Entre l’ignorance et la vie, il faut choisir

Le coup d'Etat du 19 juin 1965 fait partie des violences premières de l'Algérie indépendante.
Le coup d'Etat du 19 juin 1965 fait partie des violences premières de l'Algérie indépendante.

L’ignorance ne s’apprend pas (Gérard de Nerval). Cette phrase d’un grand poète français (un des préférés de Kateb Yacine) semble hélas s’appliquer à la situation de la société algérienne.

Samir Kacimi dans son roman "L’amour au tournant" enfonce le clou en écrivant "le pays a tourné le dos à l’intelligence". Comment ne pas prendre à la lettre ces deux phrases séparées pourtant par des siècles et écrites par deux poètes n’habitant pas le même pays. L’orgie de la violence qui s’exerce aussi bien dans "l’intimité" de la famille que dans les lieux publics à la vue de tout le monde, dit des choses sur notre société.

Je fais grâce au lecteur des raisons politiques, économiques, sociales et idéologiques qui ont précipité notre société dans cette descente aux enfers. Et ce n’est pas avec des incantations morales que l’on va freiner un tel phénomène qui se nourrit de la démission de la société. En revanche, une réflexion à partir des phrases citées plus haut peut nous ouvrir les yeux sur le culte de l’ignorance et le mépris de l’intelligence qui semble se répandre ici et là. A son apparition sur terre, l’homme n’a pas trouvé le verbe pour l’accueillir comme le prétend la Bible. Hélas il a longtemps erré dans l’obscurité de l’ignorance avant que son intelligence ne l’aide à sortir de son impuissance devant les défis de la réalité.

Pour parler comme un technocrate, disons que l’ignorance ne s’apprend pas, elle ne coûte donc rien en termes d’investissements mais rapporte gros. Elle permet aux dictatures et aux petits seigneurs de répandre sur la société le poison de la léthargie pour bénéficier du silence des cimetières. Et pour ceux qui n’obéissent pas à la règle en faisant le moindre bruit, l’utilisation de la force brute les ramène à la raison. A l’ombre de ce champ de ruines, une expression (Akhté rassi) née de la peur et de la solitude sert de "sagesse" à ceux qui veulent éviter la mauvaise humeur des petits marquis de la société. Ailleurs ''on dit après moi le déluge'', une maxime qui reflète une vision étriquée et infantile de la vie. Ainsi chez nous, cette violence orgiaque qui rythme le quotidien des gens s’étale un jour ou deux dans les journaux puis disparaît dans le néant de l’oubli. Elle n’est pas enregistrée dans le grenier des souvenirs qui nourrissent et perpétuent la conscience historique d’une société.

Depuis quelques années déjà, les immolés ont été rejoints par les kidnappeurs d’enfants, les violeurs de femmes, les assassins d’universitaires etc… Cette macabre série de violence innommable au lieu de donner lieu à une mobilisation de l’État et de la société, se banalise. Toutes les activités d’éveil sont aux abonnés absents : colloques, essais sociologiques, romans, films, pièces de théâtre, bref des activités politiques et culturelles pour disséquer la nature de ces drames et armer la société. Ce n’est pas quelques articles de journaux ou quelques contributions d’intellectuels qui vont changer le rapport de forces. Ce dernier semble être du côté d’une espèce d’arrivistes engoncés dans des habits de flics des mœurs. Ils sautent sur ces drames pour en faire du bizness tout en comblant le vide dû à leur carence affective qui les taraude depuis leur tendre enfance. Parallèlement à cette faune d’incultes, il y a les élèves de l’ignorance pointés du doigt par Gérard de Nerval qui réduisent cette violence à la mauvaise éducation de la jeunesse ou à quelque faiblesse psychologique des gens. Ca les dispense évidemment de s’interroger sur les ingrédients qui concourent à cette ignorance inapte à comprendre la réalité et qui désarme les gens face à la mal vie produite par les tourbillons de la vie.

A quand la prise en charge politique et culturelle de la violence que nous vivons en Algérie, violence qui n’est pas née ex-nihilo. A quoi servent les outils de la connaissance que nous "offrent" l’anthropologie, l’histoire ancienne et récente, la philosophie pour "démasquer" ce qui se cachent derrière le voile des rites, des comportements et même du langage. Les expressions langagières comme "je boirai ton sang, je mangerai ton cœur ou ton foi, je t’égorgerai comme un mouton" sont légion et ne sont nullement des métaphores "poétiques". Ces expressions nous renseignent sur la violence comme mode unique de résolution d’un problème, ce qui sous-entend l’absence d’une autorité légitime ou symbolique dont la fonction est de résoudre les conflits. Livré à lui-même, l’individu a recours à n’importe quelle arme qu’il peut se procurer pour régler un contentieux tout en assouvissant son désir de vengeance en l’absence d’un recours à une institution protectrice. Les expressions langagières nous informent aussi sur la pauvreté du vocabulaire qui alimente l’imaginaire sociale. Quant aux rites, outre leur rôle de cohésion sociale, ils peuvent se transformer en blocage de l’intelligence et l’empêcher de saisir le réel en transformation perpétuelle.

Un rapport intelligent avec le réel nous aide à respecter les rites et croyances de l’autre et ne plus considérer l’Autre comme l’enfer (Sartre). Toute société qui s’emmure par peur d’un danger potentiel ou imaginaire et qui se refuse à admettre une dynamique qui se développe en son sein est vouée à des déchirements chroniques. L’exemple de l’Algérie est significatif à cet égard. Pendant la guerre de libération, le pays grosso modo a présenté face à l’ennemi une certaine unité. A l’indépendance cette unité s’est lézardée car le Politique n’a pas été à la hauteur pour faire face aux problèmes hérités de l’histoire nationale aggravés par les sacrifices et les blessures de la colonisation. Ce Politique s’est appuyé non seulement sur les catégories sociales conservatrices mais n’a pas été à la hauteur des changements sur le plan démographique, urbain, culturel et social. Cette impuissance devant la complexité de la réalité conjugué à sa méfiance contre les effets à la dynamique de la société et du monde, ont handicapé la consolidation de repères dans un pays en construction. Le conservatisme politique et la mixture idéologique féodale mariée à la bigoterie religieuse ont été des freins à l’arrosage des racines qui auraient pu donner de la vigueur à une société qui, année après année, jour après jour, ne récoltait que les fruits amers de cette politique conservatrice.

Et Le résultat de cette politique ont éclaté au grand jour lors de grandes fractures politiques : le coup d’Etat de juin 65, le Printemps berbère de 1980, les émeutes à travers tout le pays d’octobre 88 et enfin la terrible période du terrorisme des années 1990/2010. Chacun de ces épisodes s’est traduit par l’exclusion de groupes et d’individus qui se sont retirés dans un exil intérieur ou bien sont allés grossir les rangs de l’émigration.

Pourquoi sommes-nous arrivés à exclure ou faire fuir une partie de nous-mêmes ? Pourquoi restons-nous recroquevillés dans les marées de l’archaïsme ? Pourquoi empêcher la jeunesse d’épouser son temps et la pousser à aller chercher le rêve à travers les haragas ? Tous les éléments constitutifs de l’anthropologie de notre société ainsi que les souffrances et blessures infligées par la cohorte des envahisseurs ne doivent pas nous enfermer dans des illusions qui peuvent nous inciter à s’adonner à une fuite en avant pour préserver notre ‘’pureté’’. Partout et de tout temps, l’obsession de la "pureté" a été la mère de toutes les intolérances. Elle n’est en vérité qu’une des formes de l’aliénation sociale. Les prétendants et victimes de la ‘’pureté’’ devraient plutôt s’inspirer de l’auteur de la conférence des oiseaux où "l’homme cherche à se libérer, mais rencontre partout l'hostilité". "La conférence des oiseaux" (1) nous gratifie d’une leçon de vie d’un grand romancier iranien qui invite les hommes à voyager pour découvrir les merveilles de la vie grâce à la pensée, l’antidote à l’ignorance…

Ali Akika, cinéaste

(1) un classique de la littérature iranienne de Farid Al-Din Attar (1177) : "Chercheur de vérité, ne prends pas cet ouvrage pour le songe éthéré d’un imaginatif. Seul le souci d’amour a conduit ma main droite"

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Commentaires (4) | Réagir ?

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AMOR BELGUEBLI

Je comprend maintenant pourquoi les marocains se referent a vous pour dénigrer l'Algerie. Personne n'arrivera jamais a la cheville de Boumedienne. La guerre d'Algerie aurai du continuer car il reste des traîtres.

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Quelqun EncoreQuelqun

Au risque de radoter, je réitère ma proposition-tout à fait décente-à qui de droit: libérez ou libéraliser les mœurs, et vous verrez! Le ghachi sera d'une telle gentillesse, d'une telle clémence... Yéw3âr ma'arakyali zvél s'akarrouy nagh ma'arathéskhéznédh...

Avarwaq, que je soupçonne par ailleurs être un voisin en kabytchie, le résume assez bien: le problème est cul-turel. Si je voulais surenchérir, je dirais que le problème est carrément CUL-TUE-REL. Mais comme nous venons à peine de fêter l'aïd, je ne vous ferai pas cette offense.

Une anecdote pour essayer d'étayer et de soutenir cette thèse. Il y a de cela une vingtaine d'années environ, j'étais en "thaboite n'degguidh" (boîte de nuit) avec un ami de la fac. Nous y étions avec deux copines de l'époque. La "fête" battait son plein lorsque, vers 3h du matin, on voit débarquer (sur la piste) un "type" que dame nature a fait kabytchou-typique, le pif à la Massinissa et surtout... l'accent à vous re-circoncire le peu de thirougza ik'dédja lakhthana nagh étt'hara.

Bref, le type n'arrêtait pas de sautiller et de s'agiter d'une table à l'autre, d'une fille à l'autre en vain. Les whisky-coca aidant, ne le voila-t-il pas qu'il s'aventura vers nos deux copines du jours (soir) et dans un français baudelairien "... vous miriti miou k' les dou (2) clouchar avec ki vouzite... ". Les filles ont bien évidemment bien ri à la poésie de notre Aït Baudelaire, mais, à un moment, elles nous ont fait signe de les rejoindre pour dissuader notre kabytchou en quête d'une carte de résidence aux yeux bleus. Ourihézév ouryesséth'ha, yéwéthéd yawk s'thézmarthiss mon copain avec un coup de point bien ressenti.

Les vigiles l'ont bien évidemment "gentiment invité à quitter les lieux" en le balançant tel un sac de patates.

Quelques temps après, nous croisâmes notre kabytchou derrière l'étalage d'un marchant de fruits et légumes sur un des marchés de Normandie. Il nous a tellement reconnu que le pauvre tentait de détourner son regard... allami isnenna "... Amék ihi à thamourth?". Ce qui a libéré enfin la parole de notre Aït Baudelaire d'un soir. Yennayak ya wédi éligh sékragh, lékwaghédh oulach, thiqchichine éni 3édjvéntiyi... yarna faqaghawéne kounwi dh'léqvayél.

Le type avait tant "yessakhzéne", avait tant "yardja", avait tant "yarra ar'dhakhél" qu'à force, il fallait que ça sorte.

Je ne sais pas si mon anecdote soutient ou annihile ma thèse et celle d'Avarwaq, mais wa haq Moh Arwal 1er ar dhessah!

Donc, la violence n'est pas une fatalité; il suffit d'offrir au ghachi une soupape de décompression.

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