Aokas : haro sur la caste de l’anti-intellectualisme primaire

Les marcheurs d'Aokas tentent d'enrayer le processus d'abdication mis en place par le régime
Les marcheurs d'Aokas tentent d'enrayer le processus d'abdication mis en place par le régime

Le temps des bûchers et de la répression (notamment de l’intelligentsia juive) avait déjà commencé quand, le 20 avril 1933, l’Allemagne nazie fêtait l’anniversaire d’Adolf Hitler (chancelier du troisième Reich depuis le 30 janvier) qui assistait ce jour-là à la reprise de "Schlageter", pièce hagiographique et mystique de Hanns Johst montée en l’honneur du jeune soldat-martyr fusillé dix années plus tôt (1923) par l’armée française.

À l’acte 1 de la scène 1, ce héros de la Grande guerre (14-18), puis donc du nationalsocialisme, discute avec Friederich Thiemann, un ami universitaire. Au lieu de réviser leurs cours, celui-ci l’incite plutôt à résister arme au poing à l’occupation étrangère. İl prononcera dès lors la phrase "Wenn ich Kultur höre ... entsichere ich meinen Browning !" dont les deux principales versions donneront : "Quand j'entends parler de culture (ou de civilisation)... je relâche la sécurité (ou j'enlève le cran d’arrêt) de mon Browning !" puis "Quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver !".

En défilant le 29 juillet 2017 à Aokas (localité côtière de la petite Kabylie) contre les diktats et intimidations d’une police des Lettres empêchant la tenue de conférences, chacune des personnes présentes émergeait du ronron des pages (ou plages) "Facebook", montrait à découvert son visage et paraphrasait la célèbre réplique en : "Quand j’entends le mot culture, je sors mon livre !". Parmi ceux brandis manquait cependant le roman dystopique de Ray Bradbury (publié en 1953 aux États-Unis), Fahrenheit 451 (température ou point d’incantation à partir duquel le papier se consume). Structuré autour de trois volets ("Le foyer et la salamandre", "Le tamis et le sable" puis "L’éclat de la flamme"), il décrit une vague contrée noyée dans un bonheur suffoquant, perfidement totalitaire, contrôlée par les médias et où l’État-providence fournit sa population en produits de "première nécessité", lui vend des objets dérisoires, une guerre et un Président tout en prenant soin de prohiber la lecture parce qu’elle entraverait la joie des gens, nivellerait, selon le capitaine du corps d’intervention Beatty, le citoyen lambda par le bas, serait en quelque sorte un des "(…) facteurs d'inégalités sociales". Puisqu’un manuscrit "(…) est un fusil chargé dans la maison d'à côté." (p. 87), la brigade anti-incendie 451 aura pour mission première de le réduire en cendres, de traquer ceux qui en possèdent afin de circonscrire les foyers subversifs nourris de publications et de poésie.

D’abord aux ordres d’un pouvoir éradicateur des différences et palimpsestes, le pompier-pyromane Guy Montag finira, suite à la rencontre avec Clarisse, et après avoir volé un tapuscrit chez une femme au domicile volontairement calciné, par douter du bien-fondé de sa tâche. Bien que formaté à la doctrine officielle, il ira voir le vieil érudit Faber, lequel guide lui confiera que si les opus sont détruits, c’est parce qu’ils "(…) montrent les pores et le visage de la vie (…), nécessitent du temps libre". Gagné à son tour par l’amour des ouvrages, Montag tentera d’en sauver mais, trahi par Mildred, son épouse, il refusera d’obéir à l’injonction du supérieur hiérarchique (lui ordonnant de brûler leur maison), l'embrasera, assommera les deux autres collaborateurs, attaquera le limier (robot) et prendra la fuite après avoir récupéré quatre éditions cachées au fond d’un buisson.

Traqué, le fugitif rejoindra une berge sur laquelle des marginaux hypermnésiques vivaient à l'écart des villes de manière à protéger la mémoire livresque utile à la survie du genre humain. Au loin, ils assistaient alors tous, après les bombardements d'images insipides vouées à l’enchantement permanent, à ceux qui anéantissaient cette fois la ville, aux chaos d’un régime suffisamment sûr de ses prérogatives pour annihiler toute contestation et mobilisation d’intellectuels. Trop frileux, ces derniers ne tenteront aucun sursaut susceptible de pallier à l'analphabétisation ambiante, se contenteront de constater "L’échec de la révolution", persuadés qu’en fomenter une nouvelle demeurait aléatoire, inefficace et dangereux.

Le message mobilisateur (le sable) ne serait ainsi pas audible auprès d’habitants (le tamis), endormis par la télévision (en l’occurrence par internet), donc résignés. D’ailleurs, pour avoir longtemps fait la chasse aux intelligences et connaissances, le gouvernement en place se retrouvera dans l’incapacité de concrétiser une vision d’avenir, des prospectives, stratégies ou innovations technologiques, car complètement démunis devant la déchéance sociétale. Déshumanisés, et en quelque sorte revenus à des comportements archaïques, les urbains goberont la parole-clefs des gardiens du temple, approuveront béatement les slogans creux de la propagande politique et de la communication publicitaire distillés à longueur de journées, pratiqueront la culture de la violence malgré les promesses et garanties d’une certaine réconciliation collective.

Anticipatrice, l’œuvre de Ray Bradbury renvoie étrangement à ce qui se passe en Algérie, pays où, conçu en phase avec l’émergence du consumérisme de masse et du partage de la rente pétrolière, le deal de 2000 entre militaires dialoguistes et islamistes supposés être rentrés dans le rang de la modération, a facilité la déperdition du système scolaire, la censure journalistique, culturelle et artistique, la désinformation, les raccourcis conceptuels et illusionnistes, le décervelage, la paresse mentale et la satisfaction amnésique. Surveillant ou diabolisant ceux enclins à bouleverser, au nom d’un passé désavoué et du refus des horizons pessimistes, l’ordre des choses établies, l’autocratie des clans consentants s’est liguée aux golden-boys des montages bancaires, fonciers et mécaniques (automobile) pour proroger la pseudo-corne d’abondance des importations tous azimuts.

En dénonçant le gel de cafés-littéraires, les manifestants d’Aokas enrailleront quant à eux le processus d’abdication, provoqueront une brèche dans les insidieux autodafés et démontreront par là même que les réflexes primitifs de la tribu des prédateurs peuvent être renversés au profit du ressourcement ou de la régénérescence des cerveaux.

Saâdi-Leray Farid. Sociologue de l’art

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Commentaires (7) | Réagir ?

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moh arwal

" l'algérien se permet tout et interdit tout aux autres, "

ça c'est vrai. examples Bouteflika A et S

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Su Zi Ping

« Quand j’entends parler de culture je sors mon livre ». Cela fait pavlovien un chouia, non ?

J’aurais dit, à votre place: quand j’entends parler de censure je sors mon livre.

A votre place, car moi, Dieu m’en préserve, je ne suis pas un intellectuel. Et même si, à Dieu ne plaise, cela me prenait, Les cerbères qui gardent l’entrée de la Classe intellectuelle et qui adoubent les candidats me garderaient de cette tentation.

Mais passons sur les anecdotes et aphorismes. Et allons-y au fond du sujet.

Je me suis dit que je ne pouvais pas rester indifférent face à ce déferlement de pommade qui dans sa crue emporterait ce qui nous reste de raison sans y mettre un chouia de pessimisme à cet enthousiasme jubilatoire pour cette ode collective à la lecture et un zest de merde à cette onction.

Donc, ce que vous vouliez nous faire comprendre, sans vous soucier de nos braiements, c’est qu’il existerait quelque part en Algérie, et comme par hasard en Kabylie, et comme ça n’a n’eut pas suffit : en petite Kabylie, un sanctuaire que l’arabo-islamisme aurait épargné ?

Et ben moi, je vous dis Toz ! Cette manifestation, de surcroit en Kabylie, n’est rien d’autre qu’une manifestation parmi d’autres qui ont lieu pour tout et n’importe quoi.

Les kabyles, qui sont quand même portés sur les processions ont fini par développer un reflex pavlovien pour les manifs et pour tout ce qui est grégaire dès qu’on les sonne. Ils font la même chose dès que le muezzin les appelle et ce

cinq fois par jour y compris à trois heures du matin.

Et j’ajouterai que cette manifestation est plutôt un mauvais signe. Car vu ce qu’on leur dé-bite et leur propension avaler, il y aurait plutôt là toute une liste de raisons de s’inquiéter, que je ne vous citerais pas ici.

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moh arwal

oui ce Farid ne me plait pas

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