Norman Mailer, rebelle et provocateur

Norman Mailer, rebelle et en déphasage avec la "bonne Amérique"
Norman Mailer, rebelle et en déphasage avec la "bonne Amérique"

"L’Amérique est violente depuis le début de son histoire. Nous avons en nous l’habitude de la violence… Le super-confort, la super-sécurité poussent à la violence… La brutalité me déplait mais le besoin de sécurité me déplait plus encore…" Norman Mailer

Norman Mailer est probablement un des deux ou trois écrivains américains les plus importants de la deuxième moitié du XXème siècle. Il a, à son actif, un passé très riche : "Les nus et les morts", publié au lendemain de la Seconde guerre mondiale, reste le meilleur roman-reportage sur la guerre du Pacifique. Mais surtout, Mailer a toujours été un auteur vivant qui a résolument refusé de vivre sur ses succès et de devenir un écrivain accepté par l’establishment. "Rivage de Barbarie" (1951) et "Le parc aux cerfs" (1955) , deux romans touffus sur la guerre froide, s’écartaient, chacun à sa façon, des recettes des best-sellers, le premier par l’expression d’une terrible angoisse spirituelle d’ordre politique à une époque où l’intelligentsia elle-même était à peu près complètement dépolitisée, le second par une sorte de bravade anti-puritaine et une croisade pour la libération de l’Amérique, à un moment où celle-ci n’était pas tout-à-fait prête à vouloir se libérer.

Norman Mailer n’a pas cessé d’étonner ses lecteurs, les déroutant souvent, et même les décevant parfois, tantôt par le sujet, tantôt par la manière d’aborder ce même sujet. Il s’est toujours comporté comme un candidat permanent à la présidence des Etats-Unis — candidat, bien entendu, du parti des sans-parti —, faisant des discours à l’Amérique sur des sujets d’actualité et donnant son avis sur tous les grands problèmes du pays. Il s’engageait de plus en plus, tantôt sous forme de roman, tantôt sous forme de pièce de théâtre, d’essai, de tract ou d’allocution. A la différence de Saül Bellow, autre écrivain américain de premier rang — mais homme de cabinet ou homme de séminaire plutôt que de place publique —, il se montrait partout, dépensait son énergie sans compter, faisait figure, de plus en plus, de chroniqueur et de moraliste de son temps.

Les années 1960 ont vu naître plusieurs œuvres importantes de Norman Mailer : les romans "Un rêve américain" (1966) et "Pourquoi sommes-nous au Vietnam" (1967), la pièce de théâtre "Le parc aux cerfs", le recueil de chroniques "Cannibales et chrétiens" (1966) et un ouvrage inspiré par la marche sur le Pentagone, "Les armées de la nuit" (1968).

Avec "Un rêve américain", Norman Mailer publiait son premier roman depuis plus de dix ans. C’était, sans aucun doute, le plus intéressant, le plus original, mais aussi le plus déroutant que nous ait donné l’auteur des "Nus et des morts". Tandis que Herzog de Saül Bellow recevait du grand public et des critiques un accueil unanimement favorable, l’œuvre de Mailer était attaquée fortement par la moitié des critiques et ne trouvait, auprès des lecteurs, qu’une approbation mitigée.

"Un rêve américain" est un livre vulnérable. Si on le considère sous un angle purement réaliste — ce qui n’est guère défendable puisqu’il s’agit "d’un rêve" —, on le trouvera probablement bizarre, horrible, mélodramatique et peu vraisemblable. Le héros, Rojack, est un ancien combattant qui, comme Mailer, s’est fort bien conduit à la guerre et a été traumatisé par son expérience militaire. Rendu à la vie civile, il a essayé la politique, s’est fait élire au Congrès, a tâté de l’enseignement, de la littérature et de la télévision. Il a, entretemps, épousé une jeune femme riche, Déborah. Au début du roman (qui se passe dans une durée de trente-deux heures), le héros, séparé de sa femme, revient au foyer, se querelle avec Déborah, l’étrangle et la jette par la fenêtre. Grâce à un concours de circonstances étonnant, ce meurtre ne sera jamais puni. Rojack échappera aussi à la vengeance de son puissant beau-père, un millionnaire fasciste, secrètement lié à la mafia ainsi qu’aux représailles des gangsters qu’il a bravés et du musicien noir dont il a pris la maîtresse. La police, le F.B.I., la mafia et la C .I.A. ayant décidé de le laisser partir, parce que la thèse du suicide leur convient, Rojack prend la direction du Mexique où il fera fortune.

Un bref résumé de l’intrigue est, bien évidemment, trompeur. "Un rêve américain" n’est pas un roman réaliste. En dépit des apparences, Mailer, même dans "Les nus et les morts", n’a jamais été tout à fait, un romancier réaliste. Ce qui l’a toujours intéressé, c’est de démystifier les mythes de la civilisation américaine. Il n’est pas le seul à tenter pareille entreprise : Malamud, Burroughs, Bellow, Updike lui-même, chacun à sa façon, ne font pas autre chose.

Il y a tout d’abord dans Un rêve américain le mythe de « l’innocence » américaine. L’Amérique de Mailer n’est innocente dans aucun sens du mot. Elle pervertit les hommes et les femmes en leur imposant de fausses valeurs. Rojack, héros de la guerre, a été élevé dans une atmosphère de tension et de violence qui ne peut que le mener à des solutions violentes. Il ne pourra se libérer de ses complexes que par un meurtre (le héros de William Styron, dans La proie des flammes, connaît une expérience identique). Déborah, élevée dans un milieu corrompu s’enfonce dans la duplicité et pratique, en plus, pour s’amuser, l’espionnage au profit du F.B.I. ou de la C.I.A. Son père est véreux, brutal, intolérant, inhumain… Visiblement, Mailer est fasciné par la cabale des puissants, par la corruption inhérente au pouvoir.

Cette prévarication, déjà étalée dans Le parc aux cerfs, nous la trouvons à Hollywood aussi bien qu’à New York, et dans les milieux de la finance comme dans ceux des arts. L’écrivain et l’acteur qui connaissent des succès rapides deviennent des jouets du système capitaliste et du conformisme ambiant. L’aboutissement normal est la soumission — mais il est aussi possible de sombrer dans l’excentricité ou le suicide (Marylin Monroe).

Rojack, inconsciemment, cherche, comme les héros de Bernard Malamud, une nouvelle vie. D’où son installation au Mexique, non contaminé par la civilisation américaine. Mais le mal est si profondément ancré en lui que l’on peut se demander s’il arrivera jamais à se libérer vraiment.

Le problème du Mal est important dans les préoccupations de Mailer. Cherry, la petite amie de Rojack (et du musicien noir) déclare : "Il n’y a pas d’explication décente pour le Mal. Je pense que Dieu fait de Son mieux pour apprendre ce qui nous arrive. Parfois, je me dis qu’il en sait moins que le Démon parce que nous ne sommes pas assez bons pour Lui faire savoir ce qui nous arrive. Alors le Diable reçoit la plupart des meilleurs messages que nous adressons au Ciel. » Il n’est pas nécessaire de voir dans ces lignes, comme l’ont vu certains critiques, une sorte d’hérésie nouvelle ou de manichéisme. Mailer est simplement, comme Kafka, comme Camus, obsédé par un problème qui a tourmenté, avant lui, bien des esprits.

Ce livre brillant, étrange, parfois choquant, doit être considéré à la lumière de l’œuvre entière de Mailer. Dans tout ce qu’il a publié, Mailer n’a cessé de protester contre le totalitarisme policier, intellectuel, contre une pensée enrégimentée, contre l’acceptation passive des prétendues réalités américaines, de dénoncer les hypocrisies, d’exposer les complexes, les obsessions et les hystéries de l’Amérique, plus dangereuses que celles des soviétiques. Protestataire permanent, bohème des Lettres, l’auteur du Chant du bourreau a été accusé par certains d’immaturité. D’autres, par contre, ont vu en lui l’écrivain sérieux, l’homme courageux qui, tel Don Quichotte, continue à lutter — peut-être contre des moulins — et le fait avec autant de sincérité que de talent.

Le parc aux cerfs a un héros qui s’appelle Charles Eitel, cinéaste de talent persécuté par le mac-carthysme. Il a refusé de répondre aux questions des inquisiteurs et a, par la suite, perdu son emploi. Il est obligé de vendre ses scripts à Munshin, héritier présomptif d’un empire cinématographique qui les fera passer comme ayant été écrits par un autre auteur. Le sujet profond est encore une fois le Mal. Deux hommes seulement arrivent à survivre à l’enfer américain des années 1950, le premier est producteur de cinéma qui a échappé aux Ténèbres parce qu’il a eu l’effronterie de devenir Dieu. C’est un Dieu à l’américaine, un Dieu de pellicule cinématographique mais un Dieu quand même qui siège à quelques mètres au-dessus des autres mortels et qui a sur tous un pouvoir absolu. L’autre rescapé est Marin Faye, qui est resté vivant en choisissant d’être une sorte de "Prince des Ténèbres". Il ne peut pas être atteint parce qu’il a décidé de se faire invulnérable. Tous les autres personnages sont morts ou en train de mourir.

"Le parc aux cerfs" est une œuvre puissante. Pessimiste, certes, mais puissante. Elle donne un tableau remarquable de la confusion morale et du désespoir qui peuvent régner dans les milieux intellectuels ou artistiques à l’époque de la persécution maccarthyste — et dénonce avec force les obsessions et les iniquités de la société américaine.

L’œuvre se distingue par une ironie et un humour parfois cyniques, vitrioliques, noirs même… Elle abonde aussi en répliques comiques. La langue de Mailer est sonore et fortement rythmée.

Pourquoi sommes-nous allés au Vietnam ? est un roman raconté à la première personne. Le narrateur appelé D.J. est un jeune texan. Son père, « Rusty » est un affreux millionnaire tel qu’on en rencontre encore quelques-uns, semble-t-il, au pays des Bush père et fils : extravagant, autocratique, antiféministe, raciste, anticommuniste, essentiellement malhonnête… Sa mère ne vaut guère mieux. Et D.J. règle ses comptes avec elle dès le premier chapitre.

"Pourquoi sommes-nous allés au Vietnam ?" a reçu de la presse un accueil assez médiocre. Les critiques, dans l’ensemble, n’ont pas accepté le jugement de l’auteur qui estime que son roman est "un des dix livres les plus drôles qu’on ait écrit depuis longtemps". Un magazine a qualifié Mailer de naïf, son style de "mauvais graffiti", sa technique de "logorrhée". Time a ajouté : "Pour la pornographie, il est à la fois dépassé par Henry Miller et par William Burroughs." La New Republic estime que le roman n’a pas de sens, que le récit "ne va nulle part, parce qu’il n’a rien à dire…", que le roman n’est pas amusant mais mauvais et ennuyeux. Le New York Times parle de "cauchemar". D’autres reprochent à l’auteur de se moquer de son public en intitulant son livre Pourquoi sommes-nous allés au Vietnam ? alors que le roman parle d’une chasse à l’ours en Alaska. L’ouvrage, pourtant, n’est pas dépourvu de qualités et il a, quoi qu’en pense La New Republic quelque chose de puissant à dire. Le narrateur parle, en partie au moins, pour l’auteur qui dénonce une impulsion au meurtre que l’Amérique impose au monde sous le masque de sa politique étrangère. Il attaque aussi un certain nombre « d’horreurs » de la civilisation américaine d’aujourd’hui — à commencer par la mentalité de ces texans — qui, contrairement à toutes les règles du sport, utilisent l’hélicoptère pour chasser l’ours, mentalité pour laquelle Mailer ne cache pas son exécration. Si des salauds tels que "Rusty" dominent le pays, il n’est pas étonnant que ce dernier soit engagé dans une guerre abominable et absurde. D.J. estime que le "centre des choses est fou", aveuglé par la force. Comment s’étonner dans ce cas de l’absurdité du monde quand les hommes qui le dirigent sont, à ce point, déments ? D’où les invectives de D.J. contre « la syphilisation occidentale » et contre le monde entier, avant son départ pour le bourbier du Vietnam, nommé seulement dans les toutes dernières pages du roman.

L’ouvrage vaut par son ton et par son style. On peut objecter aux mots crus employés par D.J. mais son style passionné, violent, bruyant, souvent délirant fait partie du « message » du roman. Car D.J. est un prédicateur laïc qui exerce sa verve et sa rhétorique à propos de la politique, du capitalisme, du business, de la C.I.A. On peut même se demander si le sujet réel du roman n’est pas la confrontation avec les écrits à la mode de cette période : un peu de William Burroughs, un soupçon du discours du boxeur Mohamed Ali, une pincée de Jack Kerouac, un rien du redoutable Hemingway, un gramme de James Joyce, un grain d’Henry Miller.

"Cannibales et chrétiens" (1966) est un recueil d’articles de circonstances, de poèmes, d’interviews réelles ou imaginaires et des chroniques sur le Vietnam, sur le pouvoir de Washington et un conte philosophie, La dernière nuit. Les passages concernant la littérature américaine sont les bienvenus. Mailer met le doigt sur les points faibles de ses confrères et les signale impitoyablement.

"Les armées de la nuit" (1968) est une sorte de suites de chroniques sur les manifestations contre la guerre du Vietnam autrement dit la "marche sur le Pentagone". L’auteur nous dépeint, en couleurs vives, sans rien cacher de leurs faiblesses les chefs de l’opposition et de leurs troupes : étudiants et professeurs, marcheurs noirs et latinos, pasteurs protestants, "bourgeois libéraux", hippies… Il montre comment ces gens venus de divers horizons pour protester contre la guerre du Vietnam, unis par le courage, n’ont pas hésité à affronter à mains nues les forces policières et militaires. Un grand nombre de manifestants se retrouva en prison, à commencer par Mailer lui-même.

L’auteur peint son autoportrait — avec ses hésitations et ses faiblesses, analysant ses motivations, ses déceptions, ses illusions, ses rêves et ses angoisses. Il est préoccupé par la façon dont on mène les hommes. Mailer s’interroge avec anxiété mais non sans humour sur l’efficacité de toute opposition en face d’une majorité de citoyens « honnêtes » et silencieux. Comment lutter contre « la médiocrité des masses » ? On a dit de Mailer qu’il exagérait, qu’il faisait du romantisme, qu’il se plaçait au centre des évènements. Et sans soute l’a-t-il fait mais comme le fit en son temps Walt Whitman : « Je suis l’homme qui a souffert » disait le poète des Feuilles d’herbe.

Les qualités — et les défauts — de Norman Mailer sont évidents. Facilité, générosité, énergie, sens de l’humour caractérisent l’homme et ses écrits. Immodeste, vulnérable, parfois trivial, mais aussi américain que l’apple pie, Norman Mailer était certainement un des plus grands interprètes de la personnalité de cette Amérique hantée par sa puissance et dans sa grandeur. Il voyait dans les Etats-Unis « un gros homme malade » et se considérait comme « un des seuls médecins compétents pour diagnostiquer la maladie ». Il pensait que l’Amérique avait conservé « la folie des mauvais, une folie qui a commencé avec le commencement de l’histoire de l’Amérique". Et il a constaté que l’Amérique n’est pas « une paralytique sur une chaise roulante. La résistance y est forte et courageuse…". "Si vous, en Europe, avez perdu foi en nous, moi je n’ai pas perdu espoir. L’Amérique reste le pays le plus imprévisible. Tout est possible ici — même d’accomplir le miracle de nous faire aimer de nouveau."

Kamel Bencheikh

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Commentaires (1) | Réagir ?

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Hend Uqaci Ivarwaqène

Je disais apipri la même chose a Kichi à propos d'Hemingway quand au style "journalistique" de l'écrivain. Si j'étais critique je dirais ce que les romanciers américains ont gagné en réalisme pour palier en quelque sorte le manque de vérité dans la littérature américaine quant à l'impérialisme américain et ses exactions, ils l'ont perdu en romantisme.

Snif snif!