Abdallah Aïth Abderrahmane : "Bellat a acheté le silence de tout le monde avec son argent"

Aïth Abderrahmane Abdallah
Aïth Abderrahmane Abdallah

Depuis qu’il a perdu son fils en 2015, dans ce qu’on appelle aujourd’hui "le scandale du botulisme", Aïth Abderrahmane Abdallah et les autres familles de victimes attendent toujours la tenue d’un procès qui établisse la vérité sur ce drame.

Nous le rencontrons aujourd’hui, presque deux ans après notre première interview (lire l’interview ci-dessous) à Kaïs (25 kilomètres de Khenchela), la ville où le botulisme a fait deux morts dont son fils Rédha.

Si la maladie l’a un peu affaibli, Aïth Abderrahmane Abdallah retrouve sa vigueur et toute sa faconde lorsqu’il évoque son combat pour la mémoire de son fils. Un combat contre l’argent sale qu’il qualifie volontiers de celui de "David contre Goliath".

Il déroule sur la table une pile de documents qui contiennent des rapports médicaux, des coupures de presse, mais surtout des centaines d’accusés de réception des lettres que M. Aït Abderrahmane n’a pas cessé d’envoyer, depuis deux ans, à toutes les institutions : ministères, associations de défense des droits des consommateurs, des organismes des droits de l’homme, des ONG étrangères. Le père est toujours vent debout.

Le Matindz : En 2015, votre fils est décédé à cause du botulisme après avoir consommé du cachir avarié, où en est l‘enquête, deux ans après ?

Aïth Abderrahmane Abdallah : L’enquête est à l’arrêt, et il n'y a aucun nouvel élément. Après deux ans d’instruction, aucune responsabilité n’a été établie et ce poison du cachir Bellat est commercialisé aujourd’hui comme si de rien n’était alors qu’il est responsable de la mort de plusieurs personnes.

Est-ce que l’instruction est toujours en cours ?

Nos avocats nous ont informés que la chambre d’accusation du tribunal de Khenchela a bouclé son instruction, et à la dernière minute elle a ordonné l’ouverture d’une enquête complémentaire et la désignation d’un expert.

Un expert après deux ans du décès de nos enfants ! Cet expert aurait dû être désigné en 2015 alors que nos enfants étaient à la salle de réanimation du CHU de Batna. Comment cet expert pourrait-il vérifier la conformité du matériel de stérilisation et du contrôle de l’usine, alors que le groupe Bellat a tout changé depuis ce scandale ? Aujourd’hui, la désignation d’un expert ne sert à rien.

Vous nous avez dit que l’accusé principal, M. Lakhdar Bellat, propriétaire de l’usine, vous a accusé d’être "manipulé par un homme puissant". Quelle est votre réaction ?

En Algérie, la théorie du complot a le vent en poupe, chaque fois qu’on veut étouffer une affaire on évoque la manipulation, la main de l’étranger. Est-ce que vous croyez que les familles des victimes sont mues par autre chose que le désire et la soif de justice ?

L’ex-ministre de la Santé M. Abdelmalek Boudiaf en personne avait déclaré en marge d’une visite de travail à Alger le 5 juillet 2015 que "la consommation du cachir Bellat avarié est derrière la mort de deux enfants au niveau du CHU de Batna". Nous avons les vidéos de cette déclaration lors du journal télévisé de l’ENTV et également des captures d’écran d’articles de l’APS. Est-ce que le ministre a été manipulé ? De qui se moque-t-on ?

La réalité est que l’argent sale contrôle tout en Algérie, de la justice jusqu’à la presse. Les chaînes de télévision privées comme publiques nous boycottent depuis deux ans, les reportages sur ce scandale sanitaire ne sont pas diffusés bien que les correspondants locaux aient réalisé plusieurs reportages à Kaïs, Batna et M’sila. L’argent sale a même acheté la complicité des associations de défense des consommateurs que nous n’avons pas cessé de solliciter depuis deux ans. J’ai plus de 60 accusés de réception de diverses institutions, j’ai même parlé au ministre de l’Intérieur M. Noureddine Bedoui auquel j’ai remis une lettre en mains propres lorsqu’il a visité notre ville. Notre dernier espoir était la justice, mais à présent, nous avons perdu toute illusion. Monsieur Bellat a acheté le silence de tout le monde avec son argent.

Qu’attendez-vous exactement de la part des autorités, de la justice et de l’opinion publique nationale ?

Aujourd’hui je veux une seule chose : que justice soit faite. Je veux que les responsables du décès de mon fils soit châtiés, parce que ces gens sont des criminels, ils ont tué des innocents ici à Kaïs, à Batna, à M’sila et à Tiaret, sans parler des autres victimes qui souffrent des graves séquelles du botulisme.

Monsieur Bellat nous nargue avec ses publicités sur "l’excellence" de son produit, nous ne regardons plus la télévision pour ne pas subir cette humiliation que constituent les publicités du cachir Bellat.
Je voudrais dire, cependant, que moi et les autres familles des victimes, nous n’allons pas baisser les bras. Nous continuerons notre combat jusqu’à l’éclatement de la vérité et que toutes les responsabilités soient établies.

Entretien réalisé par Jugurtha Hanachi

Lire le premier entretien que nous avions réalisé avec M. Aït Abderehamane en 2015 : Aïth Abderrahmane Abdallah : "Cachir Bellat a tué mon fils !".

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