Idir et "Ici et ailleurs" : le kabyle et le sens du frisson supérieur !

L'immense Idir.
L'immense Idir.

Sans savoir pourquoi, chaque écoute du nouvel album de Idir fait ressurgir en moi moult souvenirs d’adolescence. Particulièrement ceux concernant un vieil oncle, fatigué par 40 années d’exil, qui décide de rentrer en Algérie, au lendemain de l’indépendance, pour y laisser couler ses vieux jours et profiter enfin d’une retraite méritée, à l’ombre bleue du figuier de liberté que nos aînés avaient planté.

Du moins, le croyions-nous ! Pour ne pas sombrer dans les abîmes d’une inactivité morose, il investit sa petite épargne cumulée en Europe pour acquérir une boutique de maroquinerie à Alger. Les jours s’écoulent le long d’un fleuve à peu près tranquille. Mais quand on se laissait entrainer par des discussions du haut desquelles dominaient ses propres souvenirs, on sentait bien que notre petit vieux avait beaucoup de mal à transcender un environnement hostile. En effet, à mesure que les années s’égrenaient, les interactions avec les clients auxquels il reprochait bien souvent un manque de civilité flagrant, devenaient de plus en plus incommodes, surtout pour un homme formaté à une courtoisie avenante.

À cet égard, il me revient une anecdote assez illustrative, laquelle remonte à la fin des années 1960, début des 1970. Pour assister un jeune client égaré dans l’embarras du choix parmi une série de sacs de sport, Dda Ahmed s’évertue, dans un français châtié et chargé d’une obligeance quasi-paternelle, à lui indiquer les avantages et les inconvénients de chaque sac, en fonction de l’utilisation qu’il envisageait en faire.

La stratégie de vente dura ainsi un bon quart-d’heure, et quand le client se décida enfin à se prononcer, de sa voix sortit une remontrance sous forme de râle aigu "ya chikh, etkellem chouya 3arbia !" -Pardon, mon fils !? rétorqua Dda Ahmed, lui qui ne comprenait pas un traitre mot d’arabe ; et le jeune de renchérir : -toi vieux parler langue nationale ! Le "vieux" le fixe alors droit dans les yeux, tout en lui enlevant délicatement le sac des mains, et riposte, le ton offensif : –langue nationale ? tu me parle de langue nationale, toi ? Mais moi je maîtrise 4 langues INTERNATIONALES, petiot ! Et de rajouter –quant à ta langue nationale, va voir en face ou ailleurs s’il y en a qui la parlent ! Il faut dire qu’il avait du caractère Dda Ahmed. Il ne s’en laissait pas conter facilement ! Pour preuve, le jour de l’attentat perpétré contre Boumediene, il n’hésita pas à rembarrer un motard qui avait fait irruption dans sa boutique pour solliciter sa ligne téléphonique afin de contacter ses supérieurs. - Je n’ai pas de téléphone ! Osa-t-il déclarer d’un ton résolu à une police en branle bat de combat, alors qu’il venait à peine de raccrocher le combiné ! Nous eûmes vraiment peur pour lui ce jour-là. Je vous laisse imaginer la réaction de l’armée de Boumediene (c’est ainsi qu’il surnommait la police) si elle avait eu vent d’une telle méprise !

C’est dire combien la supercherie "nous sommes arabes !" (*), énoncée de Tunis trois fois pour mieux l’enfoncer dans la caboche des indigènes que nous étions aux yeux des colons des frontières, avait dévoyé le dessein d’indépendance et refoulé les identités et l’intelligence du terroir dès les premiers balbutiements de liberté. À cet égard, l’écoute du nouvel album de Dda Idir revêt une portée subtile où fusionnent fierté, consolation et revanche. Fierté et consolation de voir ainsi nos étendards d’origine partir à la conquête des cœurs par les seules armes que nous n’ayons jamais appris à manipuler, celles du verbe, du phonème et du frisson. Revanche sur ces politicards qui se succèdent et se ressemblent dans cette procession perverse et cet entêtement farouche à vouloir noyer tous nos dialectes dans un moule unique contre nature !

Que dire d’autres de Dda Idir, l’ambassadeur de nos terroirs, celui qui a su faire flamboyer la musique kabyle aux quatre coins du monde avec son tube planétaire "Vava-inouva", sans courir le risque de verser dans du plagiat infécond et de vocable lassant ?

Quasiment unanimes, les observateurs avertis de la scène et de la variété s’accordent à affirmer que Idir n’est pas un chanteur comme les autres, car dès lors que l’on s’immerge dans le monde de ses mélodies enchanteresses, on ne le perçoit plus comme une vedette mais comme un membre de sa propre famille. Sentiment certainement bien plus ancré chez les berbérophones, eux qui, en plus d’apprécier la musique, savourent des paroles en totale harmonie avec les accords.

Quand l’écoute prend des allures de recueillement, on se laisse infiltrer par l’idée que la voix de Idir doit être chargée d’une mission spéciale, celle de nous conter les générations passées pour nous confier le flambeau de nos racines. Flambeau qu’il nous appartient de transmettre, sans distorsion aucune, aux générations futures. Flambeau d’une culture qui possède en elle un pan précieux et originel de la lignée humaine. Un pan de sagesse et de force tranquille, transmis à travers siècles et millénaires, par voie orale, pour nous parvenir et apaiser les traces de tant de tourments hérités de ces ancêtres malmenés en permanence par les hommes et les Dieux ! Des hommes et des Dieux venus d’ailleurs pour nous sortir de notre état « primaire » et monopoliser nos terres et nos richesses en s’appuyant sur des messages et des lois tombés du ciel ou prescrits par une génétique d’ordre supérieur.

Écouter Idir, c’est feuilleter les pages de notre Histoire, le majestueux Djurdjura en estampille assidue des époques et des temps lointains. Une Histoire qui se conte dans l’obscurité de la nuit, unique stratagème pour échapper aux représailles de ceux qui se sont chargés, par l’épée, de la relater pour nous.

Écouter Idir c’est se rattacher avec inclination et succomber à son âme d’enfant. Une âme bercée par la magie de mille et une légendes qui s’invitaient, pendant les longues soirées d’hiver, autour d’un « kanoun » au sein duquel quelques rondins de bois enflammés semblaient battre la mesure des mots, avec des étincelles qui crépitaient et donnaient l’impression de s’adapter au rythme du conteur ou de la conteuse du soir.

Écouter Idir, c’est oublier le temps qui passe, s’évader de cet exil féroce qui vous consume à petit feu, le front et l’âme sillonnés de moult plaies tracées par moult combats menés en solitaire contre de cruelles infortunes.

Écouter Idir, c’est se laisser entrainer par un rituel de pèlerinage vers les seuls lieux saints dignes d’adoration, ceux des collines de Kabylie dont il suffit de fermer les yeux pour ressentir le bien-être que procure chaque randonnée le long de ses sentiers. Des chemins escarpés qui, bien que sinueux, sont jalonnés de délicates et impénétrables probités.

Écouter Idir, c’est puiser quelques doses de réconfort et quelques pincées de fierté de ce patrimoine du terroir qui résiste au temps et aux hommes, à leurs assauts de malveillance, à leurs inhumaines et horribles violences.

«ici et ailleurs», ce dernier album, est une compilation de frissons exaltants qui font graviter la langue kabyle atour d’un barycentre subtil d’émotions. La syntaxe épouse si harmonieusement la mélodie que chaque mot se transforme en note musicale complémentaire pour s’achever et culminer en symphonie symbiotique. Il n’est pas besoin de comprendre le kabyle pour apprécier la musique, mais Dieu que c’est beau ce lyrisme berbère à nul autre pareil !

Chaque titre est un cantique à l’état pur, un hommage étincelant à cette merveilleuse langue que d’aucuns s’acharnent à mépriser du haut d’une inanité vaine et stérile ! Monsieur Idir réussit l’exploit, non seulement de faire converger les hits de notre jeunesse pour les faire confluer au sommet de Lalla Khadîdja, avec des sonorités conformes à celles de nos tendres années, mais il le fait avec des duos, à l’origine improbables, qui font montre d’un recueillement solennel pour articuler correctement les quelques phrases que Idir leur fait proférer en kabyle. De Charles Aznavour à Francis Cabrel, de Gérard Lenorman à Bernard Lavilliers ou Maxime Leforestier, et bien d’autres stars de la chanson française, il coule de chaque voix une tendresse et une délicatesse subtiles. L’effort débordant d’affection que chacun d’eux fournit pour prononcer correctement une langue, réputée pour sa complexité phonétique, confère à notre « dialecte » une dimension si féérique que l’on est en droit de s’accrocher à l’idée que, comme le signifiait Daniel Prévost à ses enfants, le kabyle est en passe de devenir la langue universelle de demain. Les algériens seraient bien mal avisés de ne pas en entreprendre la maîtrise au plus vite et avec entrain !

"Adhfel enni, ch’fighass am’assa !", "Ahkouyed ghaf’ezman… ", "Dhi-verra ay-negane...", etc. autant de phrases banales pour tout berbérophone d’origine, mais qui prennent les apparences d’une légitimation et d’une bénédiction universelles de nos fabuleux terroirs, quand elles sortent de la bouche de Gérard Lenorman, de Charles Aznavour, ou de Maxime Leforestier.

Pendant que, partout sur la planète, les politiques s’éprouvent à construire toujours plus de murs pour séparer les hommes, ces remparts physiques, raciaux, et religieux, indignes de notre civilisation, la musique de Idir les enjambe avec grâce, à travers des notes et des mots intégrateurs d’un monde sans frontières ; un monde fraternel, sage et bon ! En cerise sur ce beau gâteau de duos, Tanina, « thaskourth » de son père, perfectionne avec un supplément de grâce vocale, à faire fondre les neiges du Djurdjura, les émotions intenses qui se dégagent de ces chorus enchanteurs qu’elle nous offre en fin de « La Corrida », comme pour adoucir les contours de brutalité du toréador et alléger les souffrances de ce taureau sacrifié dans la joie et l’allégresse collectives de l’homo-sapiens. Cette créature banale qui se croit supérieure aux autres espèces animales en s’arrogeant toutes les faveurs du Ciel et de la Terre !

Même s’il n’est pas toujours facile de replanter ses racines dans d’autres terres que celles qui vous ont vu naître, il coule de ces fragrances du terroir que dégage chaque production de Idir une dose nécessaire et suffisante de ressources pour irriguer nos rameaux et les empêcher de périr, ici et ailleurs !

Merci Dda Ouyidhir d’ainsi faire partie de tous ces chantres du terroir qui s’acharnent à sublimer nos racines pour les rendre universelles et distiller en nous un peu de fierté solennelle ! Merci pour ces instants de recueillement pendant lesquels l’apaisement se mêle à l’amertume, suivant une procession impérieuse de l’oreille au cœur, pour pénétrer jusqu’au plus profond de nos âmes éperdues, en remuant pour mieux les soulager, les contours de moult angoisses héritées de nos aïeuls ! Ces ancêtres que l’Histoire a, de tous temps, pourchassés là-bas pour trouver refuge ici ou ailleurs, tout en priant que, pour ceux qui restent et endurent le plus dur, se profilent des lendemains meilleurs.

Kacem Madani

(*) Poème de Jiji, le poète discret de Paris

L'hiver de nos jours
Le temps nous presse
Les rides sur nos fronts
La montagne en face inchangée
Et nos rires d'enfants du passé

Buvant le faux croyant nous convertir
Un fol esprit nous secourir
Des élucidés lointains de notre matrice
Se disant maitres de notre destin

La lucidité prend jour
Dans la langue de l'ancêtre
Cherche Jugurtha
Dit vous ne nous aurez pas.

Paris, le 6 mai 2017

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Commentaires (12) | Réagir ?

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Quelqun EncoreQuelqun

Deux "choses" provoquent certains effets chez moi sans qu'aucun sel-contrôle ne me soit possible: la musique (le chant...) et... la pleine lune; Wa haq Rabbi que c'est vrai et que je n'y peux vraiment rien.

Cependant, à la différence de la pleine lune, la musique et le chant doivent répondre à certaines "exigences" (une sorte de cahier des charges) pour que puissent s'opérer ses effets sur moi.

La pleine lune, elle, a un effet immédiat, sans aucune "mise en situation" ou imprégnation préalable. Me submerge un amalgame de sentiments, de sensations, d'images, d'envies... comment dire.... bizarre avec un fixette "la Leffe, anévdhou (l'été), et des visages jadis familiers aujourd'hui disparus.

La musique, quant à elle, n'a d'effet (s) que lorsque je suis "conditionné". Conditionné tout d'abord par mon propre état; i-e ma "réceptivité" ou non. L'autre élément lié à ma sensibilité (ou non) à la musique est celui du (de la) "porteur (se) ". La musique a beau me titiller là où cela me fait mal ou plaisir (en général), il suffit que "la tronche" du musicien nagh du chanteur ne me revienne pas... boom! Yemmouth!

Ainsi, Idir dont les chants m'ont toujours renvoyé vers cette enfance faite de privations et de déchirements mais néanmoins d'insouciance, eh bien ce même Idir a commencé à m'agacer (j'exagère un peu car je ne trouve pas le mot) dès que l'image du "militant" a commencé a prendre le pas sur celle de l'artiste (dans ma tête). Et, comme nék is3éwjiyi Rabbi, ourhémlaghara le militantisme nagh l'engagement "représentatif". A ce propos, il y a à peine un mois ou un peu plus, en compagnie de ma bien aimée, nous avons été voir au Cabaret Sauvage un artiste dont nous avons toujours apprécié la discrétion et la retenue; Zédék Mouloud. Ma surprise fut assez grande lorsque j'appris (sur le tas) que le Mouloud était désormais acquis aux idées makistes. Pourtant, sa musique et ses chants ne laissent rien transparaître (à mes yeux). Je continue donc à apprécier l'artiste car, à travers ses chants, je n'ai -pour l'instant- perçu qu'une seule et unique prétention: celle d'être artiste.

Je ne sais pas si mes explications sont assez claires, mais, au cas où elles ne le seraient pas, je me permets deux autres exemples relatifs à des artistes kabychous.

Lorsque Ferhat Imazighéne Imoula entonne le fameux "... Ouuuhh Yemma, Assif Yétchayi... " j'ai une impression de souffle coupé tant et si bien que sans "le poussage" d'une nahtha profonde j'ai le sentiment d'étouffer. En revanche, il suffit que j'y associe l'image de Monsieur Ferhat Mhenni, Président de machin... ts'ellazagh (j'ai faim) !

De même, avant l'entame du fameux istikhbar de "A3essas nezzahriw" j'ai les cheveux (et le reste) qui se dressent dès les premières notes de mandole. Ces notes me renvoient tout droit vers ma pauvre adolescence faite d'interdits et de non-dit ya dine Rabb. Mâ3na, dès que Tak ouvre la bouche pour parler "combat et lutte politiques" je détourne le regard comme si je pouvais éviter que le son ne me parvienne. Dh'gha ma yévdha tharomith à wine yourane; tsawaghit sans nom! Yétsoughaliyi "Ou3essas nezzahriw éni" dharzagane am'ilili.

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Kichi Duoduma

On dit parfois que quand on a le coup de foudre, c’est comme si on avait connu l’aimé toute sa vie et qu’on ne faisait que le/la re-rencontrer. J’ai le même rapport avec la musique aussi.

Des musiciens algériens et français qui peuplaient mon enfance me sont absolument indifférents aujourd’hui. Des chanteurs que mon père et ma mère écoutaient tout le temps ne provoquent aujourd’hui aucune association dans mon esprit avec mes parents bien-aimés et bien partis pour de bon, alors qu’ils étaient bel et bien associés dans la vie réelle passée. La plupart d’entre eux ne provoquent tout au plus que de l’ennui chez moi, sinon de l’irritation esthétique. Par contre, en écoutant un très petit nombre de vieux chanteurs noirs, cubains, argentins, mexicains, gitans espagnols, etc, presque tous d’avant que je sois né, je me vois revivre mon enfance avec mes parents, dans mon petit village de montagne, etc. Ces chanteurs dont mes parents et moi ignorions l’existence provoquent une association dans ma cervelle avec mon enfance et ces parents. En écoutant certains pauvres vieux noirs du sud des USA enregistrés dans les années 20-30-40, je revois vividement mon père ou ma mère, comme si c’étaient eux qui chantaient, alors que des chanteurs kabyles qu’ils aimaient ne me font rien sentir aujourd’hui. Comment expliquer ça ? C’est comme le coup de foudre. En les découvrant, c’est comme s’ils avaient toujours été en moi et que je ne faisais que me rattacher à une partie de moi-même dont j’avais été séparé. C’est parce que l’artiste vrai puise dans l’inconscient collectif de l’homme. Ce qu’il ou elle ramène de la vase du fond de l’inconscient collectif est une partie de nous tous. On ne fait donc que se retrouver.

Je ne veux pas commencer à parler de la façon dont le commerce s’est emparé de l’art depuis pluisurs décennies, sinon je ne pourrais pas m’arrêter.

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