Pourquoi les cafés littéraires dérangent-ils le régime politique ?

Le café littéraire qu'avait animé Ramdane Achab a été réprimé par la police à Aokas.
Le café littéraire qu'avait animé Ramdane Achab a été réprimé par la police à Aokas.

Les cafés littéraires qui sont nés en Kabylie ces dernières années sont autant d’espaces, populaires, d’expression et de débat d’idées pour les auteurs et leurs lecteurs. C’est un espace important pour le développement de la littérature et son épanouissement.

La communication différée, qui s’opère par le biais du livre entre l’auteur et son lecteur, est complétée par un échange instantané dans le même espace. L’auteur et le lecteur, vitaux l’un pour l’autre, se retrouvent dans une situation qui permet, au premier de saisir les attentes du second qui saisit mieux la pensée de l’auteur et sa dimension humaine et émotionnelle (génératrice de la création). C’est un espace qui aide l’auteur à évoluer dans son écriture et le lecteur à améliorer ses compétences de lecture et d’intelligence de l’œuvre littéraire.

Le café littéraire est aussi un espace où on apprend le débat contradictoire, le débat démocratique. Un lieu où on apprend à réfléchir avec les autres et à rêver à d’autres mondes. On y apprend qu’on peut transformer le monde sans avoir besoin de recourir à la violence parce que la littérature détient des armes redoutables, mais non létales : la parole et le langage. La puissance du verbe poétique et la culture de l’imaginaire suffisent pour faire évoluer le monde, pacifiquement. Et cela n’est pas du goût de ceux qui détiennent les armes et le « monopole » de la violence.

Et parce que c’est une aventure collective, le café littéraire est un lieu de rencontres où on peut tisser des liens sociaux et intellectuels, et construire ensemble (dans un monde de plus en plus égoïste). Et cela peut constituer des forces sociales animées par un esprit de liberté et édifiées sur des valeurs humaines élevées. Cela ne peut convenir aux ennemis de la liberté et de la vie.

Le café littéraire d’Aokas a subi des interdictions et un harcèlement administratif et policier depuis plusieurs mois. Le 22 juillet dernier, les CRS ont investi violemment le centre culturel d’Aokas qui abritait une conférence de Ramdane Achab sur l’édition du livre amazigh. Le café littéraire de Bouzeguène a aussi subi des interdictions de conférences et le harcèlement des autorités. Cela est révélateur du dérangement que causent ces lieux de rencontres littéraires non conformes à l’idéologie du système politique qui domine le pays. Depuis l’existence du café littéraire à la fin du 17ème siècle en France, même les monarques les plus absolus de ce pays n’ont pas usé d’une telle violence policière à l’égard d’une rencontre littéraire.

La multiplication des cafés littéraires est ce qui peut arriver de mieux à la littérature kabyle dans la conjoncture actuelle. Les auteurs et les lecteurs disposeront ainsi d’un moyen qui contribuera à propulser cette littérature à un niveau de développement élevé. Et cela doit déranger un pouvoir politique fondamentalement « berbéricide ».

Même si cet espace de liberté et de rêve dérange le régime, cela ne peut justifier un tel acharnement contre la littérature. Même durant l’ère de H. Boumediene, considérée comme dictatoriale, la littérature jouissait d’une relative liberté. Au niveau politique, l’actuel président de la république était le « dauphin » de Houari Boumediene. Le changement fondamental qui s’est opéré, en Algérie, est au niveau idéologique et non politique. Le courant islamiste fondamentaliste a réussi à imposer ses idées au pouvoir politique. Et on sait que la littérature est incompatible avec la religion.

La littérature est le lieu du rêve par excellence. Le romancier, le nouvelliste, le poète ou le dramaturge rêvent et font rêver leurs lecteurs, auditeurs ou spectateurs. C’est un mode où tous les fantasmes sont possibles et permis. C’est aussi l’espace où toutes les transgressions sont possibles. Et ces transgressions peuvent être subversives et dangereuses pour le maintien de l’ordre établi. L’œuvre de Kateb Yacine est éloquente à ce sujet ; et ce n’est pas pour rien qu’il est banni des institutions officielles (éducation, université, culture, etc.). Le système, ne pouvant récupérer sa subversion en la banalisant, le "refoule".

Les fondamentalistes veulent imposer à tout le monde le même mode de vie, celui des Koraïchites, une pensée unique et un rêve unique. Et comme la littérature, c’est la diversité, la liberté de pensée et d’expression, le rêve libre et infini, cela est incompatible avec l’idéologie religieuse. La religion se construit sur l’interdit, le refoulement et la soumission ; c’est un monde non viable pour la littérature. Et parce que la littérature est un univers ouvert qui a besoin de liberté pour la création et l’expression, cela est incompatible avec la religion.

Nous avons besoin de multiplier les espaces de rencontres littéraires populaires, d’ouvrir des cafés philosophiques, pédagogiques ou écologiques pour que le peuple, marginalisé par le système politique, puisse s’exercer aux débats d’idées, acquérir une culture générale indispensable dans la vie de tout un chacun, s’imprégner des principes de la démocratie et éviter les chemins de l’obscurantisme et de la violence. De tels espaces peuvent constituer une véritable alternative à un système scolaire et universitaire qui se contente de formater le sujet pour les besoins d’un régime politique autocratique et d’une société qui tend à sombrer dans la religiosité. Un peuple privé de culture est un peuple qui se meurt.

Nacer Aït Ouali

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Commentaires (2) | Réagir ?

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oziris dzeus

tous les cafés du monde dérangent tous les régimes du monde,

tous les régimes du monde n'aiment pas

les débats, les foules, les rassemblements, les échanges, le théâtre, le cinéma, la littérature, les caricatures, les journaux, les réseaux internet,

tous les régimes du monde les surveillent,

le régime us comme celui de la corée du nord, ou la chine ou encore la suisse la norvége, tout comme celui de cuba ou du zimbabwe,

le café est un existant qui fait parler, s'ils pouvaient ils l'interdiront,

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uchan lakhla

Pour un régime totalitaire, illégitime, incompétent et impopulaire comme le nôtre, sa raison d'être et son maintien sont le fait d'une brutalité, le mensonge et l'asservissement confessionnel, par voie de conséquence, son carburant idéologique est le mélange permanent de l'ignorance et d'une foie débridée, à l'opposé son pire ennemi reste la plume qui jaillit des profondeurs de la pensée, quand elle est incontrôlable, quand elle n'est pas négociable, quand elle ne se monnaye pas, cette dernière donne l'apoplexie quand elle est à la fois rebelle, vive et vivace, le bâton s'impose à l'endroit de ceux chez qui se manifeste encore la folle envie de vivre par et pour la pensée, on ne doit pas oublier qui a tuer la belle et acerbe plume de Mesmar Jeha, qui a ôter la vie à "ce voleur qui", qui a liquider le père de "la famille qui avance et celle qui recule", combien sont morts parce que la plume qu'ils caressent par la pensée éveille les consciences, permet aux neurones de produire leur meilleur fruit, permet à l'être de devenir humain et intelligeant, de mémoire Châteaubriant disait : "Tout ouvrage même un ouvrage d'imagination, ne peut vivre, si les idées y manquent d'une certaine logique qui les enchainent et qui donne au lecteur le plaisir de la raison, même au milieu de la folie. Voyez les chefs-d'œuvre de notre littérature : après un mûr examen, vous découvrez que leur supériorité tient à un bon sens caché, à une raison admirable, qui est comme la charpente de l'édifice".