littéraires sur le rôle de la culture orale dans la transmission de la mémoire collective d'une nation, Mouloud Mammeri (1917-1989) répondit vite, se référant sans doute au contexte algérien, qu'un vieux qui meurt, c'est une bibliothèque qui brûle ! Connaisseur avisé de sa société, l'anthropologue avait dû sentir déjà qu'un vide mémoriel s'y installerait plus tard et abîmerait les consciences, faute de relais et de relève générationnels à la hauteur des défis du temps.

De nos jours, la nouvelle vague de nos jeunes en pâtit d'ailleurs trop sur tous les plans, beaucoup plus que leurs prédécesseurs. D'autant qu'avec la disparition des artisans de la guerre de libération qui n'ont malheureusement laissé que peu de témoignages écrits sur cette période cruciale et un champ académique y afférent presque en friche, sinon mal exploré, le divorce entre générations s'avère plus que jamais d'actualité. Et ce même si l'internet et les réseaux sociaux en ont comblé certaines lacunes. En un mot, la mémoire collective reste et restera, peut-être, pour de longues années encore otage de la spéculation, des mensonges et des surenchères.

Désemparés, nos jeunes se sentent alors en dehors de cet enjeu national de reconquête historique qui leur paraît miné et plein de controverses. Le constat de leur désenchantement n'a pas besoin d'illustrations. Alors que la majeure partie d'entre eux, en quête d'un avenir neuf mais le regard rivé sur un quotidien difficile, ont comme délaissé "instinctivement" cet héritage qui leur pèse pourtant lourd sur le cœur.

D'autres prennent, sans attente, dès que naissent des polémiques liées à l'histoire, ô combien nombreuses ces derniers temps, le siège de spectateurs désintéressés au fond du cinéma mémoriel pour ne servir, semble-t-il, que de complément à la mise en scène de leurs aînés. Les uns et les autres participent, sans en avoir l'intention bien sûr, à leur effacement systématique de la chaîne de transmission mémorielle, s'égarant entre aveux tardifs de certains vétérans, faits d'armes remis au goût du jour, cachotteries dévoilées par journaux interposés, contrevérités et parfois accusations gratuites et «partiales» de trahison et de traîtrise décochées post-mortem à d'anciens maquisards pourtant reconnus par tous pour services rendus à la nation.

Mais pourquoi nos jeunes écoutent-ils, passifs, ce martèlement aussi soporifique sur leur histoire sans chercher trop à comprendre ? Pourquoi restent-ils accros aux slogans nationalistes démodés qui semblent pourtant n'avoir aucun effet perceptible ni sur leurs orientations politiques ni sur leur destin futur ? Puis pourquoi de tels slogans étriqués d'un autre âge, quoique bruts de décoffrage et pareils à ceux des premières années de l'indépendance, continuent-ils tant encore de les influencer, eux les désabusés ?

Bref, il paraît que la nouvelle génération n'a rien compris de la relation inoxydable mais assez pathétique, compliquée et tumultueuse, entretenue par leurs aînés libérateurs avec l'histoire. Une histoire qui n'a pas livré encore tous ses non-dits, ses secrets et ses côtés obscurs !

Kamal Guerroua

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