ENTRETIEN. Jean-Charles Jauffret : "Pour les Russes, mieux vaut les Taliban que Daech en Afghanistan"

Jean-Charles Jauffret
Jean-Charles Jauffret

Professeur à Sciences Po Aix-en-Provence (sud de la France), Jean-Charles Jauffret y dirige le département d'histoire et les recherches en histoire militaire comparée. Jean-Charles Jauffret est un spécialiste de la guerre coloniale et des conflits afghan et algérien. Sur le conflit afghan, il a notamment écrit "La guerre inachevée" publié chez Autrement. Il livre dans cet entretien son analyse sur les derniers développements dans ce pays.

Le Matindz : Les Etats-Unis ont engagé 800 milliards de dollars dans la guerre en Afghanistan sans succès. Les dernières informations indiquent que tout est à refaire ?

Jean-Charles Jauffret : L’Afghanistan, depuis les échecs anglais au XIXe siècle et soviétique entre 1979 et 1988, est bien le tombeau des empires. Les Etats-Unis et l’OTAN ont commis l’erreur de l’avoir oublié en s’engageant dans un pays montagneux, sans port, et donc enclavé. Les forces occidentales auraient dû évacuer comme prévu par Barack Obama fin 2014. Il n’en est rien. Actuellement, au sein de l’opération "Resolute Support", les Etats-Unis doivent maintenir 13 000 hommes sur le terrain concentrés dans le trois grandes bases de Kandahar, Djalalabad et Bagram. Hélicoptères, avions, drones, forces spéciales, marines (dans la province du Helmand) doivent intervenir comme des pompiers de service pour tenir à bout de bras le gouvernement du président Ashraf Ghani. Il s’agit bien d’une survie sous perfusion.

Mais attention tout n’est pas encore perdu en raison de la menace de Daech qui effraie tous les Afghans. En effet, afin de relancer les pourparlers entre le gouvernement de Kaboul et les taliban pour trouver, entre Afghans, une solution politique à un interminable conflit, le 4 mai, de façon spectaculaire, Gulbuddin Hekmatyar, chef du réseau terroriste Haqqani piloté par les services secrets pakistanais et auteur d’attentats sanglants à Kaboul, a rallié le président Ashraf Ghani.

On assiste à une montée extraordinaire des taliban qui contrôleraient déjà d'importants territoires du pays. Comment expliquez-vous ce retour ?

Les taliban tiennent un peu plus du tiers du pays. Après la mort du mollah Omar, ils ont eu du mal à refaire leur unité et actuellement l’organisation militaire est surtout régionale et redevient efficace. Ils se battent sur deux fronts, contre l’intrus étranger, Daech, et contre les forces de sécurité du gouvernement de Kaboul en poursuivant deux objectifs. Le premier est l’investissement des grandes villes dont Kaboul où ils font régner l’insécurité en espérant que la capitale tombe enfin entre leurs mains. Ce qui n’est pas encore le cas en raison du maintien des forces de "Resolute Support". Le second est de percer au Nord pour renforcer leurs liens avec leurs bases arrière installées, avec bureaux politiques, dans les ex-républiques soviétiques de la frontière Nord (Ouzbékisan, Tadjikistan surtout) et assurer l’écoulement de l’héroïne qui est pour eux le nerf de la guerre. D’où les batailles successives du Kunduz en septembre 2015 et octobre 2016, puis l’attaque de Mazar-e-Sharif le 22 avril dernier qui a coûté si cher à l’armée afghane (145 tués).

Finalement, le complexe militaro-industriel ne peut rien dans ce pays ?

Anglais et Soviétiques l’ont déjà appris à leurs dépens. La montagne, ici (50% des 652 090 km2 sont à plus de 1 500 m), joue le rôle d’égalisateur de puissance.

Ajoutez la poussière (7% seulement de terres arables) d’un pays gris et pelé, plus l’amplitude thermique à laquelle les drones et les matériels les plus sophistiqués ne résistent pas, et vous comprendrez pourquoi ce pays est bien le tombeau des empires, fussent-ils surarmés. Un soldat occidental ressemble à un Goldorak avec plus de 40 kg de matériels sur le dos et se déplace à la vitesse de l’escargot sur de longues distances où les blindés de peuvent suivre en terrain très accidenté ; le "taleb" n’emporte, lui, que son AK 47, un ou deux chargeurs et une gourde d’eau et il est capable à plus de 3 000 m de marcher à la vitesse de 7,7 km/h.

Cette semaine encore l’Etat islamique a attaqué à l’Est du pays la télévision publique. Quel est le poids de Daech en Afghanistan ?

L’Etat islamique apparaît dans le Helmand en septembre 2014 avant d’en être chassé par les taliban qui protègent leur "grisbi", les champs de pavot. Daech s’est ensuite établi dans les provinces de l’Est, dont le Nangahar et la province d’Achin où Donald Trump, le 14 avril dernier, a fait exploser une bombe géante de 11 tonnes, baptisée MOAB, pour détruire les grottes et les caches de l’Etat islamique. Ce dernier avait le défaut de s’installer à proximité de la base de Djalalabad et de l’artère jugulaire du régime de Kaboul, la route stratégique Kaboul-Djalalabad-Peshawar au Pakistan par la célèbre passe de Khiber. Composé essentiellement de djihadistes pakistanais et tchétchènes, l’Etat islamique montre sa force en occupant "la mecque" des terroristes, l’ancien domaine de Ben Laden, le massif de Tora-Bora. Daech est très mobile en Afghanistan, à l’inverse du combat d’arrière-garde en Syrie-Irak. On trouve à présent des groupes de l’Etat islamique dans les provinces du Nord et dans les villes, surtout Kaboul où a été perpétrée la sanglante attaque de l’hôpital militaire le 8 mars dernier, acte par ailleurs condamné par les taliban. Daech est bien le quatrième larron dans l’affaire afghane, en compagnie des taliban, des forces occidentales et du gouvernement afghan.

L’Etat islamique se reconvertit en fait dans ce pays avec les soutiens habituels des financiers saoudiens et d’autres fanatiques aux puissants moyens économiques du monde arabe.

Les deux groupes Daech et Al Qaida luttent pour le même objectif : la prise du pouvoir et l’instauration de la charia. Quels sont leurs rapports ?

Al-Qaida ne s’est pas relevé de la mort de Ben Laden le 2 mai 2011. La création d’un avatar, le 3 septembre 2014, de l’AQAS (Al-Qaida dans l’Asie du Sud-Est) n’y a rien changé. Al-Qaida n’a plus de grand camp d’entraînement en Afghanistan et au Pakistan. Et cette organisation critique à juste titre Daech qui commet le crime religieux d’une guerre fratricide contre les chiites (Hazaras en Afghanistan). Il faut bien concevoir que la guerre étant perdue en Syrie-Irak à plus ou moins long terme, l’Etat islamique mise sur les montagnes afghanes en zone de repli et base d’intervention tout azimut plus tard. Ce qui explique la pugnacité des djihadistes très mobiles dans ce pays. L’instauration de l’épouvantable charia, surtout pour les femmes, est une volonté commune à tous les activistes qui déforment le message fraternel de l’islam, ce n’est pas seulement le propre de Daech et d’Al-Qaida.

Les Russes, Pakistanais et Chinois négocient avec les talibans par l’intermédiaire de l’ISI. Quel est le rôle et intérêt de la Russie dans ce pays ?

Les Pakistanais ont toujours fait savoir que l’Afghanistan est leur arrière-cour et que rien ne se fera à Kaboul sans eux. S’ils ont vaincu leurs propres taliban par une série d’offensive dans les "zones tribales" en 2015-2016, ils ont maintenant à affronter Daech sur leur territoire. D’où une volonté de s’afficher comme protecteurs des taliban afghans ou, a minima, de favoriser une solution politique au conflit interminable avec Ashraf Ghani. Les Chinois ont acheté et commencent à exploiter la deuxième mine de cuivre du monde en Afghanistan. La sécurisation de la "nouvelle route de la soie" qui passe par le Kazakhstan, a besoin de sécurité au Sud. Les Chinois n’ont aucun intérêt à voir la guerre se prolonger même s’ils se méfient des taliban et de leur extrémisme religieux de l’âge de pierre. Or Chinois et Russes font partie de la même alliance depuis 2001, l’Organisation de coopération de Shanghai, pendant de l’Alliance Atlantique. Et c’est là que le jeu se complique.

Depuis 2016, Poutine joue double jeu. Il a d’abord armé le régime de Kaboul est offrant des AK 47 neuves, puis a fourni les taliban en fusils de précision Dragonov dernier modèle, tout se montrant favorable à l’ouverture de bureaux politiques au Turkménistan, Ouzbékistan et Tadjikistan, pays clients de la Russie.

Moscou prône la négociation et ne veut surtout pas revivre, par absence définitive de l’OTAN, le cauchemar de 1949-1988. Au pire, pour les Russes, on pourrait dire que mieux vaut les taliban à Kaboul que les djihadistes de Daech, ce qui rallumerait ipso facto le terrorisme dans le Caucase.

D’un autre côté, les USA mènent aussi des négociations avec les talibans. Que veulent les taliban ?

En fait, ce qu’on appelle le processus de Doha est arrêté du côté américain. Mais par l’intermédiaire du Pakistan, des négociations secrètes ont lieu au Pakistan sous couvert de l’ISI. En frappant Daech avec sa bombe géante le 11 avril, Trump a aussi indiqué, comme Poutine, qu’il était favorable à une reprise du dialogue direct entre taliban et gouvernement de Kaboul.

Qu’est-ce que cache finalement cette interminable guerre d’Afghanistan ?

Que celui qui a la réponse se lève ! L’Afghanistan est pour l’heure une sorte de cancer inguérissable, comme je le soulignai dans mon dernier ouvrage, "La Guerre inachevée, Afghanistan, 2001-2013" (Autrement, 2013). Ne rien faire, c’est laisser des métastases djihadistes se répandre dans le monde entier comme au temps où Al-Qaida était hébergée par les taliban. Continuer de pratiquer la politique de l’autruche en se contentant de quelques interventions armées pour tenir en survie le fragile régime de Kaboul, c’est aussi faire le jeu des terroristes de Daech. Qu’on le veuille au non, la solution est politique et doit passer par une négociation entre Afghans avec un minimum de garantie pour la société civile afghane, et je pense aux femmes en particulier.

Imaginons, vœu pieux, que comme en Syrie-Irak, l’horreur des actes terroristes soient tels que les Afghans soient enfin écœurés de leur guerre civile qui dure depuis 1973, record mondial, et trouvent une solution sous couvert de garanties internationales (autre vœu pieux). Alors apparaîtront les véritables enjeux de ce pays exsangue : ses formidables potentialités en minerais de toutes sortes et, toit du monde, la possibilité pour les Etats d’Asie centrale d’ouvrir enfin vers le Sud, vers l’Océan indien, via pipe-line et gazoduc (projet russo-kazak de 2001) incorporés.

Ce pays qui est le plus meurtri par la guerre de toute l’histoire contemporaine, est bien, en ce sens, une réserve d’avenir à repeupler, à reconstruire et à développer.

Entretien réalisé par Hamid Arab

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