Mohamed Boudia : les manipulations médiatiques de son assassinat (I)

Mohamed Boudia.
Mohamed Boudia.

Le journaliste du Times, Aaron J. Klein dans son ouvrage (1), désignait les opérations spéciales menées contre les dirigeants palestiniens et militants arabes du nom d’Opération Colère de Dieu. Nous l’avons abordé dans notre récent ouvrage, intitulé : Mohamed Boudia : "Une œuvre inachevée" (2) et nous ne reviendrons pas sur cette appellation, qui semble acquise par les médias, comme version officielle et vérifier.

Si nous citons le journaliste d’investigation du "Times", c’est bien pour illustrer qu’un même langage, pour rappeler que l’assassinat du militant algérien fut partagé par l’ensemble des titres mondiaux. Dans l’ouvrage en question, Klein évoque l’organisation du groupe d’action des services secrets "israéliens", qui serait dénommé le groupe "Césarée" et que dirigeait Michael "Mike" Harari. Groupe constitué à la suite de l’opération palestinienne de Munich en 1972. Le groupe en question, aux dires du journaliste, était composé de sous-groupes d’agents désignés par les trois premières lettres de l’alphabet de l’hébreu : Aleph, pour les tueurs, Beth, pour les conducteurs de véhicules et agents de protection pour les tueurs, et Chet, pour le couple, se prétendant nouveaux mariés et dont la mission était de louer des appartements pour la logistique du reste du groupe.

Sylvia Raphael faisait partie du 3e groupe. Autour de ce cercle restreint, chargé de la seule "Action", le groupe Ayin (4e lettre), serait composé de 6 à 8 agents qui avaient pour tâches de suivre les victimes et déterminer les moments propices pour l’entrée en action du groupe Aleph. La première apparition de ce groupe du Service Gidon du Mossad, fut le 6/10/1972 avec l’assassinat de Wael Zweiter, représentant de l’OLP à Rome qui fut faussement considéré comme le chef de l’Organisation Septembre Noir (OSN) en Italie. Au soir du 21 juillet 1973 et en pleine attaque sur le QG du Fatah, à Beyrouth, par un commando "israélien" débarquant de mer, Lillehammer (Norvège) voit un citoyen marocain, Ahmed Bouchiki, succomber aux tirs de deux agents du Gidon, devant sa femme enceinte d’un garçon, Toril Larsen Bouchiki et cela à la sortie d’une soirée au cinéma.

Les tueurs du Gidon, en tuant un jeune sympathisant de la cause palestinienne, croyaient avoir abattu Ali Hassen Salameh, le fondateur de la Force-17, de l’OLP. Ainsi, procédait le pays le "plus démocratique du Moyen-Orient", par le feu et le sang qu’il conçoit comme sa seule culture politique de survie.

Il est certainement intéressant de ce tourner du côté de la presse internationale et sur son traitement de l’assassinat du militant algérien Mohamed Boudia. Traitement qui nous permet de comprendre le fonctionnement de cette institution médiaticofinancière et de son allégeance au seul capital mondial. Nous citerons à cette occasion comme exemple, des médias européens et anglo-saxons, afin de montrer le poids de cette institution et son traitement de l’info, à façonner une opinion publique en nourrissant son imaginaire politique. A commencer par le New York Times du 3 juin 1984, qui présenta le livre du journaliste canadien Georges Jonas, intitulé La vengeance : La vraie histoire d’une équipe antiterroriste israélienne, qui inspira la réalisation, en 1986, un film Sword of Gidon (Le 11e commandement) de Michael Anderson. L’article du NYT, signé par Ken Follett, considère l’ouvrage comme un travail qui est beaucoup plus proche de l’écriture de John Le Carré, le romancier de la "Guerre froide", qu’une enquête de terrain. Le livre évoque l’agent du Mossad, "Avner" qui, avant d’être un assassin c’est celui "qui traine dans les aéroports internationaux à la recherche de terroristes", et au journaliste de s’interroger : "Comment diable fait-il pour les distinguer des autres voyageurs ?". L’imaginaire du romancier, dramaturge et poète canadien est sans limite : "En général, ils ont voyagé avec peu de voyages, mais ont tendance à emporter leur sac de sport ou une petite valise, plutôt que de mettre leurs ports, sur des sièges vides ou sur le sol du hall des aéroports. Ils pourraient fumer beaucoup et aller aux toilettes fréquemment. Ils sont de ceux qui avaient peu de temps à se plonger dans un livre ou d’un magazine, mais il serait normal pour eux d’en feuilleter les pages." L’air authentique d’une grande partie de ce livre de 376 pages, tant à rendre plus visible l’odeur incomparable du mensonge qui traverse quelques pages douteuses, remarque Ken Follett. L’"Avner" du livre, s’interroge encore Follett, avait bien accepté la liste des cibles palestiniennes et arabes à abattre, mais comment a-t-on réunis les preuves de leur culpabilité pour les condamner à la mort?

Parmi les noms de cette liste, le poète palestinien Wael Zwaiter, à Rome et le directeur de théâtre parisien Mohamed Boudia. L’auteur canadien de l’ouvrage, indique avec confiance que "les terroristes ne sont pas définis par leurs objectifs, mais par les moyens qu’ils utilisent pour les atteindre." Avant de conclure, l’auteur de La Vengeance, considère que les agents secrets sont toujours hors de contrôle et qu’un "Avner", n’ayant dans sa liste que 11 noms, ont bien, son équipe et lui tués d’autres personnes en ajoutant de leurs plein gré d’autres noms à la liste sans consulter leurs maitres et refusant de mettre fin à l’opération pour que l’on leur ordonne de le faire. C’est à travers cette rhétorique que le lecteur nord-américain façonne son image du terroriste et de celui qui lutte contre, sans lui apporter un quelconque éclairage objectif sur les causes réelles de la terreur d’où quelle émane.

Toujours sur les colonnes 2 du NYT, la consultation des archives nous remonte à l’édition du 2/7/1973, qui annonce l’assassinat de l’attaché militaire "israélien" devant sa maison à Washington. L’assassinat avait été revendiqué, selon le journal, par les Palestiniens eux-mêmes et sur les ondes de la Voix de la Palestine, émettant du Caire en affirmant que l’opération "avait été exécuté en représailles à la mort d’un militant arabe à Paris la semaine dernière". Le militant n’est autre que Mohamed Boudia, que le journal américain, considère sous la plume de Bernard Gwertzmann, "comme un leader radical arabe, tué lorsque sa voiture a explosé" (p.57). L’édition du 8/7/1973 revient sous la plume de Lynda Charlton, sur l’assassinat du diplomate "israélien", avec la déclaration de l’Ambassadeur sioniste à Washington, Simsha Dimitz, que "les frontières d’Israël sont partout. Les mains de ceux qui ont essayé de le tuer (le colonel Alon) dans l’air l’ont atteint ici". et le journal new-yorkais de reprendre les propos de la radio palestinienne au Caire que le colonel Alon a été "exécuté" en représailles à "l’assassinat récemment à Paris de Mohammed Boudia, qui est mort quand sa voiture a explosé. M. Boudia est considéré comme un membre du groupe terroriste Septembre Noir" (p.152).

Mohamed ou Mohammed, le quotidien américain ne s’attarde nullement sur la question. Les Palestiniens ne sont cités que par un groupe de terroriste détournant des avions, assassinant des diplomates US ou encore revendiquant dans l’ombre leurs actes. Il faut attendre l’édition du 14/1/1975, pour lire sous le titre "Deux roquettes tirées sur un jet d’Israël à Paris", revendiqué par un groupe de guérilla arabe appelé "Commando Mohamed Boudia", pour apprendre que l’Algérien est un "exilé et sympathisant des Palestiniens qui a été tué par une voiture piégée à Paris en 1973". L’OLP et depuis Beyrouth, avait déclaré qu’elle n’avait rien à voir avec l’attaque d’Orly, elle a même dénoncé l’action en la considérant comme un crime et "un complot contre la cause et le peuple palestinien". Bien que revendiquée par l’OSN, lors d’un appel téléphonique au bureau de l’AFP-Beyrouth, l’Associed Press a rapporté depuis la capitale libanaise, qu’un "porte-parole de Septembre Noir avait affirmé que le groupe a cessé ses activités il y a longtemps", pour ainsi dire que le groupe a été dissous. Dans la même édition, nous lisons que l’avion de la compagnie El Al "israélien" et qui a subit l’attaque à Orly, est partie pour New-York après avoir subit des contrôles techniques. A son arrivée, c’est un autre groupe s’appelant Armée Jeune Croate, anti-régime de Tito qui revendiqua l’attaque lors d’un appel téléphonique à WINS une radio locale de New-York. AFP, Associed Press et Reuters alimentent les colonnes de la presse américaine, par des dépêches qui fustigent la cause palestinienne en la montrant comme celle de vulgaires criminels. C’est le NYT du 21/1/1975 et sous la plume de Flora Lewis que nous apprenons que "trois terroristes arabes qui détenaient 10 personnes en otage dans les toilettes de l’aéroport d’Orly pendant 17 heures, les ont libérés (…) et ont volé au loin en direction du Moyen-Orient où six nations leur auraient refusé de les accueillir. » (p.1)

Entre "arabes", "toilettes" et "le Moyen-Orient", l’intention des médias se précise par l’affirmation du commando d’Orly d’être "membres d’un groupe de guérilla nommé Mohammed Boudia, un pro-palestinien algérien tué à Paris il y a deux ans". Aux termes de son assassinat, la nouvelle a fait le tour du monde. C’est ainsi que nous retenons la dépêche de l’Australian Associed Press-Associed Press, envoyée depuis son bureau parisien pour le Canberra Times du 30 juin 1973, montrant la photo des pompiers parisiens en train d’évacuer les restes du corps de Mohamed Boudia, considéré comme « membre de l’organisation terroriste Septembre Noir". l’illustration en question, coiffe une autre dépêche émanant du bureau cairote de la même agence, sur le F-4 Phantom "israélien" qui a été abattu par la DCA égyptienne et tomba la région du canal de Suez. Une fois reçue à l’autre bout du monde, l’info dessine dans l’imaginaire de son lecteur, cet Arabe qui ne sait que tuer et ce faire tuer et qu’il n’est nullement question d’une quelconque cause ou combat une agression ou occupation de territoires arabes. Le titre est bien évocateur, entretenant la confusion avec son "Israeli jet shot down in canal zone by Egypt" montre bien que l’avion ne faisait que passé et que c’est l’Egypte qui agresse l’autre ! (A suivre)

M. K. Assouane, Université d’Alger-2

| Lire la suite : Mohamed Boudia : le document classé "confidentiel" suisse (II)

Note :

(1) - Striking Back: le massacre des Jeux olympiques de Munich de 1972 et la réponse mortelle d'Israël (2005).

(2)- "Mohamed Boudia : Une œuvre inachevée", édition999, Publié le 11 mars 2017.

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