Retards et méforme du paysage politique algérien

L'alliance de l'opposition a éclaté dès le premier rendez-vous électoral
L'alliance de l'opposition a éclaté dès le premier rendez-vous électoral

Les efforts supposés tendre vers la formation d'une "classe politique" algérienne, depuis le bouillonnement post-Octobre 88, sont, le moins que l'on puisse dire, non concluants. Les Algériens ont vécu près de trois décennies d'évolution tortueuse, de terrorisme, de clientélisme rentier, de corruption, de négation du politique, de dégradation du niveau de l'école et de l'université, de graves atteintes à l'environnement, d'effritement du champ politique et d'une terrible régression culturelle. Les organisations politiques, sous toutes leurs déclinaisons, convergent pour offrir une image protéiforme, amorphe, voire informe, de ce qui aurait dû être une véritable classe politique.

Si le système colonial et la terrible guerre de Libération n'ont pas fait de cadeau à l'Algérie- ayant crée un retard culturel et politique quasi irrattrapable-, la prise en charge de l'indépendance et les années dites de "reconstruction nationale" ont fait émerger un type de gouvernance aux antipodes des aspirations des populations et des animateurs de la lutte de libération nationale.

Le parti unique - que son SG d'aujourd'hui, Djamal Ould Abbès, destine à gouverner l'Algérie pendant encore un siècle (c'est ce qu'il a déclaré il y a quelques jours dans un meeting électoral)- a régné en maître absolu pendant près de trente ans. L'embrigadement de la société, la formation d'une clientèle réticulée, constituée autour des sources de la distribution de la rente pétrolière, la négation des libertés, le dogme arabo-islamiste, l'évacuation quasi intégrale des valeurs de l'école et de l'université, ont été ses axes de travail les plus assidus. À un point tel qu'un vide sidéral se formera dans tous les lieux et cercles supposés nourrir et diffuser la réflexion et la pensée. Il en sera ainsi des partis politiques, agrées dans la foulée du multipartisme triomphant de 1989, dans lesquels, hormis une élite minoritaire constituant leur première articulation, partissent d'un patent déficit en ressources humaines. Naturellement, le nombre d'adhérents ne signifie n'implique ni la qualité, ni le niveau, ni encore moins l'engagement. Cette fragilité "congénitale" allait être renforcée de façon terrible par les années du terrorisme, où des milliers de militants- à côté des cadres de l'administration, des éléments des services de sécurité, des universitaires, des intellectuels,…-, ont été liquidés physiquement.

Nouvel appétit rentier

Les années de l'aisance financière, particulièrement à partir de 2004, ont engendré un nouvel "appétit" rentier, crée de nouvelles clientèles, à commencer par ce qui restait des appareils des partis, tout en sachant que de nouveaux partis ont été agrées après la menace du Printemps arabe qui commençait à être ressentie, particulièrement avec la semaine des barricades et des émeutes de janvier 2011.

Avec un tel travail de sape, de désintégration, d'avilissement, de noyautage et de lessivage des partis politiques, dans une conjoncture où la relève est compromise par la chute vertigineuse du niveau scolaire et culturel, il serait pour le moins cynique, voire osé, de parler de classe politique. La mission de figuration à laquelle sont réduits tous les opportunistes et les nouveaux clients attitrés, ne saurait être transformée en une entreprise de réhabilitation d'un paysage politique moribond qui multiplie presque par soixante les capacités de nuisance de l'ancien parti unique.

Qu'est-ce qui pourra convaincre les citoyens et les électeurs que les personnes figurant aujourd'hui sur les listes des élections législatives du 4 mai prochain, ne sont pas des candidats à la rente? Les députés sortants, avec des salaires dépassant près de 20 fois le Smig (outre une année de congé payé et des avantages "invisibles" obtenus par leur influence dans l'administration de leurs wilayas d'élection), ont passé cinq ans à lever les mains en signe d'approbation de tous les projets de loi pondus par le gouvernement. Ils ont fermé les yeux sur toutes les dérives de gestion de l'exécutif. La crise financière qui frappe de plein fouet le budget algérien depuis que, en juillet 2014, le baril de pétrole voit ses prix se mettre en berne, n'a pas ébranlé outre mesure l'appétit rentier des députés. Un groupe d'entre eux avait même, toute honte bue, initié une demande d'augmentation des indemnités en 2015.

Une "offre de service" trempée dans du pétrole

Plus d'un quart de siècle après l'instauration du multipartisme formel, on en est toujours épiloguer sur le rôle, l'efficacité et la responsabilité des partis politiques dans la vie de la nation. Le traumatisme de la "décennie noire" a été d'une telle ampleur, que les citoyens ont fini par montrer une sorte de défiance à tout ce qui a une connotation politique. La désaffection des jeunes vis-à-vis de la politique a aussi été largement nourrie par le désarroi social qui a accompagné une libéralisation de bazar, laquelle a profité à certains lobbies et leurs cercles; comme elle est aussi la fille d'un désarroi culturel sans nom. L'école algérienne ne forme ni pour faire marcher l'économie ni pour former des citoyens, futurs électeurs et élus, politiquement conscients. Les balbutiements de réformes initiés par la ministre de l'Éducations depuis 2015 sont solidement et sauvagement contrés par les franges les plus conservatrices de l'élite politique, qui a ses représentants aussi bien dans le pouvoir qu'à sa périphérie. Les jeunes déscolarisés forment le substrat de la nouvelle violence urbaine, qui affecte principalement les nouvelles villes et les pôles de relogement (Ali Mendjeli, Meftah, Birtouta,…). Bien entendu, la guerre des gangs est aussi sustentée par une mobilité sociale extrême (exode rural), engendrée par la disparité de niveau de développement touchant le territoire national.

Le résultat des courses est que le corps de la société politique algérienne - si tant est que ce concept puisse s'appliquer à notre pays - est plus que jamais fragilisé et voué à vivre dans un cumulonimbus d'incertitudes. Ces dernières sont amplifiées par le recul drastique des recettes pétrolières pour lesquelles on cherche vainement des substituts (agriculture, tourisme, services, industrie de transformation,…). Une recherche qui peinera à donner ses fruits dans un climat des affaires embourbé dans des intérêts étroitement claniques et de groupes de pression, et dans une les conditions de retard historique que connait la culture de l'entreprise dans un environnement englué dans la rente.

La convoitise de la rente, même si le volume de cette dernière a diminué au cours de ces deux dernières années, et, sans doute, parce qu'il a diminué, continue à alimenter et à sustenter tous les segments de la demande politique et des offres de service que celle-ci charrie dans son sillage. Le scrutin du 4 mai n'y échappera pas.

Amar Naït Messaoud

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