"La guerre, pourquoi ? La paix, comment ?" (Bonnes feuilles II)

"La guerre, pourquoi ? La paix, comment ?" (Bonnes feuilles II)

Nous poursuivons la publication de la deuxième partie du livre "La guerre, pourquoi ? La paix, comment ? Éléments de discussion aux gens de bonne volonté", de Kaddour Naïmi.

3. Corporations multinationales ou entreprisecratie

3.1. Comportement

Les plus fous et les plus méprisables de tous sont les marchands qui exercent la profession la plus vile par les moyens les moins estimables. Ils ont beau mentir, se parjurer, voler, frauder, tromper ; ils se croient de hauts personnages parce qu'ils ont des anneaux d'or à tous les doigts. Ils ne manquent pas de moinillons flatteurs qui les admirent, qui les qualifient publiquement de vénérables, sans doute en vue d'obtenir quelque part de leurs honteux profits.

Voyons en consiste la pathologie du commerce.

Le Dr Robert Hare, un consultant pour le FBI sur les psychopathes, établit des parallèles entre un psychopathe et la corporation moderne. Ses conclusions corroborent le comportement suivant :

- dure indifférence pour les sentiments d'autrui

- Incapacité à maintenir des relations durables

- imprudent mépris pour la sécurité d'autrui

- Trompeur : ment à répétition et trompe les autres en vue du profit

- Incapacité de faire l'expérience du sens de culpabilité

- incapacité à se conformer aux normes sociales avec respect pour les comportements licites.

On découvre facilement, comme montre le documentaire [the Corporation, de Mark Achbar et Joel Bajan] qu'à l'intérieur de la logique et des mécanismes de fonctionnement des multinationales sont renfermés tous les traits caractéristiques de la psychopathologie. Les corporations sont des organisations psychopathiques qui commettent des actes méchants et ne s'en rendent pas compte : des sujets dérangés et anormaux qui ne veulent pas le reconnaître, incapables de mesurer leurs actions et les implications qui en dérivent au-delà de leurs propres limites et de leurs propres intérêts. En un mot : des personnalités dissociées.

Combien sont les multinationales qui ne paient pas les taxes, et de quelle façon ?

L'enquête d'un centre de recherche sur l'intégrité publique [Center for Public Integrity investigation] a découvert que les compagnies U.S. de pétrole et de gaz ont au moins 882 filiales situées dans des paradis sans taxes comme les îles Caïman, les Bermudes, et même la petite principauté européenne du Liechtenstein. En outre, l'enquête a révélé qu'au moins une douzaine d'entreprises U.S. de pétrole et de gaz se sont réinsérées dans des pays qui sont des paradis fiscaux.

Combien de multinationales pratiquent des abus que les citoyens ignorent, comme ceux signalés dans le site U.S. www.stopcorporateabusenow.org (stop aux abus des corporations) :

La salle de la honte des entreprise 2007 !

Coca-Cola :

Pour le drainage des eaux locales dans les zones sujettes à la sécheresse en Inde, pour permettre le harcèlement des travailleurs qui luttent pour les droits du travail en Colombie, pour saper la confiance du public dans les services hydriques publics, et faire faussement la promotion d'elle-même comme compagnie socialement responsable.

ExxonMobil :

Pour avoir refusé de payer 4.5 milliards de dollars de dommages depuis 1989 pour le déversement de pétrole de la Exxon Valdez, et la dépense de millions pour retarder l'action sur le réchauffement global, y compris le financement de "science-déchet" pour confondre la question.

Ford :

Pour la terrible efficacité énergétique et le taux de pollution, le blocage des efforts du gouvernement pour améliorer les émissions des automobiles, pour contrecarrer les efforts des travailleurs de se syndiquer, et pour payer son CEO [Chief Executive Officer : dirigeant principal] 28 millions de dollars (pour seulement quatre mois de travail) alors qu'elle prévoit de supprimer 30.000 emplois.

Kimberly-Clark :

Pour utiliser la même fourniture de fibre d'arbres - après des années de refus - pour ses tissus, qui ont contribué à la destruction du tout le reste des antiques forêts de l'Amérique du Nord.

Merck :

Pour maintenir Vioxx sur les étalages pendant quatre ans après avoir su que le médicament avait causé des crises cardiaques, et pour combattre en Thaïlande les efforts du gouvernement pour consentir des versions génériques de médicaments contre le sida.

Nestlé :

Pour de nombreux abus - y compris l'usage du travail des enfants sur les exploitations agricoles de cacao, pour la négation de sa responsabilité dans l'épidémie d'obésité, et pour le drainage de l'approvisionnement en eau communautaire au bénéfice de ses produits d'eau en bouteille.

Wal-Mart :

Pour le manque de soutien à ses travailleurs, qui vivent près du seuil de pauvreté et, souvent, ne sont pas couverts par le plan de santé de l'entreprise, pour la délocalisation des entreprises locales et pour les massives revendications de discrimination sexuelle.

3. 2. Technique opératoire : la carotte "EHM" ou le bâton "chacal"

Il faut toujours, quand on étudie l'économie moderne, avoir présent à l'esprit ce rapprochement du type capitaliste et du type guerrier : c'est avec une grande raison qui l'on a nommé capitaines d'industrie les hommes qui ont dirigé de gigantesques entreprises. On trouve encore aujourd'hui ce type, dans toute sa pureté aux États-Unis : là se rencontrent l'énergie indomptable, l'audace fondée sur une juste appréciation de sa force, le froid calcul des intérêts, qui sont les qualités des grands généraux et des grands capitalistes.

Le langage employé dans les entreprises est depuis longtemps militaire : cible, état-major, combat de chefs, capitaine d'industrie, incursions, stratégies...

Les dirigeants et les mass-médias des pays occidentaux déclarent toujours qu'ils portent aide et coopération aux pays pauvres dotés de ressources naturelles, pour faire progresser dans ces pays le bien-être des peuples. Quelle est la réalité ? Voici le témoignage direct de John Perkins, qui a travaillé comme agent de haut niveau au service de corporations multinationales U.S. :

- Monsieur Perkins, vous vous définissez un ex "sicaire de l'économie". Que faisiez-vous précisément?

- Nous identifions un pays avec des ressources précieuses pour nos compagnies et nous organisions un grand prêt de la Banque Mondiale et d'autres institutions semblables. Mais l'argent, au lieu de finir au pays, allait aux compagnies U.S. qui construisaient les infrastructures. Centrales électriques, ports, parcs industriels dont s'avantageait seulement une partie minimum de la population, certainement pas les pauvres. Sur le pays pesait ensuite l'énorme dette et nous, sicaires, nous entrions en action en rappelant que, s'ils ne pouvaient pas payer la dette, ils devraient vendre leurs ressources à des prix sacrifiés, ou soutenir les U.S.A dans d'importants votes à l'Onu, ou en envoyant leurs troupes dans des endroits comme l'Irak. De cette façon nous avons construit un empire global.

- Il semble que le gouvernement américain donne en outsourcing [sous-traitance] aux privés toujours plus d'activité embarrassantes. Est-ce ainsi ?

- Oui. Et quand les sicaires échouent, ce qui n'arrive pas souvent, entrent en action les chacals qui renversent les gouvernements que les sicaires n'ont pas réussi à corrompre. Aussi bien les uns que les autres travaillent pour des compagnies privées. Ainsi, si quelque chose va de travers et s’ils sont découverts, Washington ne sera pas impliqué.

- Pas toujours, quand ces forces économiques ont fait le travail sale, cela a bien fini pour les USA.

- Vrai. Il y a le procès de six milliards de dollars que l’Équateur a entrepris contre la Texaco. La compagnie, aujourd'hui propriété de Chevron, après avoir exploité le pays, a déchargé une quantité de pétrole 30 fois supérieure à celle du cas Exxon Vaudez dans le bassin Amazonie, détruisant d'énormes quantités de forêt et causant des centaines de morts. Maintenant 30 mille Équatoriens veulent les dommages. (...)

- Et les guerres de l'eau auxquelles nous avons assisté en Bolivie?

- La californienne Bechtel s'était adjugé le droit de gérer les aqueducs de Cochabamba. Comme conséquence immédiate les prix augmentèrent dans certains cas jusqu'à 400 pour cent. Les gens descendirent dans la rue, il y eu des affrontements avec morts, et la Bechtel dut s'en aller. Mais les exemples seraient infinis.

De la technique opératoire qui use la carotte ou le bâton, voici, toujours selon le témoignage de John Perkins, quels furent le cas initial et les suivants :

Voulant pour son peuple une partie des bénéfices provenant du pétrole de sa terre, le démocratiquement élu et très populaire premier ministre iranien Mohammed Mossadegh (en 1951 l'homme de l'année de Time Magazine) nationalisa les biens de la britannique Petroleum company [compagnie britannique de pétrole]. Une Angleterre indignée a demandé l'aide de son allié de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis. Les deux pays craignaient qu'une intervention militaire aurait pu provoquer les Soviétiques à appuyer sur le bouton nucléaire. Au lieu des marines, Washington envoya l'agent de la CIA Kermit Roosevelt Jr. (petit-fils de Theodore). Avec quelques millions de dollars, Roosevelt a organisé de violentes manifestations qui ont finalement renversé Mossadegh ; la CIA a remplacé ce dirigeant démocratiquement élu par Mohammad Reza Pahlavi (le «Shah»), un despotique ami de Big Oil.

Comme cela a été discuté dans les Confessions, le succès de Roosevelt a généré toute une profession, celle que j'ai suivie, celle des EHM. Les leçons de l'Iran ont été claires : un empire pourrait être construit sans les risques de guerre et à moindres frais. La tactique de la CIA pourrait être appliquée partout où existent des ressources que la corporatocratie veut. Il n'y a qu'un seul problème. Kermit Roosevelt était un employé de la CIA. S'il avait été capturé, les conséquences auraient été désastreuses. La décision a été prise pour remplacer les agents du gouvernement par des entreprises du secteur privé. Une des entreprises enrôlée a été la mienne, la MAIN.

Très bientôt, nous EHM avons découvert que nous n'avons pas besoin d'attendre que les pays nationalisent les champs de pétrole comme excuse pour manipuler leur politique. Nous avons transformé la Banque Mondiale, le FMI [Fonds Monétaire International] et d'autres institutions "multinationales" en notre instrument. Nous avons négocié des accords lucratifs pour les entreprises des États-Unis, établi des accords de "libre" marché qui servaient de manière flagrante nos exportateurs au détriment de ceux du Tiers-Monde, et nous avons brûlé d'autres pays avec des dettes impossibles à gérer. En effet, nous avons créé des gouvernements substitutifs qui semblent représenter leur peuple, mais, en réalité, sont nos serviteurs. Quelques uns des premiers exemples : Iran, Jordanie, Arabie Saoudite, Koweït, Égypte et Israël.

En Bolivie, voici comment s'est déroulé la rencontre de l'agent EHM John Perkins avec le nouveau président de Bolivie, à peine après son élection démocratique et régulière :

Je suis entré dans le bureau du président, deux jours après son élection et présenté mes félicitations.

Il s'est assis derrière un grand bureau en me souriant comme le chat Cheshire.

J'ai enfilé ma main gauche dans la poche de ma veste et j'ai dit : « Monsieur le Président, ici j'ai une paire de centaines de millions de dollars pour vous et votre famille, si vous jouez le jeu - vous le savez, soyez gentils avec mes amis qui dirigent les entreprises de pétrole, traitez bien l'oncle Sam ». Ensuite, je me suis approché, en mettant ma main droite dans l'autre poche, je me suis courbé près de son visage et murmuré : « Dans celle-ci j'ai un pistolet et une balle avec votre nom inscrit dessus - dans le cas où vous décidez de maintenir vos promesses de campagnes électorale. »

J'ai reculé, me suis assis et j'ai lu une petite liste pour lui, de présidents qui ont été renversés ou assassinés parce qu'ils avaient défié leur Oncle Sam : de Diem à Torrijos - vous connaissez la routine.

Il a reçu le message.

Venezuela, après l'élection démocratique de Chàvez :

Vous envoyez toujours des émissaires. Ils offrent la carotte de la corruption et alors, si cela ne fonctionne pas, ils menacent le bâton du Coup d’État ou l'assassinat. (...) Au président n'a été laissé aucun doute : il pourrait rester au pouvoir et devenir riche s'il coopérait avec nous ou il aurait été renversé, vivant ou mort, s'il n'obéit pas.

Le Président Chàvez parla de ses contacts avec les EHM à la radio vénézuélienne. La BBC reporta un de ses discours sur ce thème :

"(...) Le président a dit que lui ont été offert des fonds du FMI [Fonds Monétaire International], s'il acceptait des vols de surveillance et la présence de conseillers des États-Unis ... Même s'il a refusé leur offre, a-il affirmé, ces Economic Hit Men n'ont pas renoncé et ont essayé d'exercer des pressions sur lui par le biais de "faibles" officiers du gouvernement, d'hommes de loi et même d'officiers de l'armée autour de lui. Chavez a dit que, comme Perkins l'explique dans son libre [Confessions d'un Economic Hit homme], après que les Economic Hit Men ont échoué dans leur mission, les chacals se sont présentés avec des projets de coups d'État et d'assassinat. "Nous avons vaincu les Economic Hit Men et les chacals, et même s'ils pensent revenir, nous les vaincrons encore".

Indonésie :

"Nous avons eu de nombreux mercenaires en Indonésie. Mais ce dont je parle est pire. En ces dernières années, notre armée a été achetée par des entreprises étrangères. Les implications sont effrayantes parce que, voyez-vous, ces entreprises possèdent maintenant nos propres forces armées tout autant que nos ressources. (...) Je suis un collaborateur. J'ai fait accomplir à la corruption de mon père un pas ultérieur. Je suis l'une des personnes qui a établi des accords, collecté de l'argent des entreprises, et je l'ai transféré aux militaires. J'en ai honte. Le moins que je puisse faire, c'est de vous en parler et espérer que vous feriez connaître au monde ce qui se passe."

Nigeria :

En 1995, le gouvernement dictatorial nigérian a déchaîné une féroce répression militaire contre la population Ogoni, accusée de rébellion. Le motif réel : la population protestait contre l'action de la multinationale pétrolière Shell, qui, pour extraire le pétrole, avait endommagé l'environnement, terre et eau, au point de les rendre invivables pour la population. Le même gouvernement nigérian condamna et exécuta, pour "subversion", l'écrivain et candidat au Prix Nobel pour la paix Ken Saro-Wiwa.

Le 10 Novembre 1995, Ken Saro-Wiwa et huit collègues ogoni ont été exécutés par l'État nigérian pour avoir fait campagnes contre la dévastation du Delta du Niger causée par les compagnies pétrolières, spécialement Shell et Chevron.

Quels peuvent être les motifs d'un être humain pour devenir un agent payé par une entreprise internationale pour la favoriser en endommageant économiquement d'autres peuples?

Je me suis demandé comment donc j'ai réussi à accomplir le passage à cet EHM. La réponse simple est celle alors mise en évidence : étant un homme très jeune et frustré, ayant grandi dans une zone rurale du New Hampshire, j'ai beaucoup tenu à l'excitation et à l'argent que la profession offrait. Comme un poisson séduit par une scintillante attraction qui clignote à travers l'eau, j'ai mordu.

Le livre est gratuitement téléchargeable ici : La guerre, pourquoi ? La paix, comment ? Éléments de discussion aux gens de bonne volonté. (2016)

Qui voudrait en confectionner un livre papier peut connaître la procédure ici : COMMENT IMPRIMER ET RELIER MES LIVRES ET MES LIVRETS ?

La première partie : "La guerre, pourquoi ? La paix, comment ?" Bonnes feuilles (I)

Notes

1- J’ai emprunté ce mot à celui de John Perkins : corporatocracy (de « corporation » = entreprise) et « cracy », du grec « cratos » = pouvoir). Il s’agit donc du pouvoir de l’entreprise. Le concept est employé par l’auteur dans son livre The Secret History of the American Empire, Ed. Dutton Published by Penguin Group (USA) Inc., 2007. Plutot que de recourir à l’anglicisme corporatocratie, j’ai préféré le néologisme entreprisecratie.

2- Erasme, Eloge de la folie, Editions Tarbrag, Paris, (manque la date de publication), p. 141. Le mot en italique est de l’auteur.

3- Du site Corporation (disambiguation), visité le 25 janvier 2007.

4- G. Chiesa, Cronache..., op. cit., p. 39.

5- Du site http://www.publicintegrity.org, THE CENTER OF PUBLIC INTEGRITY - Investigative Journalism in The Public Interest, visité en 2007.

6- Du site www.stopcorporateabusenow.org, visité en 2007.

7- Economic Hit Man : homme qui "frappe" dans le domaine économique, autrement dit agent payé par une entreprise multinationale pour intervenir économiquement dans un pays, dans l'intérêt de l'entreprise qui l'emploie.

8- Georges Sorel, Réflexions sur la violence, Ed. Seuil, Paris, 1990, p. 76. La première publication remonte à 1908. Italiques de l'auteur.

9- B. Th. dans l'hebdomadaire Le Canard Enchaîné, 19 mars 2008, p.7.

10- Interview à John Perkins par Riccardo Staglianò, dans le supplément Venerdì de La Repubblica, 19 octobre 2007.

11- Le livre précédent de John Perkins : Confessions of an Economic Hit Man (Confessions d'un Homme qui frappe économiquement), Ed. Penguin Group, 2004.

12- John Perkins, The Secret History…, op. c., p. 166-167.

13- Idem, op. cit., p. 146.

14- Idem, p. 147 e p. 148.

15- Déclaration d'un citoyen indonésien, reportée par John Perkins in The Secret..., op. cit., p. 56-57.

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