Oraison funèbre en kabyle lors de l’enterrement à Montréal de Sœur Cécilia Bergeron

Oraison funèbre en kabyle lors de l’enterrement à Montréal de Sœur Cécilia Bergeron

En ce jour de samedi 11 mars 2017, il fait très froid, moins 30 degrés, à Montréal. Au même titre que de nombreux Kabyles, j’ai assisté à la messe de funérailles qui ont eu lieu à la Chapelle de la maison des Sœurs de la Providence à la mémoire de la défunte Sœur Cécilia. Cette religieuse québécoise, née le 18 août 1916 à St-Joseph d’Alma au Saguenay Lac-Saint-Jean (Nord de Québec), a passé presque la moitié de sa vie en Afrique du nord, essentiellement en Kabylie avec les Sœurs blanches et Pères blancs.

Lors de la messe de nombreux témoignages ont été entendus, desquels se sont dégagés de l'émotion et de l'amour envers la défunte qui, de 1945 à 1994 (Environ 50% de sa vie), a grandement contribué à l’apprentissage des métiers aux femmes kabyles, à l'éducation des jeunes filles kabyles, à prodiguer des soins aux malades et aux blessés de la guerre de libération nationale, enclenchée le 1er novembre 1954, mais aussi aider l’Algérie postcoloniale.

Tout ce travail est fait par Sœur Cécilia en compagnie d’autres sœurs dont sa compatriote Sœur Madeleine Côté qui nous a quitté quelques années auparavant, le jour de Yennayer 2012. Les deux Sœurs, je les ai connues en 2007. Elles étaient invitées chez le regretté ami Ramdane Aissani (une année qu’il nous a quitté déjà !), pour immortaliser leurs œuvres dans une émission pour Berbère TV. J’étais impressionné par leur parfaite maîtrise de la langue kabyle et la quantité du travail humanitaire qu’elles ont fait en Kabylie, et plus particulièrement au village At Smail, à Bounouh.

Samedi passé j’ai pris la parole à la messe pour livrer mon témoignage sur Sœur Cécilia. A ce sujet voici ce qu’a écrit sa cousine Sylvie Bergeron :

"Nous avons reçu avec beaucoup de bonheur le témoignage de Monsieur Racid At Ali Uqasi, membre de la communauté kabyle du Canada. Il a relaté avec une solennité sentie son souvenir de Cécilia. Monsieur Racid At Ali Uqasi a rappelé l'apport des Berbères dans l'histoire pour la chrétienté dont Saint-Augustin d'Hippone, sa mère Sainte Monique, St Donat, Turtulien, Cyprien, le pape berbère Gilase 1er, comme d'un héritage commun à nos peuples. Le poids de ces "traits-d’union" humains prennent tout leur sens aujourd'hui".

En effet, à la Chapelle de la maison des Sœurs de la Providence de Montréal j’ai rappelé que la volonté de Sœur Cécilia de quitter en 1945 définitivement le Québec pour s’installer en Afrique est peut-être inspirée par sa tante Laura, qui en 1910 a été missionnaire en Ouganda. Mais je suis persuadé que l’appel spirituel des saints chrétiens de Tamazgha (Afrique du Nord) pourrait en être une autre raison. Ainsi j’ai rappelé que la Tamazgha a donné a l’Église de grands prêtres et penseurs amazighs dont :

  • Sainte Monique et son fils Saint Augustin d'Hippone, philosophe et théologien chrétien, évêque catholique d'Hippone, et écrivain. Il est l'un des principaux Pères de l'Église latine et l'un des 33 Docteurs de l'Église. Sa pensée et ses œuvres donneront naissance à l'augustinisme.

  • Gélase Ier, 49e Pape de 492 à 496.

  • Donat, évêque d'Afrique, à l'origine du donatisme.

  • Tertullien, père de l'Église, écrivain de langue latine, auteur de nombreux apologétiques.

  • Cyprien de Carthage, Père et Docteur de l'Église.

Après la messe, le corbillard et le convoi funéraire s’est dirigé au cimetière Le Repos Saint-François d'Assise ou j’ai donné une oraison funèbre en kabyle en parfaite entente préalable avec la maison des Sœurs de la Providence. Dans l’oraison (voir la vidéo ci-dessous), j’ai rappelé brièvement la vie de le défunte comme ceci :

Sœur Cécilia, l’aînée d’une famille de 14 enfants, est titulaire du Diplôme supérieur de l’Instruction publique du Québec. Elle a d’abord enseigné à Saint-Joseph d’Alma pour aider sa famille avant d’entrer chez les Sœurs Missionnaires de Notre-Dame-d’Afrique. Cette organisation est une branche féminine de la société des Pères blancs fondée par Mgr Lavigerie en 1868, à El Harrach près d’Alger, anciennement Maison-Carrée. Un quartier à El Harrach portait le nom de Lavigerie, devenu de nos jours El Mohammadia.

Chez les Sœurs Missionnaires de Notre-Dame-d’Afrique, elle a reçu durant la période de 1942 à 1945 les enseignements qui la prépareront à la consécration pour Dieu en mission. Décembre 1945, elle quitte New-York pour Marseille, France, à bord du bateau Argentina avec les Sœurs Blanches d’Afrique, destination l’Algérie pour devenir missionnaire en Afrique.

D’Alger elle a pris le train vers Boghni et sur un cheval elle s’est dirigée au village At Smaïl, localité de Bounouh. Ensuite elle a bougé un peu partout en Kabylie où elle a participé à "La Ruche de Kabylie", un mouvement de jeunesse kabyle ouvert aux filles scolarisées, fondée en 1939 par les Sœurs blanches.

Le pays Kabyle est désormais la deuxième patrie de Sœur Cécilia après le Québec. Elle ne reviendra la première fois pour voir les siens, et brièvement, qu’en 1970, soit 25 ans plus tard.

En tout, c’est 49 années de sa vie (presque la moitié de sa vie) qu’elle consacrera aux populations de la Kabylie. Sœur Cecilia était par exemple parmi le groupe qui avait activé pour l'ouverture d'un marché pour les femmes à Ait Smaïl. A Michelet où elle avait travaillé à l'hôpital Saint-Eugénie, on l’appelait l'ange de la Ruche de Kabylie.

Une petite sœur blanche de Kabylie, qui a pratiquement donné sa vie pour ceux et celles qu’elle chérie tant. Même la Guerre de libération nationale en 1954 ne l’a pas découragée. Elle tenait à rester auprès de ceux et celles qu’elle aimait tant. Elle n’a pas quitté l’Algérie ni après l’indépendance ni même après les menaces de mort de terroristes lors de la décennie noire des années 1990. Bref, elle a consacré des décennies durant aux nécessiteux et aux orphelins de la Kabylie la plupart du temps, mais aussi à ceux de Touggourt et d’El Oued plus tard avant de quitter définitivement l’Algérie en 1994. C’était suite aux assassinats de religieux chrétiens dont un père blanc à Oran, 4 pères blancs à Tizi Ouzou, et plus tard les moines de Tibihitine (1996) qu'elle a décidé de partir d'Algérie le coeur blessé.

Sœur Cécilia Bergeron, était une humaniste comme il y en a rarement. Elle a tant donné à autrui durant la moitié de sa vie. Merci pour tout Sœur Cécilia. Au revoir et reposes en paix auprès des tiens. C’était essentiellement ce que j’ai dit lors de mon oraison funèbre.

Pour terminer, il est important de rappeler que le 20 août 2016, presque une centaine de personnes, entre familles et amis du Québec, du Saguenay, du lac St-Jean, de la Kabylie, se sont donné rendez-vous dans un restaurant du nord de Montréal. Tous étaient réunis pour souligner le centième anniversaire de Sœur Cécilia Bergeron, une femme hors du commun. Les personnels du consulat et de l’ambassade d’Algérie étaient invités par la famille Bergeron. Ils n’ont pas jugé utile de se déplacer. A savoir pourquoi ?

Voir :

Mon ami Nacer Oukemoum de Montréal a écrit ces belles phrases en kabyle : "Aṭas n tmassurin, am Cécilia d Madeleine, ad yeɛfu Ṛebbi fell-asent, i-gbedden ɣer twaculin tiqbayliyin, ladɣa tiqcicin d tyemmatin, s ddwa, s wawal, s uwelleh,... Ula di ṭṭrad mgal Fransa. Xedment ay-en zemrent s wul nsent. Ǧǧant cci n ddunnit i wat ddunnit,... xedment i wudem n Ṛebbi"

Racid At Ali uQasi

Canada, 13 mars 2017

Plus d'articles de : Mémoire

Commentaires (0) | Réagir ?