Proposition pour s’affranchir (réellement) de la violence sociale

Image de la pièce "Al hanana y a ouled".
Image de la pièce "Al hanana y a ouled".

Dans l’antiquité, en Chine, existait un temple de moines bouddhistes. Ils vivaient au sein de la nature, en auto-gérant la production agricole nécessaire à leur alimentation.

Seulement, voilà : souvent, des groupes de bandits les assaillaient, s’emparaient de leur récolte et, en passant, massacraient les malheureux moines qui se trouvaient sur leur chemin. Comment faire, alors ?… Par conviction spirituelle, les moines ne pouvaient pas tuer, pas même des animaux. En outre, ils étaient de corpulence plutôt petite ; enfin, ils ignoraient tout de la lutte physique.

Cependant, sans nourriture, ces honnêtes et pacifiques personnes seraient mortes de faim. Et, bien entendu, l’État les ignoraient complètement. Motif ?... Il n’avait rien à tirer d’eux comme impôt, pour augmenter les jouissances de sa nomenklatura, ni comme soldats, pour accomplir ses guerres de rapines ou de lutte contre des adversaires menaçant son pouvoir.

Bref, ces moines se trouvaient dans la situation des universitaires algériens, aujourd’hui menacés, séquestrés et même assassinés par ceux qui leur reprochent leur intégrité intellectuelle et morale.

Ce problème de la violence, je n’ai pas attendu l’année 2017 pour l’évoquer et en signaler la gravité. En novembre 2012, j’avais présenté au Festival international du théâtre à Béjaïa (Bgayet) une pièce intitulée "Alhnana, ya ouled !" (La tendresse, les enfants !) La vidéo de la représentation est sur youtube.

Par cette pièce, en la focalisant sur le problème de la violence sociale, dont j’avais constaté la gravité en retournant au pays, j’espérais lancer un débat, en introduisant deux éléments, en Algérie ignorés ou négligés : la résistance non violente et l’auto-organisation citoyenne.

Malheureusement, après la première représentation, le fonctionnaire en charge de la production a interdit la programmation de la pièce dans le pays, sans fournir de motif, et l’envoyé spécial d’un journal influent francophone écrivit le pire qui se peut sur cette œuvre. Les autres compte-rendus n’ont pas profité de l’occasion pour lancer le débat que je souhaitais.

Or, la pièce, sous l’apparence d’une histoire d’amour simple et ordinaire, exposait le très grave et actuel problème de la violence sociale. Dans l’œuvre, elle était manifestée par un groupe de jeunes auto-proclamés "nmoura" (tigres), en éloge de la cruauté de ces bêtes. Les victimes potentiels constituaient un autre groupe de jeunes. Ils se sont donnés le nom de "hmamât" (colombes), en hommage à la paix que ces frêles et gracieux oiseaux symbolisent.

Mais ce groupe de « hmamât », comme les enseignants algériens d’aujourd’hui, comme les moines chinois de l’antiquité, étaient confrontés à la violence arbitraire d’adversaires cruels et sans dissuasion de la part des autorités censées maintenir l’ordre social et le respect des personnes.

Alors, ces "hmamât", contraires à toute violence, encore moins celle de tuer, mais désireux d’être respectés dans leurs droits légitimes d’exister, qu'ont-ils fait ?… Ils se sont inspirés des moines bouddhistes. Et qu’avaient donc accompli comme action ces moines bouddhistes ?… Eh bien ils ont compté sur eux-mêmes, à savoir sur leur intelligence. Ils ont fini par inventer l’art martial !

Ainsi, ils ont découvert et mis au point une méthode d’auto-défense active et non violente. Elle consistait à utiliser et transformer leur faiblesse physique et leur refus de la violence en une capacité, apte à vaincre la force physique des bandits et leur culte de la violence.

Un film relate bien une histoire semblable, à la différence que les victimes, dans ce dernier cas, n’hésitaient pas à tuer leurs agresseurs : "Les sept samouraïs", de Akira Kurosawa. Le regarder est instructif.

Revenons à nos moines chinois bouddhistes. Leur méthode fut tellement bien élaborée qu’ils sont parvenus à affronter et vaincre les bandits agresseurs. Dès lors, ils ont vaincu en paix.

Dans "Alhnana, ya ouled !", également, les "hmamât", formés par l’un des leurs qui avait appris le gatka, un art martial sikh, d’une minorité sociale du nord de l’Inde, sortirent vainqueurs des cruels "nmoura". On pourrait croire, ici, que j’écris sans disposer d’expérience pratique. Que l’on me permette d’en relater une.

Dans le début des années 1990, j’habitais dans un quartier de Rome, où résidaient de nombreux émigrés de tous les pays. Tout allait bien. Soudain, le quartier fut envahi par une vague de jeunes étrangers malheureusement malfamés : petits trafiquants de drogue, petits proxénètes, petits voleurs. L’insécurité domina, la police se révéla incapable.

J’en compris le motif : les autorités communales voulaient que cet ancien beau quartier résidentiel se dégrade au point que le prix des maisons s’abaisse ; cela permettrait à des riches (qui ont permis aux dirigeants d’être élus) de les acquérir à bas prix, pour, ensuite, les revendre en bénéficiant d’un lucratif profit. La spéculation immobilière des riches expliquait l’"incompétence" policière.

Comme j’avais l’habitude de rentrer tard à la maison, et vu mon corps petit et frêle, j’avais peur d’être agressé, la nuit, pour être volé du peu que j’avais dans mon portefeuille. Que faire devant un jeune armé d’un couteau ?… Cependant, je ne voulais pas renoncer à ma liberté de mouvement.

Je me souvins des moines bouddhistes. Je me suis inscrit à un cours de gatka, cet art martial. On m’enseigna d’abord à ne pas avoir peur, mais de découvrir où se trouve le point faible de l’adversaire, car il en a toujours un. Ensuite, j’appris à employer sa propre force pour le neutraliser. Après deux ans de pratique, j’ai réussi à reprendre ma liberté d’action : entrer chez moi, la nuit, sans peur de quelqu’un qui me barrerait le chemin avec une arme blanche. Je savais comment le neutraliser, sans trop le blesser, encore moins le tuer.

Et voici la leçon de cette histoire réelle de moines, théâtrale des "hmamât" et personnelle.

Les enseignants algériens menacés, comme tous les citoyens soumis à la même crainte dans les quartiers, constatant que les autorités se révèlent incapables de garantir leur sécurité, eh bien il leur reste uniquement la solution des moines bouddhistes. Apprendre l’art martial. Il est efficace tant que les adversaires n’emploient pas d’armes à feu.

A cette proposition, je vois des ricanements. Les citoyens sont trop habitués à compter sur d’autres (Dieu, l’État, un "Sauveur Suprême" quelconque) pour se protéger des méchants. Mais, hélas !, la réalité montre que, en cas de silence de leur part, il ne reste qu’à compter sur soi-même, plus exactement sur la solidarité du groupe menacé. Il faut, dès lors, auto-gérer la sécurité citoyenne collective.

"Oh là là ! diraient certains-nes. Même notre sécurité, l’État est incapable de la garantir, et nous devons compter sur nous-mêmes ?!"

Eh, oui !… Cependant, une remarque. Au fond, l’incompétence ou le silence volontaire des autorités sont une bonne chose. Ils permettent aux citoyens de prendre leur propre destin en main. Ainsi, l’État, ennemi implacable de l’autogestion sociale, devient un facteur involontaire pour sa promotion. Ainsi, qui croit prendre est prix ! L’arroseur est arrosé !

Allons, citoyennes et citoyens ! N’éprouverez-vous pas un très beau plaisir à apprendre à vous défendre par vous-mêmes, de manière pacifique, quelque soit votre force physique, sans compter sur les « autorités » défaillantes ?… Pour ma part, je fus heureux de rentrer chez moi, la nuit, sans peur, en sachant comment garantir ma sécurité par moi-même.

Ne restons donc pas aux habituelles protestations et vains appels, comme les journaux en regorgent. Essayons d’aller à la racine du problème. Si les autorités, universitaires ou autres, se révèlent incompétentes, se pose la question comme pour la police communale de Rome : quel est le motif réel de cette incompétence ? N’est-il pas dans la volonté délibérée de laisser pourrir la situation sociale, afin que les citoyens, au lieu de penser à revendiquer leurs droits économiques et politiques légitimes, se replient, se réduisent et se focalisent uniquement sur la défense de leur intégrité physique ?… En somme, terroriser pour régner.

Un fait laisse croire à cette hypothèse. Le capitalisme "sauvage", autrement dit d’exploitation extrême, qui domine actuellement la planète, y compris l’Algérie, a intérêt à ce que les universités publiques soient la proie de l’insécurité. Cela favorise l’éclosion d’universités privées, donc une source de profit financier pour leurs propriétaires. Donc, aussi, la domination d’une caste intellectuelle appartenant à la classe des nantis.

Posons-nous, également, une question : les enfants des personnes censées représenter l’autorité, aussi à l’université qu’ailleurs, suivent-ils leurs études dans les universités publiques algériennes, ou, plutôt, ailleurs ? Dès lors, protestations et appels aux autorités ont-ils vraiment un sens ? Une utilité concrète ?

Selon ce que l’histoire enseigne, dans le cas des universitaires algériens, une fois les protestations, sit-in et appels aux autorités compétentes restés vains, il ne leur reste qu’à s’auto-oganiser, suivant l’exemple des moines chinois, dont les "hmamât" furent le rappel au théâtre. Les options sont claires : soumission, démission comme l’a fait un professeur d’université, ou auto-défense collective non violente.

Certains adorateurs de l’"Ordre", - en réalité, le désordre organisé au bénéfice de ses auteurs -, s’exclameront, outrés : "Mais ce recours aux citoyens, c’est un appel au désordre !"… Qu’y a-t-il de contraire aux lois en vigueur si des citoyens se rendent dans des lieux publics agréés pour apprendre un art martial d’auto-défense ? En outre, l’histoire enseigne : quand des citoyens, honnêtes et bien intentionnés, se sont auto-organisés en vue de leur défense non violente, le résultat fut toujours socialement bénéfique.

Cet apprentissage exige un effort, déployé durant un certain temps. Bien entendu, certains penseront que cette proposition est une folle et dérisoire utopie. A l’époque des moines évoqués, quelques-uns eurent une semblable opinion. Mais plus d’une fois ce qui paraissait utopique fut le prix à consentir à la liberté, celle d’empêcher les méchants de nuire impunément, afin de vivre en paix et dans le respect réciproque. Pour ma part, je ne fais que suggérer une proposition à méditer.

Kaddour Naïmi

Courriel : kad-n@email.com

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Commentaires (1) | Réagir ?

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Quelqun EncoreQuelqun

Tout d'abord, je tiens à vous présenter mes meilleurs voeux de bonheur éték à l'occasion de la "fête" de l'Aïd. Je pense notamment aux plus pieux d'entre nous, Avarwaq idho3êne Rabbi ség'oul, Kacem qui n'a pas chômé avec ses contributions qui ont le mérite de réveiller Avarwaq de sa longue léthargie. Je pense également à Kichi ou Amghar Azémni si vous préférassiez. Mes voeux seraient frappés de nullité et de haramitude si je ne citais pas l'incomparable, l'inégalable, que dis-je? Monseigneur Moh Arwal 1er, le MAK, Ferhat Mhenni De Bourbon.

Wama bâ3d, eh bien, chassez le naturel, il revient plus qu'au galop; adyoughal carrément 3âryane!

Ainsi, j'avais tenté, tel un élève appliqué et sérieux, de partager ici ma vision des origines de la violence galopante en Algérie.

Mais, puisque là, il s'agit de "solution (s) ", je ne peux m'empêcher de penser à ce qui se dit dans des conversations entre amis à ce propos. L'envie de partager avec vous tous ces "solutions" est plus forte que la crainte de Sidna le Modérato el Âdhim et son épée de Da Moqlass (un gars de chez moi, cousin de Da Mokrane).

Je vais donc essayer, comme par le passé, d'user d'une sémantique des plus hallal possible avec l'espoir de convaincre Da Moqlass que je pourrais tout à fait être LISIBLE et en famille s'il vous plait.

Je ne me rappelle plus qui avait dit "... Faîtes l'amour, mais pas la guerre... " ou quelque chose dans ce sens. Cela peut paraitre d'une telle indigence, pourtant....

Oui oui, pourtant, c'est d'une lucidité à vous reléguer l'eau de Zèmzèm derrière l’insipide Cristaline. ih à yathmathéne, qui n'a pas entendu, notamment durant le mois de Ramadhan, cette réplique anodine mais ô combien lourde de sens: - "... a3ni youliyakéd ghar wallagh nagh ar oukarrouy ?". Vous savez de quoi ça parle, non? Pensez à toutes les privations nagh les interdits de Ramadhan et plus particulièrement à celui des "rapports charnels".

Il s'agit ni plus ni moins d'un lien de cause à effet établit entre une certaine violence et un "éventuel" manque "physiologique". Scientifiquement prouvé ou non, j' n'en sais rien. Mais toujours est-il que l'inconscient collectif, lui, l'a non seulement intégré, mais tient à le rappeler.

La violence et la nervosité ne sont pas une fatalité, loin s'en faut; le ghachi a juste besoin de se sentir ghachi comme tous les ghachi du monde. Je vais prendre un exemple de mauvais goût, mais que l'on me pardonne (mazal les effets du Ramadhan). Non, finalement non, je n'ose pas.