Écriture de l'histoire de la guerre de Libération nationale : mirage et réalité

Mohammed Harbi, l'auteur de l'incomparable : ""FLN, mirage et réalité"
Mohammed Harbi, l'auteur de l'incomparable : ""FLN, mirage et réalité"

Les réseaux sociaux, les sites internet et les journaux auraient-ils pour vocation de vider le "contentieux" sur l'histoire du mouvement national et surtout de la guerre de Libération ? C'est ce à quoi ont est invité d'ajouter foi ces dernières semaines, à chaque célébration d'une fête nationale (5 Juillet, 1er Novembre,…).

Les polémiques - elles sont nombreuses - se sont enflées au point que certains journaux en sont arrivés à réserver trois à quatre pages pour une série de feuilletons dans lesquels des acteurs de la guerre de Libération nationale se sont livrés à des récits parfois généraux et d'autres fois détaillés. Impliquant nécessairement d'autres acteurs- cités ou mis en cause -, ces écrits alimentent d'autres séries d'articles constituant des réponses, des mises au point, parfois avec un style peu élégant, en tout cas loin d'être à la hauteur de l'événement que fut la révolution algérienne.

Il est évident que le peuple a souvent tendance à idéaliser les hommes qui avaient conduit cette guerre. On ne leur prête aucune faiblesse ou erreur de jugement, encore moins une action "blâmable". On en a fait des "surhommes" ou des anges. À l'antipode de cette vision, certains, en revanche, sans doute une minorité, tentent de justifier tout ce qui s'est passé, y compris les liquidations physiques entre frères d'armes, en clamant la tant redoutée maxime "à la guerre, comme à la guerre".

Tristes algarades

Cette façon d'exposer et de balancer la "matière brute" d'une histoire vieille de plus d'un demi-siècle, geste qui aurait pu être un signe de bonne santé culturelle, politique, voire civilisationnelle, de notre pays, prend malheureusement ici un aspect de règlements de comptes. Du moins, il est perçu de cette façon par le large public, constitué majoritairement de jeunes tous nés après l'Indépendance, qui suit, le cœur pincé ces tristes "algarades". Certains esprits soucieux d'une transmission sereine de l'histoire de la guerre de Libération nationale n'ont pas manqué d'appeler, ces derniers jours, à l'arrêt de ces feuilletons où l'on désigne et classe avec une facilité déconcertante les vrais patriotes et les félons, les maquisards et les harkis, les avant-gardistes et les tireurs-au-flanc.

Car un tel phénomène ne contribue pas "démythifier" raisonnablement les hommes de la révolution de novembre, ni à faire la part des choses de façon apaisée. Un tel étalage, rencontrant devant lui un vide culturel effarant et une absence d'instances scientifiques appropriées, risque de semer le doute et de donner raison à tous ceux qui ont tenté de dénigrer la révolution algérienne, la présentant comme une simple "jacquerie", laquelle, selon l'inénarrable Amar Saadani, ancien SG du FLN, serait couronnée par une indépendance qu'aurait "accordée charitablement" le général De Gaulle aux Algériens.

Avant que le sommet de la polémique ne fut atteint en 2015, on avait eu affaire à des controverses ayant porté sur la mort des colonels Amirouche et Si L'houes. Les conférences données par Saïd Sadi et Nordine Aït Hamouda, s'inspirant généralement d'un livre, "Amirouche, une vie, deux morts, un testament", écrit par le premier cité, ont donné lieux à des polémiques très nourries sur, entre autres, les colonels Boussouf et Ali Kafi, avec des débordements sur le colonel Lotfi.

En déniant à des Algériens- dussent-ils être loin de la spécialisation dans l'écriture de l'histoire- de parler de l'histoire ou d'écrire des témoignages auxquels ils ont pu avoir accès- on revient fatalement à la période de Messaâdia qui organisait des journées et des séminaires d'écriture et de "réécriture" de l'histoire, sous la houlette du parti unique dont il était secrétaire général.

Volontairement ou non, ceux qui sont gagnés par le besoin, légitime et pressant, de témoigner directement en tant qu'acteurs de l'histoire, et ceux qui, de la génération de l'Indépendance, se sont intéressés à récolter des éléments de cette même histoire pour élucider des pans entiers de la marche du peuple algérien, ont assurément lancé un débat qui n'aurait jamais pu être mené si tout le monde se résolvait à la solution du silence. Qui est habilité à écrire l'histoire ou sur l'histoire ? Cette question, qui a quelque peu une connotation académique, se pose, dans notre pays, de façon crue, mais ne trouvant de réponse nulle part. C'est dans le tas que s'écrit non pas l'histoire, mais les éléments bruts, les matériaux qui vont un jour servir pour l'écriture de l'histoire.

Défiance à l'égard des intellectuels

Il faut reconnaître que le mouvement national et la guerre de Libération ont souffert d'une certaine défiance vis-à-vis des intellectuels. Et c'est la raison pour laquelle les amplifications préméditées par lesquelles on a tendance à présenter l'épisode de ce qui est appelé la "Bleuite" ont trouvé des oreilles attentives auprès de l'opinion. En voulant faire passer au congrès de la Soummam le principe de la primauté du civil sur le militaire, Abane Ramdane faisait donc le constat, sans le dire expressément, que c'est le contraire qui prévalait jusque-là. Si la part ou la marge de manœuvre des civils est réduite, ou bien si elle dépend totalement des militaires, c'est aussi la dimension intellectuelle de la révolution qui en prend un coup. Cette forme d'organisation et ce rapport de forces n'ont pas tardé, à la veille de l'Indépendance et dans les premières années de l'Algérie libre, de se prolonger par une sorte de "sécheresse" sur le plan culturel et intellectuel. Pendant plusieurs années, les Algériens n'eurent droit- et encore dans la clandestinité- qu'aux quatre tomes d'Yves Courrière pou connaître leur révolution. Dans les écoles, on a enseigné des slogans, des poèmes, des chansons, des hymnes, de façon mécanique, sans s'arrêter sur les événements ni sur les hommes. "Un seul héros, le peuple", avait-on proclamé. Comme l'enfer est pavé de bonnes intentions, cette maxime, pourtant noble et généreuse, exprime, elle aussi, un non-dit. Pour fermer la porte à la connaissance des hommes qui ont conduit la révolution- dans leur individualité, leur engagement et leur grandeur-, l'idéologie du moment, celle du parti unique, décida l'anonymat général.

Si des historiens français, après Yves Courrière, se sont occupés des "événements d'Algérie" (le mot "guerre d'Algérie" ne sera adopté que plusieurs années plus tard), l'effort de certains Algériens dans ce domaine ne pouvait s'exprimer que dans la clandestinité.

C'est à la fois avec étonnement et grande joie que je découvris, au milieu des années 1980, le livre de Mohammed Harbi, "FLN, mirage et réalité" (éditons Jeune Afrique-Paris 1979) dans une bibliothèque du ministère de la Défense nationale, aux Tagarins, alors que je passais mon service national. Un livre pourtant interdit, qui n'existait dans aucun autre établissement. Il était interdit de faire sortir le livre. Donc, j'étais contraint de recopier plus de 80 % du contenu au stylo, tant était riche le livre en informations précieuses. Dans des occasions qui se sont présentées par la suite, je fus amené à dénicher d'autres ouvrages interdits, comme ceux de Bessaoud Mohand Arab et de Ferhat Abbas pour lesquels je me suis accordé la même "peine" d'en recopier plusieurs paragraphes.

Le danger de se légitimer par l'histoire

Cela renseigne au moins sur une chose: c'est que la "sécheresse" intellectuelle de l'après-guerre, il faut la relativiser et l'expliquer par le despotisme politique par lequel le travail de l'écriture de l'histoire a été "délégué" au commissariat du parti unique. L'histoire est un enjeu de pouvoir. Les gouvernants avaient besoin, sans doute ont-ils toujours besoin, de se légitimer par une certaine historicité. Cela ne pouvait se faire que par le voile de silence, si ce n'est pas l'altération et la manipulation que l'on mettait sur l'engagement et le parcours des autres, qui étaient des opposants politiques. Sans doute, il n'y a pas plus grand danger, dans l'entreprise de l'écriture de l'histoire, que de la regarder avec les yeux, le prisme, l'atmosphère du présent. Pire, avec les enjeux du présent.

C'est exactement ce que les Algériens sont, malheureusement, en train de vivre depuis quelques années. Les voix des Daho Djerbal, Mohamed Harbi, Hassan Remaoun, Omar Carlier, feu Mahfoudh Keddache et tant d'autres historiens algériens, avec d'autres voix importantes comme Benjamin Stora, seraient-elles en train d'être dépassées et tues par le brouhaha des règlements de comptes? Daho Ould Kablia, en essayant de justifier l'assassinat de Abane Ramdane, et le colonel Benaouda, en nous faisant revisiter la question des officiers algériens issus de casernes françaises, qui a valu la peine capitale au plus jeune colonel de la révolution, Chaabani, font-ils "œuvre utile"? Où sont les instances scientifiques et académiques censées croiser et recouper l'information, faire des recherches approfondies, installer la recherche historique dans une perspective objective et scientifique, loin des considérations politiques et des humeurs personnelles?

"On ne peut se guérir d’un traumatisme par refoulement",

L'Algérie a du pain sur la planche pour assumer, décrypter et vulgariser l'histoire du mouvement national et de la guerre de Libération. Mieux, sous d'autres cieux, l'histoire des dix dernières années est entrée en classe. Quand et comment l'Algérie s'y prendra-t-elle pour enseigner par exemple la décennie noire ou rouge du terrorisme ? Le cinéma s'y est essayé.

Retour à Mohammed Harbi: "On ne peut se guérir d’un traumatisme par refoulement", soutient-il dans un entretien accordé à Algérie-Actualité du 2 avril 1992. Le même Harbi ouvre son livre "FLN, mirage et réalité" par cette citation de Paul-Louis Courrier: "Laissez dire, laissez-vous blâmer, condamner, emprisonner, laissez-vous pendre, mais publiez votre pensée. Ce n’est pas un droit, c’est un devoir, étroite obligation de quiconque a une pensée de la produire et mettre au jour pour le bien commun. La vérité est toute à tous. Ce que vous connaissez utile, bon à savoir pour un chacun, vous ne le pouvez taire en conscience. Parler est bien, écrire est mieux : imprimer est excellente chose".

Amar Naït Messaoud

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