Plaidoyer pour le football amateur

Plaidoyer pour le football amateur

"Ce que finalement, je sais de plus sûr, sur la morale et les obligations de l’homme, c’est au football que je le dois" (Albert Camus)

Lors de la conférence de presse qui a suivi son intronisation à la tête de la Fédération algérienne de football, le président Zetchi a pris l’engagement de réhabiliter le football amateur. C’est un objectif fort louable, encore faut-il prendre conscience de l’immensité de la tâche tant la déliquescence de la discipline est à un stade avancé.

Face à la situation calamiteuse que vit le football amateur, nous pouvons affirmer sans crainte et avec réalisme que sa réhabilitation relève des douze travaux d’Hercule dont le nettoyage des écuries d’Augias serait le déclencheur du processus d’assainissement.

L’histoire de notre football a ceci de particulier qu’elle est intimement liée à celle du mouvement national. La quasi-totalité des clubs fondés pendant la colonisation a donné des martyrs à la révolution et pour certains d’entre eux l’ont déclenchée (Didouche, Ben M’hidi).

Ceci ne pouvait être possible sans des dirigeants de grande valeur qui encadraient la jeunesse. C’est dire que le club sportif était une école de vie, de militantisme et où se forgeait la conscience politique nationale. Mais l’histoire très récente de notre football (30-40 ans) s’inscrit en porte-à-faux de l’esprit et la lettre des fondateurs des clubs algériens, dilapidant tout le capital moral et symbolique.

Le désengagement de l’Etat à la fin des années 1980 et début 90 du siècle passé a sonné le glas du football national. Des dirigeants ont orchestré et imposé la régression et la clochardisation. La folie idéologique et son corollaire le terrorisme qui a failli emmener tout sur son chemin peuvent être perçus comme effets plutôt que la cause. La réforme sportive, n’en déplaise à ses partisans, a apporté certes une assistance technique et matérielle, avec des résultats probants mais éphémères, a toutefois tenté de déraciner les clubs et leur ôter tout ancrage populaire et social (des dirigeant qui incarnaient le club ont remis les clés aux sociétés nationales) produisant le chaos, faisant le lit de la voyoucratie et son lot de scandales, de corruption, de violence et d’arrangement de matchs ; le comble, le tout déballé dans les médias sans faire désordre et dans l’impunité la plus totale.

Sous d’autres cieux, la transparence et la moralisation de la vie publique sont une urgence nationale.

Aujourd’hui, on hallucine face à tant de régression et perversion depuis l’époque de Camus, prix Nobel de littérature, ancien gardien du RUA, Ben Mhidi, Didouche Mourad, l’équipe de l’ALN, les joueurs professionnels qui ont rejoint le FLN, abandonnant tout leur confort pour la cause indépendantiste et tous les autres qui ont baigné dans le milieu qui prônait des valeurs qui fondent les grands hommes, les grandes nations et les grands mouvements révolutionnaires.

C’est là toute l’immensité de la tâche de réhabilitation du football amateur ; renouer avec le cadre privilégié d’éducation, de sociabilité, d’épanouissement, de formation, d’intégration sociale, du vivre ensemble et condition sine qua non pour un football d’élite performant. Oui, le football amateur est un tremplin vers l’élite. L’émergence batarde du football professionnel a mené les arrivistes qui n’ont d’yeux que là où il y a de l’argent, à ignorer voire mépriser le football amateur, croyant que le professionnalisme pourrait vivre en vase-clos.

Est-ce une fatalité ? Assurément non. C’est le combat de la méritocratie contre la médiocratie. Il vaut bien d’être mené.

En évoquant le mérite, c’est autour de cette valeur que doit être réorganisé le football. Or la toute puissance de l’argent sale l’a évacué des circuits en rendant possible les arrangements de matchs et ses conséquences désastreuses. Les présidents ne peuvent pas respecter les entraineurs, les joueurs, le public et vice versa .Nous sommes dans un cercle vicieux, miné, taré qui annonce, si ce n’est déjà fait, la mort de notre football.

Les passages en force se multiplient sans que l’arbitre ne siffle faute, mettant à mal l’intégrité des hommes et des compétitions. Les gens doivent occuper un poste selon leurs compétences, leurs mérites et leurs efforts. Or, il y un climat pervers qui fait fuir les compétences les plus tenaces.

La compétence rime avec intégrité

Le clientélisme, la servilité, la corruptibilité et la "consanguinité" font des ravages et cela est insupportable pour la nation. Le plus affreux dans tout ça c’est de finir par l’accepter.

NON ! le football algérien doit retrouver son énergie et sa capacité à former de grands dirigeants, de grands entraîneurs, de grands joueurs et un public sportif fair-play qui ne s’accommode pas des tricheries et qui s’indigne lorsque les choses tournent à la perversion. La lutte (oui, il s’agit de lutte : les partisans du statu-quo sont tapis dans des centres névralgiques et ne lâcheront rien) sera longue et difficile. Il faut de l’intelligence, de l’intégrité et surtout de la détermination. Les dividendes et les retombées sur le football et la société ne sont pas immédiats ; ils ne seront visibles qu’à moyen et long terme.

Maintenant, posons–nous la question, c’est quoi aujourd’hui un club de football amateur en Algérie ?

Les problèmes des clubs algériens s’accumulent et deviennent structurels. Tout en se gardant de généraliser (faut-il insister sur l’existence de présidents, dirigeants, entraineurs, joueurs qui font de la résistance, qui travaillent honnêtement, qui ne se vendent pas mais restent impuissants dans ce milieu où la probité est douteuse) et sans être réducteur, le club se limite à l’équipe première avec comme leitmotiv insensé l’accession, rien que l’accession ; peu importe les moyens ou la manière même la plus immorale. Les entraineurs valsent, les effectifs sont chamboulés à chaque intersaison, des catégories jeunes à l’abandon qui, sans l’obligation de l’engagement beaucoup seraient sacrifiées sans état d’âme. Et chaque saison sportive, c’est l’eternel recommencement. Les gens de bonne volonté finissent par… se retirer du circuit les uns après les autres et à la longue les clubs se vident de leur sève, de tout leur potentiel humain, dirigeant, et personne ne se reconnait plus dans son club en proie à l’affairisme. Même Le public finit par déserter les gradins ; des échos lui parvenant de l’intérieur des clubs.

Ce tableau non exhaustif nous renseigne sur la désolation et la morosité qui y règnent. Il ne fait tout simplement pas bon vivre dans nos clubs.

Ceci, sans parler des infrastructures, parfois nouvellement construites, livrées à l’abandon et ouvertes aux quatre vents. Quant aux structures techniques, administratives, logistiques, financières et médicales pour ne citer que les plus classiques, elles sont dans un état lamentable. Inadmissible pour des clubs qui ont plus de soixante ans d’existence. Il y a manifestement absence de vie organique dans nos clubs. C’est là justement là où le bât blesse. Le club a pour vocation d’être le foyer où se joindraient le sport à la culture et à l’éducation.

Un club de football, en plus d’être un espace pour les jeunes et moins jeunes pour pratiquer leur jeu favori, le comprendre dans sa dimension intégrale et les plus talentueux d’entre eux de passer à l’élite, doit rester fondamentalement un vecteur d’éducation où on apprend les principes éthiques pour bâtir une société plus harmonieuse.

Respect- Solidarité, amitié, excellence, intégrité physique et morale, loyauté, honnêteté, joie, etc… Autant de valeurs nobles qu’il faut réapprendre, promouvoir et inoculer dans le corps social. On ne peut réduire le football à seulement gagner. Et s’il faut gagner, autant le faire à la loyale.

Que faire ?

Il y a lieu de rappeler que l’ex président de la Fédération algérienne de football M. Raouraoua a fait de la refondation du football national son slogan lors de son premier mandat. Excepté l’EN qui atteint un niveau appréciable, Les choses n’ont fait qu’empirer depuis. La dernière assemblée générale extraordinaire de la Ligue professionnelle de football restera dans les annales des scandales.

En s’instruisant des expériences passées et récentes, des urgences s’imposent à la nouvelle équipe fédérale :

- Les nouveaux responsables du football algérien et les pouvoirs publics (l’Etat) ont une responsabilité historique pour défendre l’honneur du football et la beauté du jeu, en veillant à préserver l’intégrité des compétitions (préalable au renouveau) quelque soit le niveau de pratique : jeunes, divisions inférieures, féminine et élite

- Veiller à l’application stricte de la réglementation en vigueur.

- Rélégitimer à terme tout l’édifice du football algérien (clubs, ligues, commissions) en apportant du sang neuf (ouverture aux compétences nationales) et en concertation avec les pouvoirs publics, revoir la composante des assemblées générales.

- Changer certaines dispositions réglementaires en concertation avec les hommes de terrain pour les adapter aux différents niveaux de pratique (jeunes –divisions régionales - féminin -élite).

En conclusion, mettre en place un cadre éthique et réglementaire incitatif remobilisera à coup sûr les gens du football et la discipline retrouvera ses valeurs et son lustre d’antan.

Sportivement, l’Algérie terre de football et avec sa diaspora à l’étranger a le potentiel pour figurer dans le gotha mondial.

Même si le chemin est très long et semé d’embûches, les quatre prochaines années (mandat fédéral) sont suffisantes pour assainir et amorcer (agir vite) un processus de renouveau profond et vital pour le football et la société en général. La balle est dans le camp fédéral. L’histoire jugera.

Abderrahmane Hamel

Magistère en sport

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