"L’amour au tournant" de Samir Kacimi

La couverture de l'ouvrage.
La couverture de l'ouvrage.

A la bonne heure, un écrivain algérien enfin fait de l’Amour avec un grand A le sujet de son roman.

Mais attention, nous ne sommes pas à l’époque du romantisme des sœurs Brontë ou bien ''Le Rouge et le Noir'' de Stendhal. Nous sommes dans l’Algérie d’aujourd’hui et notre écrivain nous invite à un voyage dans ‘’un pays qui tourne le dos à l’intelligence’’. Le lecteur algérien reçoit cette phrase comme la pire des humiliations et le plonge dans la sinistre solitude comme celle vécue par le personnage du roman, vieux monsieur qui a coupé les amarres avec tout sauf avec l’idée et les souvenirs de l’Amour. Comment ne pas tirer chapeau à un écrivain qui nous rappelle que l’amour est comme l’air que l’on respire, comme l’eau qui transforme une terre aride en jardins suspendus de l’antique Babylone.

Ah l’amour la denrée la plus rare sinon inconnue dans notre société où le statut social s’acquiert par le niveau de la consommation outrancière que déversent sur nous des pays repus qui ont choisi la consommation Bio. L’amour absent donc jusqu’à l’interdiction de prononcer le mot pour mériter l’appartenance aux "nobles" familles. En revanche ce pays qui a tourné le dos à l‘intelligence, dans son paysage social et mental se croisent, se bousculent, se hurlent des mots que l’on invente ou bien qui changent de sens dans l’unique but est de faire oublier cet OVNI qui jadis portait en lui l'ivresse appelé Amour. On pardonne à notre sympathique héros du roman sa névrose qui lui fait mettre sa voiture sur un piédestal car unique et précieux trésor. On lui pardonne parce que la bagnole lui permet de rendre des services aux gens mais surtout c’est l’endroit où il peut faire des rencontres galantes en humant les parfums de l’amour à l’abri des regards envieux et inquisiteurs. La voiture est pour lui un instrument pour exercer sa liberté dans un pays champion du contrôle social parce qu’il a tourné le dos etc… Notre héros ne parade pas au volant de sa voiture pour jouer au "m’as-tu vu" comme le font les beaufs (bof !) qui utilisent leur "caisse" non pour travailler mais pour concourir en s’épuisant aux embouteillages tout en polluant la nature.

Le romancier a fait rencontrer deux papys qui ont roulé leur bosse. On assiste alors à de longues conversations où ils égrènent leurs souvenirs et les leçons qu’ils ont tirées de leur vie. Comme ils n’ont pas souffert, semblent-il, de la misère ni matérielle ni psychique, ils ne sont pas en manque des carences affectives qui peuplent la littérature de la psychanalyse. C’est pourquoi ils se sont mis en marge de cette société qui tourne le dos etc… uniquement pour ne pas se laisser envahir par la médiocrité et autres petites misérables misères que l’on impose à des gens qui ont envie de flirter avec un tout petit peu de bonheur. Leurs pérégrinations philosophiques ont fait de nos deux sages une sorte de gardiens de cette intelligence et des cultures dont le pays n’était pas démuni il n’y a pas si longtemps. Comment ne pas penser que nos deux vieux sages sont en réalité la vraie jeunesse du pays quant on voit beaucoup de jeunes ânonner des phrases truffées d’une morale de pacotille qui cadenasse et leurs âmes et leurs corps.

Dans "L’amour en tournant" de Samir Kacimi, on se laisse bercer par les échanges entre deux "vieux" devenus amis et le roman se termine par une histoire qui reste en suspens, car à quoi bon ? Car on a déjà compris que ce chapelet d’histoires, belles par la douleur qu’il charrie, belles par la poésie des mots qui libèrent et non des mots que l’on triture pour handicaper les gens, les empêcher de saisir leur vie, de comprendre la complexité de la réalité. N’oublions pas que la rupture avec la réalité s’appelle la folie. On comprend alors pourquoi le romancier a parlé du pays qui tourne le dos à l’intelligence. Car celle-ci invente tant de merveilles et notamment les mots, donc la langue. Voilà pourquoi on parle de poètes maudits car pourchassés par la police des mœurs. Eh oui la poésie fait peur aux conservateurs de tous poils. Elle fait éclater les mots en une multitude de sens pour précisément cerner la réalité dans toute sa complexité et pour éviter aux jeunes les ânonnements de mots qui les condamnent à attendre la mort sans avoir goûter aux plaisirs de la vie.

"L’amour au tournant" nous apprend plus sur l’Algérie beaucoup plus que certains d’essais sociologiques ou économiques qui ont de la peine à convaincre les lecteurs peu familiers avec la sécheresse des concepts. La littérature elle, en utilisant les mots du quotidien nous fait voyager à la fois dans les entrailles de l’histoire et les ruelles d’une société, sous la protection des mots au sortir de l’imagination de l’auteur, travaillés de manière à faire saliver le lecteur en fouettant son désir. Voilà pourquoi la littérature a conquis le statut de la mère de tous les Arts.

Le roman de Samir Kacimi mériterait d’être étudier dans les lycées et les universités du pays. Rêvons un peu pour nous éviter une petite déprime quand on n’arrive pas à digérer la phrase "le pays a tourné le dos à l’intelligence", rêvons donc c’est toujours ça de gagné.

Ali Akika, cinéaste

"L'amour au tournant", de Samir Kacimi publié chez les éditions du Seuil.


Plus d'articles de : Culture

Commentaires (0) | Réagir ?