Science et idéologie, à propos de l'Homo sapiens nord-africain

 La découverte de fossiles Homo sapiens au Jebel Irhoud change la donne.
La découverte de fossiles Homo sapiens au Jebel Irhoud change la donne.

La récente découverte du Jebel Irhoud a permis aux préhistoriens de découvrir sur site cinq individus et de les dater approximativement autour de 300.000 ans.

Pour les spécialistes de la préhistoire, cette datation était prévisible eu égard à la richesse du site qui est fouillé depuis le début des années 60. Nonbstant, les problèmes inhérents à l'archéologie, les prédictions formulées par Ch. Stringer se sont avérées justes lorsqu'il écrivait: "Dans la mesure où les plus anciens restes d'hommes modernes connus ont été trouvés en Afrique du Sud et en Israel et datés d'environ 100 000 ans, il est probable qu'une population plus ancienne a vécu dans une zone intermédiaire, peut-être en Afrique du Nord ou en Afrique de l'Est." (1) La récente publication parue dans la revue Nature, datée du 8 juin 2007, conforte l'idée générale d'une présence très très ancienne des hominidés et d'une probable coexistence de divers Homo sapiens sur toute l'étendue de l'Afrique et particulièrment dans la partie Nord, le Maghreb ou la Tamazgha. (2)

Il va de soi que la question de la chronologie de la préhistoire nord-africaine établie par le doyen L. Balout pose diverses questions au sujet de la succession des civilisations préhistoriques. (3) Le cadre général qui semble résister aux découvertes les plus récentes doit certainement subir des aménagements structurels pour illustrer un panorama des plus adéquats à la réalité présente. En ce sens, l'exposition du musée du Bardo d'Alger intègre une série d'événements préhistoriques et donne une nouvelle définition des spécimens préhistoriques. Nous pensons à la place de l'oldowayen dans la trame chronologique ou la multitude des sites algériens en attente d'une découverte majeure.

Du reste, il en est de même du sens à donner au néolithique et aux multiples interprétations de l'enchainement causal des hiatus qui président jusqu'à aujourd'hui, les travaux des préhistoriens.

Pendant longtemps, la continuité comme formulation de l'agencement de l'Ibéromaurisien et du Capsien a été ignorée dans le but de conforter une meilleure assise des fameux Protoméditérranéens. Cette idée qui confortait l'idée de l'orientalisation de l'Afrique du Nord et du Sahara a été défendue durant plusieurs décennies par Gabriel Camps et plus récemment par A. Muzzolini. (4)

L'évocation de l'orientalisation de l'Afrique du Nord est une machine de guerre idéologique qui trouve ses origines dans le phénomène de l'acculturation. Le récit des origines des Berbères tient pour une large part au discours des historiens et à la diffusion du mythe qui le soutient. A bien des égards, les spécialistes du début de l'Islam en Afrique du Nord ont bien exposé le jeu politique des tribus berbères islamisées et par la même démontré l'enjeu de la généalogie dans la redéfinition identitaire des groupes sociaux. En ce sens, l'origine himrayite des Berbères est autant un simulacre de l'identité que les aversions cananéennes de l'origine du peuplement de l'Afrique du Nord.

Il va de soi qu'il est fastidieux d'énumérer tous les avatars idéologiques qui ont conforté la dénaturation de la réalité nord-africaine et saharienne mais on ne peut s'empêcher de citer le rejet par J. Hureiki de l'origine libyenne des Touaregs au nom d'un historiographie christiano-byzantine. (5) Au final et à ce jour, nous pensons que l'Homo sapiens du Jebel irhoud ne fournit aucune preuve d'une continuité préhistorique de la population nord-africaine et saharienne.

Les préhistoriens J.J Hublin et A. Ben-Ncer ont raison de dire qu'il ne s'agit que d'une séquence de la pérégrination de Homo sapiens en Afrique. A contrario d'un continuité phylo-génétique de l'homme moderne nord-africain, il reste beaucoup d'obstacles à surmonter pour régler le problème des hiatus et des lacunes afin d'affirmer une quelconque filiation des diverses civilisations qui se sont succédé en Afrique du Nord et au Sahara.

Par contre et d'un point de vue épistémologique, l'exemple de l'Homo sapiens du Jebel Irhoud nous permet de réouvrir le dossier de l'utilisation des techniques en archéologie et des moyens mis à la disposition des équipes de recherche. Le court article de M. Skinner qui du reste est optimiste, encourage les jeunes chercheurs en les incitant à s'investir davantage et il abonde dans ce sens en expliquant pourquoi la génétique est insuffisamment armée pour dater les spécimens préhistoriques. (6) Nous croyons que la nécessité du terrain s'applique aux travaux de S. Chadli et que les supputations de B. Lugan à la suite des travaux de G. Lucotte sur l'origine des Amazighs ne font que reprendre un vieux débat du XIXe siècle au sein de la Société d'anthropologie de Paris. (7)

F. Hamitouche

Bibliographie sommaire

1- Ch. Stringer, L'émergence de l'homme moderne, Pour la science no 160, Février 1991.

2- M. Brunet, d'Abel à Toumai, nomade, chercheur d'os, O. Jacob, Paris, 2006

- Origine et histoire des hominidés; Nouveaux paradigmes, Fayard, Paris, 2008. -A. Ben-Ncer et J. J Hublin, interviews, RFI

3- L. Balout, Préhistoire de l'Afrique du Nord. Essai de chronologie, Arts et métiers graphiques, Paris, 1955. Voir aussi G. Aumassip, Préhistoire du sahara et de ses abords, Maisonneuve-Larose, Paris, 2004.

4- Sur l'orientalisation de l'Afrique du Nord, nous renvoyons à notre Homo algérianicus.

5- J. Hureiki, Essai de l'origine des Touaregs, Karthala, Paris, 2003.

6- M. Skinner, Pourquoi la découverte de restes d'Homo sapiens est si importante, Techo-science du 08 juin 2017, Slate.fr

7- S. Chadli, Afrique du Nord, Anthropologie génétique et histoire du peuplement humain, Anthropos, 2009.

- B. Lugan, Quand l'Egypte était amazighe, Internet.

- G. Lucotte, Y-Chromose DNA haplotypes in North African population, Human biology; USA, 2000.

- H-A-N. Prunier, Sur l'ethnologie égyptienne, MSAP, Paris, 1860-1864

- Des races dites berbères et leur ethnogénie, A. Hennuyer, Paris, 1873.

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Commentaires (2) | Réagir ?

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Quelqun EncoreQuelqun

Il y a quelque chose qui m'échappe. Si l'on parle d' Homo sapiens et de 300 000 ans d'âge etc, où va t-on chercher alors le qualificatif "amazigh" ou encore "arabe" ? Homo sapiens est, normalement, une forme quasi primitive de l'homme tel que nous le connaissons. De même, il nous est, jusque-là, appris que tout ce qui était "culture" relevait de l'acquis et non de l'inné, yak?

Comment se fait-il alors que cet Homo sapiens soit né "amazigh", "arabe" ou autre? Nous ne sommes même pas sûr que cet homo sapiens soit parlant ou locuteur. Or, un des éléments - pour ne pas dire l'Elément - représentatif d'une identité est justement l'élément linguistique.

Soit, je vous ai mal lu ou bien ighélviyi Rémdhane nagh ces infos, comme beaucoup d'assertions, relève plutôt du fantasme.

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moh arwal

faux debat vous perdez votre temps tous les deux