"L’Arabe" d’Albert Camus s’est réapproprié son nom d’Algérien

"L’Arabe" d’Albert Camus s’est réapproprié son nom d’Algérien

Quand j’ai lu "Aujourd’hui Meursault est mort" de Salah Guemriche, je me suis souvenu des écrits sur le roman de Virginia Woolf où elle analysait l’acte de lecture et celui de l’écriture.

Pour la talentueuse romancière British, écrire, c’est sortir de soi les expériences accumulées et stockées dans un coin du cerveau, les faire mouliner et cuisiner dans la marmite de l’imagination et enfin, la main guidant la plume organise l’ordre des mots et ce pour que leur musique soit agréable aussi bien à l’oreille qu’à notre intelligence. Quant à la lecture d’un roman, écrivait-elle, c’est autre chose, c’est plus coriace car on navigue dans l’univers d’un autre. Et ce n’est jamais facile de percer les secrets d’un auteur dont on ne connaît rien de sa vie.

Ensuite il faut savoir lire entre les lignes et se demander pourquoi l’auteur a donné la préférence à un mot plutôt qu’un autre etc…. C’est ce travail que Salah Guemriche a fait dans son dernier essai-fiction romancé avec humour et précision, avec intelligence et patience. Il s’est tapé toute l’œuvre de Camus pour faciliter la tâche au lecteur qui ne connaît pas bien l’œuvre de l’auteur de L’Etranger. Il l’a fait sans doute en pensant à beaucoup de lecteurs qui ignorent les polémiques soulevées à la suite des prises de position de l‘écrivain pendant la guerre d’Algérie. Voilà pourquoi Salah Guemriche a déterré des faits ensevelis sous la chape du temps qui est passé mais en les installant dans leur contexte historique. Un travail que les critiques étrangers survolent avec légèreté, obnubilés par la seule question de l’absurde, un thème cher à Camus notamment dans Le mythe de Sisyphe. Et une certaine Anglo-Américain, critique de son état, a poussé sa frivolité jusqu’à traduire le titre de L’Etranger par outsider. Elle a ainsi évacué la charge contenue dans le mot étranger dont l’étymologie renvoie à extérieur aux choses (aliénation-folie) et au pays où l’on vit, ici l’Algérie colonisé (1). Salah Guemriche va précisément prendre à la lettre chaque mot pour révéler le lieu d’où parle Camus et le pourquoi du geste de Meursault, son personnage. Cette "mission", Guemriche a pu la mener à bon port parce qu’il a appris la langue française en Algérie sous la colonisation. L’Algérie le pays qu’Albert Camus a aimé et dont il a admirablement décrit la beauté géographique en délaissant quelque peu la communauté autochtone, (indigène !!!) ou en refoulant beaucoup l’Histoire de ce pays.

Ainsi les habitants de ce pays, Camus les nomme par le terme générique d’Arabe alors que l’Algérie comme beaucoup de pays est peuplée d’hommes et de femmes aux racines multiples qu’on appelle ALGERIENS. N’est-ce pas le même Albert Camus qui disait "mal nommé les choses, c’est ajouter le malheur au monde". Guemriche a voulu rappeler cette évidence à tous ceux (y compris parfois à certains de nos compatriotes) qui ont du mal a prononcer le mot Algérie, comme ils ont eu du mal à nommer la guerre d’Algérie (réduite à de simples événements), pensant que l’on pouvait prostituer et les mots et les faits historiques.

Quant à la génération qui a appris la belle langue de Molière une fois tournée la page de la colonisation, elle n’a pas goûté aux ‘’délices’’ d’une langue qui ne s’apprend pas uniquement sur les bancs de l’école. Une langue s’apprivoise quand on la vit et on l’entend à partir des vacarmes d’où elle émet une vision du monde, c'est-à-dire un territoire politique, intellectuel et une histoire.

Salah Guemriche a lui respiré l’air de l’époque coloniale, ensuite traversé la méditerranée et a acquis une autre expérience en se jetant dans la gueule du loup de l’édition. Il apprend alors que la littérature n’échappe ni aux lois du marché ni au contentieux de l’histoire. Voilà la raison pour laquelle "Aujourd’hui Meursault est mort" a été refusé par des éditeurs sous prétexte qu’il sied à un public algérien (sous entendu le public de l’hexagone est plus exigeant). C’est pourquoi les bavardages sur une écriture "franco-algérienne" de l’histoire sous prétexte de partage d’une histoire ‘’commune’’ est d’une naïveté infantile pour ne pas dire une connerie monumentale. L’histoire, ce sont des faits, des vérités que les historiens quel que soit leur nationalité doivent rapporter. Les historiens ne sont pas des diplomates qui, eux, travaillent à débloquer des situations du temps présent, à mettre de l’huile dans les rouages pour arriver à un résultat sans d’humilier l’ennemi, d'éviter de prolonger le conflit engendrant des dégâts supplémentaires.

Il est des Français qui ont écrit et révéler les massacres de Sétif, de Madagascar du 17 octobre 61 en plein Paris. Il se trouve aussi que des Français ont connu la déportation comme la communarde Louise Michel qui s’est retrouvée à manger du pain sec aux côtés de l’Algérien Mokrani dans la lointaine Nouvelle Calédonie… Les Guemriche sont nombreux pour écrire avec de tels Français mais refuseraient de coller leurs noms à certains Algériens ignorant et imbéciles qui vomissent des insanités en disant que c’est De Gaulle qui nous a généreusement offert l’indépendance. Et ce sont les mêmes qui ont ouvert les portes à une rejeton d’un Bachagha venue nous vendre son grand père, un féodal oublié aujourd’hui que la traitrise n’est plus utile aux maîtres d’hier. Et ce complexe du colonisé a même touché un autre féodal des émirats qui a insulté les combattants morts pour le pays, lui dont le pays existe uniquement comme un valet de l’Occident assurant sa sécurité.

On comprend alors pourquoi Gremriche n’était pas disposé à insulter l’histoire, pas plus que sacrifier la littérature. L’histoire de son pays lui est chère et voue un grand respect à la littérature, cette asile de la vérité, car il sait qu’elle est sans pareil pour démasquer les tartufes. Lesquels tartuffes s’appuient sur le Camus nobélisé pour passer à la lessiveuse les crimes de la guerre d’Algérie.

Alors voulant échapper à la sacro sainte loi du marché et sans peur d’affronter le contentieux de l’histoire, Salah Guemriche se lance dans une rude aventure pour décortiquer à travers une œuvre littéraire une période de l’histoire de son pays. Évidemment affronter Camus Prix Nobel, c’est assez téméraire. Mais il a osé contrairement à d’autres qui ont attendu que J.-P. Sartre (signataire du Manifeste des 121) meure pour clamer que l’histoire a donné raison à Camus contre le père de l’existentialisme. On a presque envie de plaindre Camus d’avoir comme avocat un BHL qui a applaudi Bush écrasant l’Irak, un BHL qui a mis la main à la pâte pour écrabouiller des dizaines de milliers de Libyens. Un autre avocat, le philosophe Michel Onfray a tressé des lauriers dans son essai sur Camus et en a profité ô misère de la philosophie pour dire que l’armée française a torturé en Algérie pour répondre au terrorisme du FLN. Quant aux "nôtres", il y a quelque années ils ont voulu organiser une caravane qui traverserait l’Algérie en clamant comme dans la chanson "il est des nôtres et glou et glou et glou"… (2).

Les prises de position de Camus durant la guerre d’Algérie, j’ai eu à y faire allusion dans mon film sur Jean Sénac. Ce dernier, grand poète algérien devant ‘’l’éternel’’, se disant fils spirituel de Camus, n’a pas supporté l’attitude politique de ce ‘’père’’ là. Un père qui n’a pas voulu mettre tout son poids du côté de l’indépendance de l’Algérie. Un père dont le cœur penchait plutôt pour une fédération où ‘’sa communauté de Pieds Noirs’’ aurait son propre territoire. De Gaulle aussi voulait bien reconnaître l’indépendance du nord de l’Algérie mais en gardant le sud du pays gorgé de pétrole pour avoir son indépendance énergétique. Et voilà comment cette France qui se dit fille de l’Eglise et se pense comme actrice majeur de l’Histoire universelle, a fait tourner la tête à un grand écrivain (Camus) et à un grand homme politique (De Gaulle). Ces Augustes personnages se prenant pour des prophètes dans leur pays, ont dû croire possible de faire avaler des couleuvres à un peuple qui a vu sa terre labourée par tant de colonisateurs qui ont tout de même fini par repartir la queue entre les jambes.

Pour revenir à l’essai-fiction de Guemriche, j’ai trouvé son utilisation des matériaux de la langue et de l’écriture assez habile et amusante. Son "dialogue" avec Camus est parsemé de petites perles comme cette façon de déshabiller des mots ou des noms de leurs voyelles. Et l’absence d’une simple voyelle change le sens du mot ou bien le rend carrément ridicule. On pense alors à George Pérec qui a écrit ‘’la disparition’’ en se passant de la voyelle "e". Ah les voyelles dont j’ai parlé ici même dans un article sur les langues qui en étaient démunies, langues qui ont été ‘’sauvées’’ grâce à leurs emprunts à d’autres langues !

Salah Guemriche a donc su mener sa barque à son port d’attache grâce ses connaissances pointues de l’œuvre de Camus mais aussi à ses propres essais et romans (3) qui lui ont permis de guerroyer avec les passeurs du mensonge dans l’hexagone. Quant à ceux de notre rivage qui tombent sous le charme moisi et nullement discret (clin d’œil au film de Bunel) de cet hexagone, à la lecture de l’essai-fiction "Aujourd’hui Meursault est mort", ils apprendront que l’Arabe de Camus s’est réapproprié son nom d’Algérien à l’issue d’une longue et victorieuse guerre de libération. L’histoire est là pour témoigner, tout le reste n’est que littérature !

Ali Akika, cinéaste

"Aujourd'hui Meursault est mort" a d'abord été publié sur E.book en juin 2013 avant sa publication l'éditeur Franz Fanon en Algérie en 2017.

Notes

(1) Article publié dans "Algérie patriotique" le 22 juin 2014 où je dénonçais la légèreté de la critique américaine qui s’est permis d’édulcorer les mots pour faire oublier sans doute la colonisation et le massacre des Indiens d’Amérique.

(2) Chanson française paillarde que l’on chante en buvant et en imitant les glous glous du vin "embouteillé" dans la gorge de ce compagnon devenu des "nôtres".

(3) Salah Guemriche a écrit entre autres, dictionnaires des mots français d’origine arabe, Alger la Blanche, l’homme de la première phrase, AbdEr-Rahman contre Charles Martel ("bataille" de Poitiers.)

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Commentaires (1) | Réagir ?

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uchan lakhla

Enfin des algériens qui disent la vérité sur Camus le colonisateur ayant préféré sa mère à la justice, le père de l'homme révolté qui se drape d'humanisme, en refusant de reconnaître les droits élémentaires à une population damnée sous le prétexte de la non violence, celui qui chante la paix et tourne le dos aux opprimés dans un pays qu'il prétend être le sien, Camus qui à tant méprisé dans ses œuvres ses personnages "Arabes" auxquels il n'ose même pas accordé une identité, dans l'étranger l'algérien est réduit à un arabe au couteaux à la main, juste un terroriste, c'est dire son regard nous concernant, hélas le révisionnisme ne date pas d'aujourd'hui, l'inquiétant ce sont ses adeptes parmi les nôtres.