Contre le mercenariat, pour l’art autogéré

La halqa traditionnelle.
La halqa traditionnelle.

La lecture d’un article intitulé Perspectives des actions culturelles en 2017 : Sponsoring et mécénat, sur le quotidien El Watan du 02.01.2017 (*) me porte à poser une question que le journaliste ne mentionne pas : quelles conditions justifient l’octroi d’argent en faveur de la culture par des privés algériens ou par des officiels de pays arabes du Moyen-Orient ?

En ces sociétés actuelles, dont l’Algérie fait partie, où le Dieu premier et véritable est le Profit au détriment des autres, est-il réaliste de croire que des affairistes privés ou des officiels d’État autocratiques puissent offrir de l’argent en faveur d’un art authentique ? Autrement dit libre du point de vue du contenu et de la forme ? Autrement dit au service de la bonté et de la beauté ? Autrement dit au bénéfice de la justice sociale ? Autrement dit en faveur des exclus des richesses du pays, par l’exclusion du pouvoir social ?

Pour le dire en termes populaires, est-il possible à un privé ou à l’officiel d’un État d’offrir la soupe à celle ou celui qui cracherait dedans ou affirmerait qu’elle est le produit de l’exploitation du peuple laborieux et du vol de ses matières premières ?

Allons ! Allons !… Il faut être fortement hypocrite à un artiste pour croire à cette baliverne, à moins d’être un mercenaire, un marchand d’"art" en échange d’un gain financier. La langue française est assez éloquente à ce sujet : mécène, mercenariat.

Mais, voilà, l’Algérie et le monde entier traversent une époque historique où certains parlent de mécénat comme s’il s’agit d’un acte gratuit, généreux au service de l’art et de la culture. Un acte qui serait accompli par ceux-là même qui, pour le financer, volent l’argent produit par la sueur des travailleurs et les ressources naturelles du pays.

Il est cependant vrai que l’initiateur de ce genre d’action, Mécène, était un consul romain assez riche (de l’exploitation par l’empire, dont il était un représentant, des esclaves et des peuples conquis par les armes) pour concéder des miettes aux artistes qu’il estimait.

L’un d’eux, le plus fameux, était Horace. Mais ce dernier avait la capacité, extrêmement rare parmi les artistes, de savoir profiter de l’argent tout en maintenant son indépendance intellectuelle. Et Mécène fut assez intelligent pour ne pas s’en offusquer.

Mais, aujourd’hui, qui serait capable d’être Mécène et Horace ? Cette question du mécénat fait surgir un autre problème. Il est, en quelque sorte, l’autre face du même thème. En Algérie, pourquoi personne, à ma connaissance, n’a soulevé la tradition des conteurs populaires sur les places publiques ?

Personnellement, comme la plupart des compatriotes de ma génération, aller sur une place publique, dans mon cas à Sidi Bel Abbès, et assister, en cercle, parmi le peuple le plus authentique, celui des travailleurs et des chômeurs, aux récits d’un conteur, ces moments furent parmi les plus beaux et merveilleux de mon enfance !…

Le narrateur présentait des histoires tour à tour comiques ou dramatiques, s’accompagnant quelquefois tout seul ou par un collaborateur de musique (flûte ou tambourin). De temps en temps, la narration était interrompue pour recevoir un peu d’argent de la part des spectateurs, chacun selon son bon vouloir et ses capacités.

C’était là de l’art autogéré, populaire, libre et participatif, dans le plein sens des mots.

Autogéré car les artistes étaient les patrons d’eux-mêmes, géraient leur "entreprise" de manière autonome, choisissaient librement les contenus et les formes de leur spectacle. Populaire parce que utilisant la langue du peuple, le style et les formes du peuple. Libre, parce que les spectateurs avaient entière faculté d’assister ou d’abandonner le spectacle, en fonction de l’intérêt ou non qu’ils ressentaient.

Participatif parce que, en règle générale, l’artiste interrompait sa narration pour demander des avis aux spectateurs, ou bien ces derniers intervenaient de leur propre initiative.

Ah ! Quelle jouissance !… C’est là que j’ai découvert et apprécié les drolatiques histoires de Jha et les fabuleuses histoires de Shéhérazade, ainsi que des contes issus du génie populaire du terroir algérien. C’est là que mon esprit s’est ouvert aux problèmes du monde, que mon imagination s’est enrichie, que mon sens critique s’est développé, enfin que j’ai découvert ce que bonté et beauté signifient.

Ces contes m’ont porté, devenu adolescent, à la lecture des Mille et une nuits, des œuvres de Rabelais, de Cervantès, du roman chinois La guerre des Trois royaumes, et autres productions de l’intellect humain universel.

Est-ce un hasard si ces spectacles populaires algériens ont commencé par être limités par les autorités colonialistes ?… Non, parce que les artistes s’arrangeaient, d’une manière ou d’une autre, pour dénoncer la domination coloniale sur le peuple algérien.

Est-ce un hasard si les mêmes spectacles furent finalement interdits par les autorités de l’Algérie indépendante ?… Non, parce que les mêmes artistes se souciaient, là encore, de pointer les injustices des nouveaux maîtres du colonialisme interne du pays.

Est-ce un hasard si les partisans de l’obscurantisme culturel ont, eux aussi, agi de manière à ce que ces spectacles populaires n’aient pas lieu ?… Non, parce que les mêmes artistes cultivaient une indépendance d’esprit contraire à toute forme d’intégrisme-totalitarisme intellectuel.

C’est précisément cette halga que j’ai pratiquée dans mon théâtre, en Algérie, dans les années 1968-1972, avec le Théâtre de la Mer. Et je fus obligé de renoncer à cette expérience, d’une manière qui sera relatée dans un livre de très prochaine publication, en accès libre sur internet.

Alors, plutôt que de mécénat d’affairistes privés ou d’États autocratiques, qui rappelle le loup voulant dévorer le petit Chaperon rouge, pourquoi ne pas remettre à l’ordre du jour le rétablissement, la renaissance des halgas, ces spectacles faits par le peuple et pour le peuple, de manière autogérée, libre et participative ?

Le jour où je verrai de nouveau la traditionnelle halga sur une place publique, avec une partie du peuple, entourant un ou deux artistes du même peuple, qui racontent librement une histoire, permettant aux spectateurs d’y réagir de manière également libre, alors, je croirai que le peuple algérien va culturellement mieux.

Kaddour Naïmi

kad-n@email.com

(*) Sponsoring et mécéna

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