L'Afghanistan comme il n'a jamais été raconté

L'Afghanistan, un pays de montagnes insoumises, d'hommes nés dans la guerre.
L'Afghanistan, un pays de montagnes insoumises, d'hommes nés dans la guerre.

"Le Djihad contre le rêve d’Alexandre. En Afghanistan, de 330 av. J.-C. à 2016", Jean-Pierre Perrin, Seuil, février 2017, 295 p.

Un grand livre, prix Joseph-Kessel 2017, de la description des confins autour de "zone tribale" et du Peshawar cosmopolite et "british" d’avant les massacres organisés par les talibans pakistanais (134 enfants en décembre 2014), à la distinction entre le djihad national afghan, le djihad transnational d’Al-Qaida au djihad mondial et global de l’Etat islamique. Au talent de l’écrivain, à la rigueur de l’historien, le journaliste scrupuleux apporte beaucoup sur cet Afghanistan où il s’est rendu bien des fois, de 1982 à nos jours. Il illustre les paramètres de la géopolitique, que ce soit l’incompétence de la CIA armant Ben Laden qui n’a jamais combattu les Soviétiques, l’ignorance crasse des réalités et traditions locales par la coalition de bric et de broc dirigée par Washington voulant imposer une démocratie clefs en main, à l’immixtion récente de la Chine sur l’échiquier afghan.

La ligne directrice de cet ouvrage concerne le fléau du XXIe siècle, l’islamisme. C’est-à-dire la violence primitive qui nie le message fraternel du Coran, le refus de penser l’Autre, si ce n’est dans un statut dégradant, tout en reléguant la femme dans un ghetto social et familial où elle n’est qu’un "bétail". Pour dénoncer la bêtise du "djihad contre le passé" illustré par la destruction des Bouddhas de Bamiyan et des riches collections du Musée de Kaboul, sur ordre de mollahs ignares imbus du salafisme favorisé par les financements de Saoudiens chantres du wahhabisme, Jean-Marie Perrin offre un saisissant parallèle entre l’obscurantisme des talibans, qu’il a fréquentés, et la lumière d’Alexandre et du royaume de Bactriane qui lui survécut durant neuf générations à Bactres (Balkh).

Alexandre est bien le seul conquérant de l’Afghanistan. Ce fut sa plus rude campagne illustrée par le coûteux exploit, en mars 329, de la remontée de la vallée du Panshir et du passage du col de Khawak (où l’auteur a vécu une tempête de neige en octobre 2007) à 3 848 m. Ce qui lui permit de fondre par surprise sur son dernier ennemi, Bessos, l’assassin de Darius III. A l’inverse des armées d’autres envahisseurs, sauf les Mongols, les hommes d’Alexandre, légèrement équipés, étaient aussi rapides que les montagnards de ce toit du monde. Mais c’est moins par les armes que les Afghans furent conquis que par la séduction. L’histoire a retenu le mariage avec Roxane en oubliant l’essentiel : le vainqueur sut mêler l’Occident et l’Orient, au nom de l’hubris ou volonté philanthropique d’égaler les dieux. A souligner les parallèles entre la cruauté de la mort du traître régicide Bessos et le supplice du Dr Nadjibullah et de son frère par les talibans, le 25 septembre 1996, pourtant réfugiés dans l’enceinte de l’ONU à Kaboul. Pour les Américains qui le tuèrent dans son repaire pakistanais, de même Ben Laden put apparaître comme une sorte de Bessos.

Ce livre rappelle qu’il ne peut y avoir de bon reportage sans connaissance intime du passé. Ce pays a d’abord été détruit par une "bombe atomique culturelle" : Gengis Khan et ses hordes : Balkh, la ville de Bamiyan, mais aussi Samarkand, Boukhara, puis la Perse orientale avant Bagdad en 1258 par les successeurs du conquérant illettré. En résulte une fermeture du pays sur lui-même, le rejet de toute modernité et une méfiance envers l’étranger hors les règles sacrées de l’hospitalité. Citant le chef-d’œuvre de Peter Hopkirk sur Le Grand Jeu, tout en choisissant la version russe du "Combat des ombres", l’auteur donne les clefs de la plus importante défaite et humiliation de l’Empire britannique en janvier 1842, avant Singapour un siècle plus tard. Ayant été témoin au milieu des années 1980 aux côtés de moudjahidine de l’attaque de la base aérienne de Ghazni, Jean-Marie Perrin souligne que le plus puissant des matériels ne peut rien contre des combattants rustiques parfaitement adaptés au terrain et se fondant dans la population (sur le modèle de l’ALN, entre autres). Même échec des Américains que l’auteur accompagne au sein de leurs convois Mad Max, fonçant par sécurité sur les routes au mépris d’Afghans qui les méprisent.

A retenir aussi l’analyse sereine du commandant Massoud, dont l’auteur était un proche. Lecteur du Che et de Giap, cultivé, francophile, généreux, fin tacticien de la guérilla et un des grands vainqueurs des Soviétiques, il s’entoura que de Tadjiks sans concevoir un destin national. D’où ses crimes de guerre pour répondre à ceux du "bourreau de Kaboul", Gulbuddin Hekmatyar, lors de la lutte fratricide pour le pouvoir en 1992 qui détruisit une partie de la capitale. S’il était favorable à l’éducation des filles, "le lion des montagnes" ne sut s’affranchir des mollahs salafistes. Il en fut finalement victime, deux jours avant le 11 septembre 2001, par la main de deux agents du chef wahhabite et agent saoudien, Abdoul Rassoud Sayyaf (lui-même commandité par Ben Laden), dont les partisans coupaient les seins des femmes chiites entre 1992 et 1996.

Jean-Charles Jauffret

Plus d'articles de : Culture

Commentaires (0) | Réagir ?