Lettre à Ilyana et à Alyna

Lettre à Ilyana et à Alyna

Mes chères petites-filles,

Couché sur mon lit dans mon nouvel appartement des buttes Chaumont duquel je contemple avec joie le Sacré-Cœur, j’ai lu il n’y a pas si longtemps le journal de Léon Tolstoï.

Il a commencé à écrire son journal aux trois-quarts de sa vie, à peu près à mon âge, ou plus exactement, lorsqu’il avait atteint l’âge que j’ai maintenant. J’y ai découvert nombre de pensées exceptionnelles et, entre autres, celle-ci :

"La mémoire détruit le temps… "

Cette pensée est tellement évidente. Comme c’est juste ! Quoiqu’on eût aussi bien pu écrire que le temps anéantit la mémoire. D’ailleurs, jamais jusqu’au bout, c’est une autre certitude, il en reste toujours quelques parcelles. Et pourtant, c’est un aphorisme étonnamment rationnel.

Et voici, une autre phrase géniale de Tolstoï que j’ai lue dans la même veine :

"… Si le soir, il me reste un peu de force et de temps, les souvenirs sans aucun ordre, pêle-mêle… Les souvenirs me reviennent en foule avec un relief extraordinaire…"

Ce sont ses cahiers de 1904. Tôt ou tard, vous les lirez à votre tour. Du moins, je l’espère. Je vous le conseille très vivement. Je vais vous citer encore quelques-unes de ses pensées prises cette fois dans les cahiers de 1893. Elles sont aussi saisissantes et d’une extrême audace :

"Pour parvenir à la connaissance de soi et de sa relation à l'univers, l'homme n'a que la raison" ou "L’art, dit-on, ne peut souffrir la médiocrité. Il hait tout autant le conscient et le voulu."

Tout ceci correspond parfaitement aujourd’hui à mes propres points de vue. J’essaierai donc de m’abandonner à mes propres souvenirs comme le conseille Léon Tolstoï. Sans observer d’ordre quelconque, en les laissant m’envahir dans la cohue et dans le désordre, comme bon leur semble, mais en n’oubliant surtout pas que l’art ne peut souffrir le discernement du conscient ni le délibéré.

Désormais, je ne peux que laisser faire l’imagination et la sensibilité.

Ainsi, mes chères petites-filles, si vous voulez bien, je vais vous raconter dans la confusion et l’anarchie, sans aucun ordre précis, simplement comme elle me reviendra à l’esprit, l’histoire d’un petit garçon né à Sétif en Algérie, à la frimousse ronde et naïve, aux yeux étroits à l’asiatique, et vêtu comme une fillette une robe à larges plis.

Je dois vous dire qu’en ce temps-là, on habillait les petits garçons, avant qu’ils ne rentrent à l’école maternelle, en petites filles. Aussi, lorsqu’on mit pour la première fois une culotte et un short au garçonnet, il en ressentit un orgueil sans bornes. Il ne cessait de supplier sa mère de le prendre dans ses bras pour qu’il pût admirer son short neuf dans la glace et ses jambes dénudées jusqu’au-dessous des genoux. Puis ce petit garçon entra à l’école maternelle de Bouaroua et put porter un long pantalon. Et ainsi de suite.

Le plus étonnant, c’est que ce petit garçon, c’est moi, votre daddy…

C’est à peu près tout ce que je voulais vous dire, mes mignonnes petites-filles tant aimées. Je vais donc continuer à recueillir mes souvenirs pêle-mêle, comme ils me viendront à l’esprit.

Kamel Bencheikh

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