Algérie: de la stabilité macroéconomique et de la stabilité tout court

L'élément démographique a été complètement ignoré par les gouvernements dans la structure de développement.
L'élément démographique a été complètement ignoré par les gouvernements dans la structure de développement.

La "stabilité macroéconomique", que l'on tant vantée pendant une dizaine d'années, est probablement en train de connaître des moments d'incertitudes et de déchirantes remises en cause, charriées par la nouvelle situation financière du pays.

La contraction des recettes extérieures, issues de l'exportation des hydrocarbures, fait que les réserves de change, évaluées à près de 200 milliards de dollars en 2014, ne dépasseront pas 100 milliards de dollars en juillet prochain. Le pays aura consommé 100 milliards de dollars en l'espace de trois ans, dédiés à payer les importations. Les efforts de réduction des ces dernières, moyennant l'institution de licences d'importation à partir de 2015, ont été peu concluants. Les importations continuent à peser lourdement sur les recettes extérieures, lesquelles sont constituées à 97 % des exportations des hydrocarbures, dont l'écrasante majorité du volume est expédié sous la forme brute. C'est une industrie quasi exclusivement extractive qui aura coûté au pays bien des errements et des hérésies, dont l'importation de carburants à raison de trois milliards de dollars par an. Signe d'une grave indolence économique qui a conduit le pays à importer des produits transformés à partir de pays non pétroliers (la Turquie, par exemple). La raison est aussi simple qu'absurde: le pays a "oublié" d'investir dans le raffinage. La solution de la facilité a imposé ses règles, aussi bien dans ce domaine que dans les domaines de la pharmacie, de la production agricole, de l'agroalimentaire,…etc.

Si la notion tant galvaudée de "stabilité macroéconomique", qui a rempli les pages de la "littérature" administrative et politique durant plusieurs années, a abouti à une telle fragilité financière du pays, c'est que, quelque part, il y a maldonne.

Toute réponse qui s'appuierait sur l'imprévisibilité des cours du pétrole est une arme qui se retournera contre son auteur, et pour cause. C'est justement cette imprévisibilité, grosse de mauvaises surprises et porteuses de quelques moments d'illusion, qui aurait dû être la base d'une autre économie, fondée sur le savoir, la formation des ressources humaines et l'exploitation de toutes les autres potentialités naturelles du pays (agriculture, agroalimentaire, tourisme), outre l'industrie. Il se trouve que, en lieu et place d'une stratégie intelligente qui mettrait en valeur- avec l'argent du pétrole, d'abord, puis par un développement autoentretenu - tous ces segments, l'on a eu affaire à une économie "minière" ou extractive, consistant à extraire le produit brut du sous-sol et à l'expédier en l'état vers l'extérieur.

Une parenthèse, un "doux souvenir"

La "stabilité macroéconomique" peut malheureusement ne s'avérer qu'une parenthèse, un doux souvenir d'une embellie financière gâchée dans l'importation, la corruption et les infrastructures de qualité douteuse. Elle a aussi servi à renflouer les caisses des entreprises étrangères. Car l'Algérie, contrairement à l'avis des experts qui recommandaient d'abord la mise à niveau des entreprises algériennes, publiques et privées, a évacué tout effort dans ce sens, laissant le vide se remplir par le partenariat avec l'étranger.

Un partenariat bruyant, qui promettait non seulement un niveau technique élevé, mais aussi, étrange philanthropie, un transfert de technologie qui nous rendrait indépendants de… l'étranger, c'est-à-dire de ces entreprises même !

Les partenaires économiques de l'Algérie auraient à ce point l'esprit "suicidaire" qu'ils scieraient la branche sur laquelle ils se sont assis ?

Quelle ne fut la déception des Algériens, quelques années plus tard, de découvrir la médiocre qualité des travaux d'infrastructures, particulièrement de l'autoroute, l'inanité du projet de transfert de technologie et, le "must" de toute cette fantasmagorie, l'ampleur de la corruption qui a grevé les projets confiés à ces partenaires!

Le faux-monnayage est un crime

On a fait valoir, depuis le milieu des années 2000, le concept de stabilité macroéconomique pour annoncer l'endiguement de l’inflation, le redressement de la balance des payements, la réduction du ratio du service de la dette, la croissance positive du produit intérieur brut et la réduction du chômage. Ces éléments ou segments de l'évaluation de la santé financière des États ne peuvent avoir de portée, de signification et de profondeur que dans un processus de redressement économique réel qui ne serait pas basé sur la "fausse monnaie" que constitue la rente pétrolière. Or, on sait que, selon le code pénal, le faux-monnayage est un crime.

Si l'Algérie n'avait pas pris un mauvais départ politique, fondé sur le monopole du pouvoir et le déficit de légitimité, cette "fausse monnaie" n'en serait peut-être pas une; elle deviendrait une bénédiction par laquelle aurait été construite une véritable économie dans laquelle se retrouveraient et prospéreraient 40 millions d'Algériens.

Aujourd'hui, en plus des déconvenues des politiques économiques, l'un des nouveaux défis relevé par les analystes est justement là, dans cette démographie qui redevient galopante après l' "accalmie" des années 1990. Le pays compte actuellement plus de 41 millions d'habitant, avec une natalité qui dépasse 1 million de nouveau-nés vivants/an. En 2014, par exemple, il y a eu exactement 1 014 000 naissances vivantes, soit 2 700 naissances par jour. Le nombre de mariages, dans la même année, a été de 386 422.

Comment recoudre la cohésion nationale ?

Au fur et à mesure que la tendance à la morosité des marchés pétroliers se confirme dans le temps- malgré les efforts des pays exportateurs de réduire la production-, la notion de stabilité macroéconomique voit peser sur elle, lentement mais sûrement, de lourdes incertitudes, au point où, probablement, elle sera boutée hors du lexique quotidien.

Il n'y a qu'une volonté politique audacieuse, qui s'appuierait sur le patriotisme réel et non celui factice sustenté par la rente, qui pourra, avec la participation de tous les Algériens jaloux de leur pays, recoudre la cohésion nationale sur la base d'un nouveau contrat social liant gouvernants et gouvernés, élus et électeurs, sans fraude ni froufrous suspects dans l'isoloir.

On se souvient d'une caricature publiée par un journal algérien à l'occasion du recensement de la population réalisé en 2008, faisant parler un ancien ministre de l'Intérieur dans un grand meeting populaire, et s'adressant à la population en ces termes: "Vous êtes 34 millions d'Algériens"! On dirait un gouverneur général qui s'adressait aux "Indigènes". Cette caricature illustre bien le divorce consommé entre la classe politique et le peuple. La stabilité macroéconomique ne peut avoir une vie longue et une solidité à toute épreuve dans un contexte de mal-gouvernance et de sous-développement de la culture politique.

Amar Naït Messaoud

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