La sonorité des mots et leur l’écriture, levain poétique d’une langue

L'écriture tifinagh gravée sur les pierres du Sahara depuis la nuit des temps.
L'écriture tifinagh gravée sur les pierres du Sahara depuis la nuit des temps.

Une langue ce n’est pas seulement des mots, c’est aussi des sons, des sonorités. Du reste toutes les langues ont d’abord été parlées avant d’être inscrites dans le marbre de la pensée grâce à l’invention des alphabets.

Pourquoi cet amour des sonorités des mots que l’on rencontre dans la grande poésie, notamment chez les surréalistes ? Parce que les mots stockés dans notre imagination peuvent sortir spontanément sans passer par les filtres de la raison "raisonnante" et autres obstacles (le fameux lapsus de la psychanalyse ou des injustices qui nous font hurler de colère avec des mots "appropriés")

Pour ma part, c’est la consommation "effrénée" du cinéma qui m’a fait aimer les mots habillés de la tonalité et du timbre des acteurs dans les films en version originale. En revanche le doublage efface les vibrations de la voix et ne rend pas compte des tournures d’esprit d’une culture qui traverse le film en question.

L’importance de la sonorité, on la voit dans la grande poésie où le "vacarme" des mots fait parfois plus d’effets dans la tête que le sens des mêmes mots. Que serait le théâtre qui donne de la chair au texte sans les comédiens, ou bien une poésie dénudée des sons alors que ceux-ci permettent aux rimes de chanter et de rythmer un poème ? Que serait la musique du rap née dans les quartiers délaissés des cités que les culs terreux appellent les "bas fonds" des villes ? Cette musique urbaine met en haut de l’affiche l’âpre beauté des mots que les ’’bonnes manières’’ interdisent sur les places publiques. Ce n’est pas un hasard si le rap comme hier le jazz en Amérique attire une jeunesse qui utilise la pacifique sonorité des mots pour dire la violence et la cruauté d’une société qui les exclut.

Les sonorités des mots et leur alphabet dans leur lente et "obscure" évolution ont subi tous les deux les effets de l’histoire. Celle-ci semble nous dire que les premiers hommes étaient à la fois moins complexés et plus généreux dans le partage d’une langue, ce trésor inaliénable à chérir et à protéger. Toutes les langues durant leur long voyage au gré du nomadisme des populations ont fait de belles rencontres et ont adopté les signes qui leur manquaient. Ces "confrontations" des langues étaient pacifiques et s’influençaient en s’enrichissant mutuellement, du gagnant-gagnant en quelque sorte. Il n’est pas exagéré de qualifier cette aventure de fabuleux quand on suit les longs et sinueux chemins des alphabets symbolisés au départ par des formes d’une maison, d’un animal etc pour arriver à l’abstraction des lettres capables de rendre compte des sonorités. La première difficulté que les pionniers des langues ont dû résoudre, c’est l’absence de certaines lettres qui fassent "parler" les sons de certaines langues.

Comme les voyelles à qui il faut donner une forme et désigner leurs places dans le mot (par exemple dans la langue arabe). Aujourd’hui, cela nous parait simple mais ceux qui se sont coltinés ce travail de vocalisation d’une langue ont dû rudement transpirer. Les problèmes ont été résolus après des va-et-vient et des échanges entre des langues parties de la Mésopotamie (langues araméenne et syriaque) en passant par la Grèce qui en a fait profiter l’Europe. Les langues se sont ainsi appropriées des alphabets ou bien ont accepté d’introduire certains éléments venus d’ailleurs pour combler des manques. Dans l’article que j’ai publié ici-même le 10 juin 2016, j’avais mis l’accent sur les difficultés que l’on peut rencontrer lors du passage de l’oralité à l’écrit. De même, rendre compte des sons d’une langue "transportés" par des mots est une délicate opération. Il est des langues qui ont perdu des sons d’origine avec la disparition du mot ou sous l’influence des mots étrangers. La langue française a perdu les sons de l’époque de Rabelais où le prénom François d’aujourd’hui signifiait à cette époque être français. Comme Rabelais est un monument de la littérature, sa langue est restée et on a pu restituer les sons et les accents des mots de l’époque (fin du moyen-âge et début de la Renaissance) que l’on peut entendre dans des musées parce que des comédiens ont enregistré des textes en les prononçant avec les sons de l’époque. Un autre exemple intéressant , c’est la langue créole en Martinique/Guadeloupe. Les esclaves Africains parlaient des langues non écrites mais ont gardé les sons et la sonorité de leur langue africaine qu’ils ont imposée, introduite dans la langue française. Et il existe aujourd’hui une langue appelée le créole dont ils sont fiers et la parlent dans le quotidien…

C’est pourquoi le passage à l’écriture d’une langue parlée doit se faire avec délicatesse pour préserver si possible la sonorité d’origine des mots, ce qui n’empêche pas bien entendu d’introduire des innovations. La langue ainsi que la voix des acteurs qui la font résonner, font partie de l’esthétique d’une œuvre. Il est évident qu’un film qui se passe à Harlem (New York), dans la Kasbah d’Alger ou sur le port de Marseille, doublé dans une langue étrangère standardisée, perd de sa poésie ou de sa truculence (1)

Aujourd’hui, le cinéma et la télé sont des canaux par où passent des mots et des sons qui à force d’être utilisés détrônent les mots du terroir. On le voit chez nous avec le ‘’By By’’ (anglais) qui nous vient ô paradoxe par l’intermédiaire des films égyptiens. J’ai fait allusion à la générosité des premiers hommes à l’aube de l’humanité qui s’échangeaient les mots et les sons sans arrières pensées. Hélas ce n’est plus le cas car aujourd’hui il y a des rivalités entre les langues qui cachent des intérêts économiques et même géopolitiques. Les USA pour qui l’anglo-américain est la langue ‘’universelle’’ et les Français, nostalgiques de l’époque quand leur langue était pratiquée dans les cours royales européennes comme langue de la diplomatie, ces deux pays se battent pour des raisons non pas de ‘’culture’’ mais plutôt bassement économiques et politiques. En revanche il est des combats nobles pour éviter la mort des langues, c’est les aider à passer l’examen du passage de l’oralité à l’écriture. Je pense à une expérience de linguistes Norvégiens qui sont en train de créer une écriture pour une langue d’un pays d’Afrique. On connaissait déjà l’expérience faite en ex-URSS pour doter d’une langue écrite des communautés habitant le fin fond de la Sibérie.

Chez nous aussi les débats se déroulent autour de l’écriture de la langue amazigh pour faciliter sa généralisation et son enrichissement, une exigence pour éviter sa mort. (2). Puissent ces débats faire l’économie d’une sur-idéologisation pour éviter que l’on noie la langue dans les mares boueuses des préjugés ou de quelque complexe. Mettre l’intérêt de nos langues (‘’berbère et darja’’) au dessus des querelles en s’abreuvant aux leçons de l’histoire des langues, sans complexe puisque toutes les langues sont passées par des échanges. Que nos langues vivent en se développant pour prendre leur place dans l’univers des langues qui sont à l’origine du début de la sortie de l’humanité de la préhistoire. Sans langue, point de pensée, de littérature et de philosophie qui nous aident à voir s’écouler le temps sans trop nous angoisser. Ce temps qui n’a pas échappé au philosophe Spinoza que je cite en le paraphrasant très librement : l’homme impuissant à maîtriser le temps a heureusement l’intelligence de domestiquer l’espace dont il détourne les fleuves, rase des montagnes et construit des tunnels sous les mers….

Utilisant donc notre intelligence pour ne pas négliger sons et sonorités ! Sinon ils finiront par prendre leur revanche en nous abandonnant dans les griffes de la technologie américanisée (ordinateurs, Internet, téléphones mobiles) qui ont imposé un nouvel "alphabet" appelé SMS ou Twitter. Sacrés Américains toujours à la recherche de moyens pour rivaliser avec le temps !

En revanche, ceux qui sont moins pressés que les Américains vont regretter l’accent de l’inspecteur Tahar ou bien le phrasé et la voix de Bourvil chantant "salade de fruit". Espérons le passage à l’écriture sauvera tout de même certaines sonorités, une survivance de sons qui nous rendra plus "doux" l’amertume du temps qui a fait évaporer certaines des sonorités d’antan.

Ali Akika, cinéaste

Notes

(1) Le doublage d’un film fait "abimer" le talent et la personnalité des acteurs. Fernandel perdant son accent marseillais dans un film chinois, être frustré de la voix romantique d’Humphrey Bogart, d’un Gabin dévorant de désir Michèle Morgan et lui disant ‘’t’as de beaux yeux, tu sais’’, bref ces "trahisons" font perdre le sel de l’œuvre artistique.

(2) Le gardien et le nourricier d’une langue, c’est le peuple qui la parle. Puissent les amoureux des langues avec leurs compétences participer à l’enrichissement de nos langues populaires. Avoir en tête l’expérience de l’arabisation de l’enseignement où l’idéologie conjuguée à la précipitation et à l’incompétence ont produit les résultats que l’on connaît.

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