Université d’Alger II : entre insécurité, drogue et rumeurs...

L'université de Bouzaréah
L'université de Bouzaréah

Située sur les hauteurs de l’ouest de la capitale, l’université d’Alger II, alias "la fac de Bouzaréah", connaît le taux le plus élevé d’agressions et de violence. Ses étudiants blâment les "intrus". Reportage

Ici, l’insécurité règne. Du moins, c’est sur quoi nombre d’étudiants ne sont jamais en désaccord. Même les enseignants n’en sont guère à l’abri. Il n’y a pas plus de six mois, une professeure s’est faite agressée au sein du campus. Il s’agirait probablement d’un "coup de vengeance", selon des étudiants. Les agents de sécurité auraient été alors en grève.

L’université, à la différence des autres, ne dispose pas vraiment de ce qu’on peut qualifier d’entrée principale. Il y figure celle d’en haut, qui débouche sur la rue Djamel El Dine El-Afghani (Air de France) – et où officient néanmoins des agents de sécurité –, celle du parking, et celle d’en bas, qui ressort sur Clairval (Chevalley) – on n’y trouve aucun agent de sécurité cependant. Sur sa longue route défoncée, donnant sur la station du transport universitaire, des engins transportant du matériel de construction s’immiscent entre étudiants et autobus pour rejoindre leur chantier, à gauche. Ce dernier, n’étant visiblement pas lié au centre d’enseignement, est tout aussi accessible. Un peu plus loin, les trottoirs de l’espace universitaire sont squattés par des commerçants, vendant clandestinement toutes sortes de produits comestibles. Et au pied des escaliers, le vendeur de vieux livres se voit privé de sa "clientèle" par le jeune marchand de souliers pour femmes qui, refusant d’apparaître dans nos photos, avoue de "travailler au noir", lui et son voisin. A croire que l’on est dans un lieu de savoir ! Sulfureuse et ultime voie, une pente raide de pas moins de soixante mètres s’impose alors, au-delà des escaliers, pour aboutir au campus. Elle donne finalement sur un poste d’agents. Déserté, cependant.

Ainsi, le sanctuaire universitaire devient l’itinéraire habituel d’une considérable minorité, visiblement étrangère, qui, à titre d’exemple, cherche à déboucher sur Chevalley, ou simplement jouir de la gratuité du transport des étudiants – ce qui ne fait ni chaud ni froid aux agents de sécurité. Tandis que pour d’autres intrus, l’université devient alors un square, voire un lieu de débauche et de commerce illicite.

"El B"

Le Département des langues étrangères, autrement dit "le Bloc B" ou simplement "el B", est celui qui connaît le plus d’embrouilles. Dans la pénombre de la partie arrière du département, des jeunes, dont l’allure n’est manifestement pas estudiantine, se regroupent. Et, dans l’indifférence des regards, des gestes obscènes se font voir, des mots grossiers et provocateurs se profèrent çà et là, se mêlant aux cliquetis des dominos. Parfois, il suffit d’échanger un regard pour aboutir à l’inconvénient. La tension est au bout des regards.

"Ces gens-là accèdent à l’université de partout, opine Mohammed, étudiant en psychologie. Même si les agents demandent de voir ta carte d’étudiant, tu n’as qu’à y accéder depuis l’entrée des COUS (transport des étudiants). Tout le monde le fait, normal ! D’ailleurs, il est vraiment rare qu’ils te le demandent même à l’entrée principale (celle d’en-haut). Après tout, ils ne le font pas avec tout le monde."

Mohammed, comme tant d’autres étudiants, évoque les liens étroits qu’entretiennent les agents de sécurité avec ceux qui, pourtant étrangers au milieu universitaire, squattent les lieux, notamment le Bloc B. "Ce sont des gens de leur entourage", dit-il.

D’après lui, une fois la nuit tombée, les lieux ne deviennent plus ce qu’on peut qualifier d’université. Plusieurs fois, il lui est arrivé de trouver dans sa classe des bouts de joints et des plaquettes de "L’hamra" (substance hallucinogène) entamées, jetés par terre.

Apparemment, ce n’est pas qu’au Bloc B que se commettent les infractions. Cependant, l’étudiant en psychologie (autre département) avoue s’être procuré du cannabis au fameux bloc. "Une seule fois, cependant", confie-t-il. Au bloc, le trafic et la consommation se tiennent à ciel ouvert. "On y vend même de l’extasy", ricane une étudiante, dans son insouciance – ou son impuissance à changer les choses. Des policiers en civil auraient maintes fois pénétrer les lieux. Cependant, les intrus y prospèrent toujours.

Agents de sécurité : connivence ou indifférence ?

En fin de l’année dernière, des rumeurs se faisaient de plus en plus échos. "Au début, il y avait des rumeurs qui disaient qu’un agent de sécurité vendait de la drogue au sein de l’université", déclare un jeune étudiant, ne voulant pas se citer nommément. A l’en croire, des policiers en civil l’auraient un jour croisé à l’université, lui et son camarade qui connaissait l’agent "recherché". "Ils nous ont fouillés, puis ont demandé si nous connaissions la personne qu’ils recherchaient, témoigne-t-il. Mon camarade leur avait alors dit que, certes, il le connaissait mais qu’on n’avait aucun rapport avec lui". Environ une semaine après l’incident, l’agent concerné aurait "disparu".

Yasmine, étudiante en littérature française, dénonce l’autoritarisme et le dérapage des agents. Si les choses dérivent à l’extérieur du département, les étaux se resserrent à l’intérieur. "Inutilement, parfois". Un jour, alors qu’elle et ses camarades devaient se rendre en classe pour passer leur examen, les portiers du département leur ont interdit l’accès. "Ils nous ont dit : "personne n’entrera et personne ne sortira, jusqu’à ce qu’on règle le problème", se souvient-elle. Le problème ? Une étudiante en Master n’avait pas apprécié, comme tant d’autres, la façon dont elle fut traitée par ces agents, et leur avait lancé des mots qu’ils n’avaient pas approuvés. "On se sent comme des prisonniers", soupire-t-elle.

"Certains d’entre eux profitent de leurs postes pour faire des choses qui leur paraissent normales, mais ils ne font que nuire à l’atmosphère universitaire", observe Mohammed.

Pendant ce temps-là, à l’Institut français d’Alger, les files d’étudiants voulant s’expatrier se font de plus en plus longues. "Plus de 23 000 étudiants algériens sont actuellement inscrits dans les établissements de l’enseignement supérieur de France", rapporte El Watan, en octobre 2016. Entre autres, le fléau qu’est l’insécurité à l’université d’Alger II, n’est malheureusement qu’une paille dans une botte de foin.

Youcef Oussama Bounab

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Commentaires (1) | Réagir ?

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Aghioul Aghyoul

Merci pour ce constat (quoique incomplet, mais c'est un bon début et utile). C'est le 3ème article publié ici ces derniers temps sur l'université en Algérie. Je salue donc votre démarche vu l'importance du sujet. Moi même j'ai été torturé quand j'étais étudiant à Alger. La violence universitaire est un signe de déclin de toute une société. Il y a tellement de choses à écrire, dénoncer, analyser sur l'université algérienne que vous pouvez créer un quotidien rien que pour ça. Encore une fois, merci pour vos articles traitant de l'université.