Élection, peuple et "élitace" en Algérie et ailleurs !

Le peuple maintenu sous le boisseau par la répression, la peur et la menace.
Le peuple maintenu sous le boisseau par la répression, la peur et la menace.

Dans une contribution précédente (http://www.lematindz.net/news/24505-hna-ghachi-wa-nta-chkoun-nous-populace-et-toi-qui-es-tu.html, 30 Mai 2017), j’annonçais une suite. La voici.

Le texte précédent, écrit avant – il faut le préciser - les élections législatives du 4 mai, estimait que le peuple, contrairement à ce que pense une certaine "élite" intellectuelle algérienne, n’est pas, malgré tout, un ramassis de "ghâchi" (populace). Une preuve éclatante en a été le résultat des élections législatives : un taux d’abstention de vote et de bulletins blancs tel qu’il a obligé à constater que ses protagonistes forment le "premier parti" algérien.

Ce n’est là, à mon avis, que le dernier acte où ceux qui croient savoir (dirigeants étatiques, partis d’opposition, "élite" intellectuelle) sont contredits par la réalité des faits, autrement dit par l’action concrète du peuple.

Rappelons d’autres exemples de ce genre en Algérie.

1. Les imposantes manifestations de 1960, contre le colonialisme : le gouvernement français et même le FLN. furent totalement surpris par ce mouvement.

2. Les manifestations de juillet 1962 : le peuple sortit dans les rues, criant "Sept ans, ça suffit !", pour mettre fin aux massacres des combattants de la lutte de libération, opposés au putsch militaire de l’armée des frontières, conduites par le colonel Boumediène, soutenu par son référent politique Ben Bella.

3. Juste après l’indépendance, après la fuite des propriétaires et ingénieurs : prise en main autogestionnaire d’entreprises industrielles et agricoles par des travailleurs, poursuivant ainsi la production.

4. Le "printemps berbère" de 1980 : il déboucha sur le début de reconnaissance des droits des citoyens amazighes, notamment kabyles.

5. Les manifestations d’octobre 1988 : ils sonnèrent la fin de la dictature du parti unique, et permirent une certaine ouverture démocratique, quoique très limitée.

6. Enfin, le 4 mai 2017 : le boycott et les votes blancs d’une majorité de citoyens. Ce fut un acte significatif de défiance et de contestation du système politique dominant.

Rachid Tlemçani note : "Le scrutin de 2017 a clairement démontré qu’il y a un autre grand parti, les abstentionnistes constituant plus de 70% du corps électoral. Un parti de 15 millions d’adhérents, le plus représentatif du pays, aurait pourvu l’intégralité des sièges de la nouvelle l’Assemblée." (Autoritarisme électoral : les élections de 2017 et Parti d’insoumis)

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De la même manière que les irruptions du peuple sur la scène sociale, auparavant, furent toutes le signal d’un changement social décisif, pourquoi le dernier mentionné ne le serait-il pas ?… La question fondamentale réelle est désormais celle que tous les observateurs déclarent : si ce changement s’effectuera de manière pacifique ou violente.

Le même Rachid Tlemçani affirme, dans son article déjà cité : "Le conflit entre "l’Algérie du marteau" et "l’Algérie de l’enclume", entre les élites et le peuple insoumis, amènera le pays dans l’inconnu. Le scénario catastrophe de type vénézuélien que tous les Algériens redoutent le plus a incité déjà des apparatchiks à mettre leurs familles à l’abri, à l’étranger, et l’argent de la corruption dans les paradis fiscaux."

Tous les changements sociaux significatifs ont eu comme l’un de leurs signes précurseurs ce genre d’action des membres de la caste dominatrice. Cependant, l’avènement de ces changements, s’il fut généralement brutal, se réalisa, quelquefois, de manière pacifique.

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Une des conséquences immédiates à tirer est celle-ci. Considérons les membres de l’"élite" intellectuelle algérienne qui ont, voilà peu de temps, taxé le peuple d’être uniquement "gâchi" (populace), sans discernement politique.

A la vue du résultat de ces élections législatives, ne doivent-ils pas être, eux, considérés comme des intellectuels dépourvus de discernement politique, puisque les "gâchi" ont démontré par leur abstention une conscience de peuple ?… Dans ce cas, ne faut-il pas accoler à cette catégorie d’intellectuels ce néologisme que je me permets de proposer : "élitace" ?

On sait que le terme « populace » dérive de l’italien "popolo" (peuple), doté du suffixe péjoratif -accio. De manière semblable, je dirai "elitaccia" (en français "élitace"), pour indiquer cette élite qui montre une carence manifeste sur le plan intellectuel, en l’occurrence dans sa conception de ce qu’est le peuple.

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Notons que ce défaut n’est pas caractéristique de l’"élite" algérienne actuelle.

Limitons-nous à quelques exemples significatifs du passé et d’ailleurs.

En France, au début de 1968, des dirigeants politiques et des intellectuels affirmèrent que "La France dormait", était en "léthargie", entendons le peuple. Et voilà qu’éclata le formidable mouvement de Mai 68 ; il ne fut pas, comme certains ont voulu le faire croire, seulement un mouvement d’étudiants mais également de travailleurs des usines et des employés.

Dans la Russie du XIXe siècle, Lénine avait toujours taxé avec mépris le peuple en général, et les travailleurs en particulier, d’avoir uniquement un intérêt "économiste", autrement dit vulgairement matériel. Et voilà qu’en 1905, puis en 1917 apparaissent les "soviets" (conseils) de travailleurs (ouvriers ou paysans) et soldats, à la surprise totale aussi bien des dirigeants de l’État tsariste que de Lénine lui-même et de son parti bolchevique. Ce dirigeant et son organisation montèrent dans le train déjà en marche avec la fameuse brochure de Lénine ": Tout le pouvoir au Soviet !"

Dans la France du début de 1789, de même, le mouvement populaire qui porta à la destruction de la sinistre Bastille, comme celui du 10 août 1792 contre le palais des Tuileries, surprirent, là encore, aussi bien gouvernants que militants politiques et intellectuels d’opposition.

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Quant aux "représentants" du peuple que sont les députés, un militant et théoricien social a observé : "Il faut avoir vécu dans cet isoloir qu’on appelle une Assemblée nationale pour concevoir comment les hommes qui ignorent le plus complètement l’état d’un pays sont presque toujours ceux qui le représentent." (Joseph Proudhon, "Les Confessions d’un révolutionnaire", 3e édition, 1851.)

Lire aussi : Vous voulez savoir combien est nettement plus grave la situation des députés algériens ?… Lisez cet article intitulé "Les primes, les privilèges et les salaires alléchants de nos députés"(Les primes, les privilèges et les salaires alléchants de nos députés)

Quant à cette catégorie d’intellectuels, l’"élitace", qui s’arroge le privilège de parler du peuple avec condescendance, pour comprendre pourquoi ils manifestent leur méprisante vision du peuple, il faut d’abord savoir quels sont leurs salaires, primes et privilèges. Alors tout s’éclaire.

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Quelle conclusion tirer, aussi bien pour l’Algérie que pour le monde ? Certes, les peuples sont malheureusement victimes d’aliénations idéologiques de toutes sortes, produites par leurs exploiteurs : croire au « destin » métaphysique, justifiant l’inertie et la résignation, et mépriser l’action raisonnante émancipatrice ; être fasciné par les dominateurs et ignorer les libérateurs de toute forme d’asservissement.

Certes, ces mêmes peuples sont plus sensibles à la satisfaction de leurs nécessités matérielles vitales (nourriture, logis, santé, etc.) qu’à la liberté d’expression et à leurs droits comme citoyens. Mais ce sont précisément les difficultés à pourvoir aux besoins matériels indispensables qui amènent à la conscience de disposer de droits citoyens, seule manière d’établir une société plus équitable dans le domaine matériel.

Ces considérations portent à deux observations.

1. Avant de considérer le peuple avec mépris, comme « populace », l’intellectuel, - s’il veut être réellement libre -, devrait examiner sa capacité réelle de connaissance de ce peuple, le fréquenter suffisamment avant d’en parler, et connaître l’histoire réelle des peuples, en tant qu’agent social distinct de changement social.

2. A propos des dernières élections législatives en Algérie, l’importance de l’abstention au vote et des bulletins blancs a un double aspect.

D’une part, elle est une victoire du peuple. Il a ainsi montré sa défiance en ce qui concerne aussi bien les détenteurs du pouvoir que les partis d’opposition (prétendue telle ou réelle). Mais, d’autre part, cette victoire peut être également vue comme une défaite. En effet, l’indifférence par rapport aux élections est une protestation, certes, mais elle laisse aux détenteurs du pouvoir la gestion totale de celui-ci. "Vous m’avez ignoré ?... déclarent les dirigeants. Eh bien, je m’en contrefous, puisque je continue à gérer les affaires selon ma volonté !"

Par conséquent, il reste à transformer l’indifférence populaire aux élections en action constructive positive. Dès lors, un problème se pose : comment opérer cette construction de manière pacifique et démocratique, en évitant la violence et l’autoritarisme ?

Voici ce que l’histoire de l’Algérie et du monde enseigne : que le peuple apprenne à s’auto-organiser pour auto-gérer ses actions, progressivement et dans les divers secteurs possibles. En effet, qui donc sauverait le peuple autre que lui-même ? Et comment le pourrait-il sans disposer de délégués réellement représentatifs de ses intérêts légitimes, jouissant d’un statut matériel (salaire) pas plus avantageux que celui des gens du peuple laborieux ?

Là sont les questions que les jeunes générations, en Algérie comme ailleurs, devraient envisager, si elles veulent construire un monde libre et solidaire.

En vue de ce but, une contribution est nécessaire. Non pas, évidemment, celle de l’"élitace", mais des authentiques intellectuels, autrement dit les esprits possédant un réel savoir, sont des citoyens vraiment libres, et ont à cœur le sort du peuple, qu’il faut non pas s’en servir mais servir.

Je reviendrai sur ce thème dans la prochaine contribution.

Kaddour Naïmi

kad-n@email.com

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Commentaires (2) | Réagir ?

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samir mderci

Mais cher Monsieur "l'élite" est chassée jusqu'à ce jour quand à "l'élitace" c'est le résultat d'un peuple tube digestif mal instruit d'abord mais surtout encrassé dans son tribalisme paysan et autre "dechrisme" ou "Douarisme.

Aucune pseudo révolution paysanne n'a réussi à travers le monde, la dialectique de lutte des classes marxistes a bien défini le paysan comme "un aliéné à la terre" et l'ouvrier révolutionnaire n'est pas encore né dans ce pays, quoi qu'en pense l'instrument d'analyse Marxiste des formations sociales ou sociétés est un instrument redoutable et efficace, la réalité est là dans des villes gros village et des campagnes abandonnées.

L'élite dont vous analysez les ressorts est issue des universités et des écoles de la république paysanne au sens propre sociologiquement parlant.

Elitace ou Elite ou encore Elicrasse, voilà la hideur d'un pays dans toute sa nudité et ses incapacités. Votre article devrait ouvrir un véritable de fond mais à défaut d'une élite effective (surtout pas celle préfabriquée par l'université Algérienne actuelle) , le seul espoir est l'auto-implosion interne par défaut.

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krimo bonody

Merci, Samir, pour votre commentaire !

Kadour