L'attentat du Petit-Clamart contre De Gaulle, selon Jean-Noël Jeanneney

L'attentat du Petit-Clamart contre De Gaulle, selon Jean-Noël Jeanneney

Jean-Noël Jeanneney, "Un attentat, Petit-Clamart, 22 août 1962", Seuil, octobre 2016, 350 p. 20 euros.

L’ancien président de Radio France et de la BNF, homme de culture spécialiste de Jaurès et de Clemenceau, Jean-Noël Jeanneney, donne de main de maître une nouvelle approche de l’attentat du Petit-Clamart. Et ce, à la lecture, sans anachronisme, des attentats de 2015 et de l’état d’urgence en France qui ont rappelé la fragilité de la démocratie et l’exaltation, comme en 1962, de "prêtres" aptes à prendre les armes au nom de "fatwas". Contre toute construction intellectuelle déterministe, l’auteur souligne la part du hasard dans une atmosphère de guerre civile qu’est cette France déchirée par le drame algérien en 1962.

L’attentat de 45 secondes est monté par onze conjurés au soir du mercredi 22 août, alors que le Général se rend à l’aérodrome de Villacoublay. Ouvrant le feu avec quatre armes automatiques, comme le dit de Gaulle à son Premier ministre en l’appelant de Colombey-les-deux-Eglises peu après : "Ah ! cher ami, ils tirent comme des cochons !". Les conjurés avaient négligé les qualités routières de la DS, de série, présidentielle, la dextérité du chauffeur, le gendarme François Marroux, qui passe, sous le feu, de plus de 90 km/h à plus de 110 en roulant avec deux pneus crevés et sur deux jantes. Le chef de l’Etat et son épouse ont eu de la chance, la voiture est traversée par huit impacts. Si le colonel Alain de Boissieu, gendre de De Gaulle, placé à l’avant, n’avait pas été écouté ("Père, baissez-vous !"), le Général était touché en pleine tête, tandis qu’un balle entrée par la malle se fichait dans le siège arrière gauche où il était assis. Un de ses premiers mots est adressé à son gendre en achevant d’épousseter les éclats de verre de la vitre arrière éclatée sous l’impact d’une balle (il se blesse légèrement au doigt) : "Cette fois, c’est tangent". Peu après, après avoir passé en revue le piquet d’honneur de six appelés de l’armée de l’Air à Villacoublay, il se tourne vers Yvonne, son épouse, et lui dit : "Vous êtes brave". S’ensuit une réflexion sur la mort et le Général, 72 ans à l’époque des faits, sa crainte de finir dans le gâtisme comme Pétain ("La vieillesse est un naufrage"), son regret de n’avoir pas connu la "belle mort" comme il le dit à Malraux en 1969 : "Il faut mourir assassiné ou foudroyé".

Suit la finesse de l’analyse du mûrissement de la décision prise par le chef du complot, Jean-Marie Bastien-Thiry. 35 ans, lieutenant-colonel de l’armée de l’Air, qui n’a jamais combattu car polytechnicien (plus "sup-aéro") et ingénieur militaire de haut niveau. Il est l’auteur de l’attentat manqué à l’explosif à Pont-de-Seine, le 8 septembre 1961, contre le chef de l’Etat. Il a travaillé à Colomb-Béchar au Centre d’essais des engins spéciaux (missiles SS10 et 11), mais ne connaît pas l’Algérie. Psychorigide, catholique fervent convaincu de la légitimité du tyrannicide dans la tradition de Jacques Clément, devenu vichyste par sa femme, fille d’un ministre de Pétain, cet exalté considère de Gaulle comme l’Antéchrist. Il le surnomme "Le chef d’Etat de fait" qu’il faut éliminer par l’opération "Charlotte Corday", afin d’extirper la France du communisme dont de Gaulle est le représentant ! Inspirés par le général Zeller, venus de divers milieux activistes, dont l’OAS-métropole et le CNR de Bidault qui reprend le titre et sa fonction de 1943-1945, les comploteurs font preuve de dilettantisme. Ces Pieds-Nickelés ne sont réunis que par la rigueur de leur chef, inspirant le respect, Bastien-Thiry.

Conduite sans violence, l’enquête profite de l’amateurisme des conjurés. Tout en s’intéressant aux mécanismes de la désobéissance inhérente à la guerre d’Algérie pour certains officiers, l’ouvrage pose la question clef de la justice d’exception en démocratie face au terrorisme. Outre le célèbre "arrêt Canal" du Conseil d’Etat, on suit les aléas de la procédure, du Haut Tribunal militaire à la Cour de Justice Militaire pour aboutir à la Cour de Sûreté de l’Etat devant laquelle, après cinq semaines d’un procès politique, la sentence est prononcée le 4 mars 1963. De Gaulle gracie les condamnés à mort, mais pas Bastien-Thiry qui aurait pu tuer une innocente, Yvonne de Gaulle. Il est dommage que la fronde des militaires, lors de l’exécution du chef du complot, n’ait pas été évoquée ainsi que le coup de grâce donné dans des circonstances particulièrement dramatiques. En montrant en quoi le Général se sert de la vague d’émotion suscitée par l’attentat pour la réforme constitutionnelle qui suit en octobre, l’auteur propose, in fine, une uchronie savoureuse : que serait-il advenu si le chef de l’Etat avait été tué ce 22 août 1962 en France et dans le monde ?

En bref, un ouvrage de référence établi sur sources primaires, dont les minutes du procès, à la fois leçon de culture et de méthode.

Jean-Charles Jauffret

Plus d'articles de : Culture

Commentaires (0) | Réagir ?